D’après un enseignement oral de Christian Tikhomiroff

 

Le bouddhisme et le tantrisme sont deux voies qui parlent de la souffrance et de la jouissance. Si on caricature, on peut dire que le bouddhisme met en avant la souffrance et que le tantrisme met en avant la jouissance comme moyen de vision, de sensation et de vécu du monde. Le tantrisme dit que ce qui apporte beaucoup à l’individu c’est la joie, le plaisir, Ananda. La jouissance le rapproche de la joie divine, de l’état divin, de la félicité. C’est en cela que l’individu doit trouver la compréhension de lui-même, du monde et des chemins de son labyrinthe intérieur qui vont ouvrir des portes, des passages par lesquels l’énergie va s’éveiller et monter jusqu’à l’infini.

Le bouddhisme suggère la même chose, mais il met en avant l’expérience de la souffrance en disant que ce monde est un monde de douleurs et que c’est dans cette souffrance qu’il faut apprendre notre humanité et notre divinité. C’est elle qui peut nous faire prendre conscience de ce à quoi on doit renoncer et quand on réalise que tous les attachements du monde ne sont que souffrance, on choisit une autre voie beaucoup plus libre à l’intérieur de soi, une voie de détachement, une voie de spiritualité. Bien sûr, ces deux approches ont raison, et parlent chacune à la fois de la souffrance et de la jouissance.

Si le bouddhisme met en avant comme moyen de libération la souffrance qui permet de saisir les liens et ensuite de s’en détacher, il parle aussi de la jouissance et de la félicité. Par ailleurs, si le tantrisme dit que ce monde est avant tout à considérer comme un spectacle de joie, de félicité, de jouissance, il parle également des vertus « de la souffrance ».

Le tantrisme, qui est notre voie, est une recherche de plaisir, de jouissance pour mettre à l’intérieur de soi des énergies, des espaces mentaux qui sont proches d’Ananda, de la félicité, de la spiritualité, de la divinité. C’est également une voie de détachement des mondanités. Une voie qui utilise le plaisir et qui essaye également de couper les liens générés par l’attachement au plaisir et au désir. Le tantrisme dit toujours, il faut aimer le plaisir, mais sans s’attacher à l’objet du plaisir. En d’autres termes, ce qui est important c’est d’aimer le plaisir pour le plaisir et non pas de s’attacher à l’objet qui le produit.

La souffrance est une voie de détachement, une endurance individuelle. La souffrance est une énergie, une façon de se tenir, une exigence personnelle. On doit pouvoir passer à travers la souffrance, l’endurer non pas comme une vertu salvatrice ou rédemptrice mais comme une forme d’ascèse personnelle. Nul ne peut vraiment éviter la souffrance, c’est impossible. Notre vie, bien que courte, est trop longue pour ne pas expérimenter la souffrance liée à notre propre corps, aux évènements, aux gens que l’on aime, nos possessions, nos pertes, etc. La souffrance dans le tantrisme est souvent représentée par l’énergie de Kalî ou d’autres divinités. Elle est féroce, elle coupe tout. Cette énergie nous enseigne à couper les attaches avec tout ce qui est important pour nous. Non pas renoncer aux choses, mais trancher les liens, c’est une grande nuance. Il s’agit de jouir de tout comme un danseur libre et non pas comme quelqu’un qui est dépendant. Si vous aimez quelque chose, un objet, une personne, il faut l’aimer librement. Si vous l’aimez librement il n’y aura souffrance ni pour lui ni pour vous. Si vous l’aimez comme une possession, comme une chose, il y aura souffrance et pour vous et pour lui. Ainsi la souffrance nous permet de prendre conscience de nos attachements, de nos liens, de nos chaines, en nous dévoilant notre configuration psychologique, égotique et mentale. Dans le tantrisme, la souffrance est perçue comme un véritable maitre, un véritable enseignant, et en aucun cas une occasion de racheter nos fautes. La souffrance nous donne une forme d’exigence : pour savoir jouir, il faut également savoir souffrir dans un état de recul, de tenue. La vie est en permanence ce va et vient entre l’un et l’autre.

Plus une personne est au centre d‘elle-même, plus souffrance et jouissance fusionnent dans un état d’unité et plus cette personne s’éloigne de la dualité. Plus une personne est dispersée, éparpillée, plus souffrance et jouissance entretiennent en elle une polarité qui la font passer par des pics d’intensité dans l’une et dans l’autre, des « poussées » de jouissance et de souffrance. Parallèlement, lorsque la jouissance n’est que consommation, elle n’apprend rien à l’individu qui entretient une dépendance. Dans ce contexte, pour que la jouissance soit un moyen de détachement, il convient de savoir jouir sans établir de dépendance avec l’objet de la jouissance. Cette capacité à trouver l’indépendance en coupant les liens est très difficile à réaliser. Dans cette voie nous recherchons des états d’énergie et de conscience. On peut dire que la souffrance est un état d’énergie, un état de feu, un état de brûlure et que cela doit nous apprendre une tenue, un enseignement par rapport à nous-mêmes, une puissance. La jouissance est un état de conscience, un état de saveur, un état de fusion. Les deux peuvent se rejoindre à un moment donné. Cela est illustré dans l’expression : « la douleur exquise ». L’individu, le sens commun a toujours saisi des choses importantes et les a traduit par des expressions telles celle-ci. Nous devons être en permanence à l’écoute : nous oscillons entre souffrance et jouissance. Il ne faut pas que celles-ci deviennent dépendance. C’est quelque chose d’un autre niveau, à découvrir. Souffrance et jouissance doivent devenir nos propres maîtres, nos propres instructeurs. Nous devons apprendre à les connaitre, à les reconnaitre et à les utiliser, et à un moment donné, réaliser que le plus petit dénominateur commun c’est nous-mêmes, et la part de nous qui expérimente la fusion des deux, c’est l’axe, c’est nous, c’est notre axe au milieu, au centre. D’où toutes ces pratiques que l’on fait régulièrement pour revenir dans l’axe et tout aspirer : conscience, énergie et sensation physique. Le point commun entre souffrance et jouissance est au centre, dans l’axe, et quand ça fusionne c’est le dépassement de la dualité. Il n’y a rien à en dire, ce n’est qu’un état d’expérience. C’est un état qui est sublime. Si à un moment on a pu le connaitre à travers des expériences triviales ou ordinaires, on est transporté, on est ailleurs, c’est la découverte d’une autre part de nous-même.

Dans la culture judéo-chrétienne qui veut que ce monde soit le fruit d’un péché, ou d’une erreur, un Dieu vengeur nous inflige des souffrances, pour racheter des fautes et des péchés. Cette vision pour le moins machiavélique a influencé l’occident pendant 2000 ans. La souffrance n’est pas là pour sauver mais pour enseigner. Il en est de même pour la jouissance qui est vaine lorsqu’elle est simple consommation. Sinon les orgies romaines auraient mené tant et tant de gens au Paradis.

Il s’agît d’être face à la souffrance et à la jouissance comme un spectateur immobile et trouver le point où les deux fusionnent. Souffrance et jouissance, nos deux maitres, nos deux grands instructeurs.

Yantra de Kali

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