La Prakriti et ses trois modes de manifestation:

Dans le Samkya et l’approche yoguique, deux polarités existent à la base de toute création : Purusha (la conscience) et Prakriti (la nature). Du fait de leur mise en tension, la vie prend forme. Pour le tantrika, ce fonctionnement de l’univers est encore symbolisé par la danse de Shiva et son amante Shakti qui jouent à se perdre dans leur création infinie pour mieux se retrouver.
En sanskrit, Guna signifie « fil, lien » « le fil dont est tissé l’univers ». Les Guna sont les attributs constitutifs de la Nature Primordiale (Prakriti) et agissent sur un plan objectif en tant que cause des phénomènes sensibles du monde matériel, et sur un plan subjectif dans la vie psychique, le mental. Les Guna sont nommés Rajas (énergie de chaleur et d'activité motrice/activité mentale), Tamas (énergie de froid et d'inertie/obscurité psychique) et Sattva (énergie d'équilibre et de lumière/intelligence). Ces énergies imprègnent tout, en mouvement constant et s'interpénétrant. Toujours maintenues en équilibre, elles permettent à la Manifestation (le principe de Vie incarné dans la matière) de se déployer et aux polarités d’agir.

Dans les 5 éléments, la terre est de constitution tamasique de par sa densité, son inertie statique vers le bas et son obscurité froide. Le feu est rajasique de par sa chaleur, sa nature cinétique et sa propension à l'expansion. L'espace est sattvique par son équilibre et sa lumière. L'eau est à la fois tamasique (nature froide) et rajasique (mouvement), l'air est sattvique (légèreté) et un peu rajasique. Ainsi, tout prend vie, pousse, grandit et se meurt selon ces trois modalités.
Chaque être (minéral, plante, animal, homme) est également constitué des 5 éléments activés par les guna. Le plan physique de l'être est tamasique car en lien avec le poids et la gravité terrestre. Le plan énergétique est rajasique car lié à Agni - le feu intérieur qui anime, dynamise le métabolisme et transforme.
Le plan mental, l'esprit, est par essence sattvique car lié à la connaissance et la conscience (Lumière pure). S’il y a déséquilibre des guna, on peut en ressentir par exemple les effets suivants : lorsqu'il y a trop de tamas au niveau mental, celui-ci s'opacifie et on se sent assoupi ou dispersé. Un mental trop agité reflète un excès de rajas. Grâce à la pratique du yoga, on rééquilibre les guna dans les régions et les plans où ils doivent résider. La méditation aide à retrouver un état naturel de l'esprit sattvique, c'est à dire calme, clair et lumineux.

Le yoga comme voie de transcendance

Le yoga nous invite à prendre conscience que l'activité du corps et du psychisme résulte de l'opération constante des trois attributs ; c'est le cours de la nature autour de nous et en nous. Ainsi réaliser que macrocosme et microcosme ne sont pas divisés ni séparés ; l'univers est en nous et nous sommes l'univers. Le yoga nous invite à demeurer dans cette attitude de témoin observateur pour prendre du recul et arriver à discriminer ce qui est de l'ordre de l'activité des guna et le Soi (la conscience témoin) inaffecté et inaltéré.
"Car nul ne demeure jamais, même un instant, inactif, chacun est inéluctablement contraint à l'action par les guna, nés de la Nature." - Bhagavad-Gitâ III,5 –

" Alors que les actions sont entièrement faites par les guna de la Nature, l'homme dont le moi est abusé par le sens de l'ego sent : "C'est moi qui agit"." - B.G. III,27 -

C'est la nature qui agit et non moi... L’homme dont la conscience est voilée par l’égo, est enchaîné aux forces de la Prakriti, aveuglément persuadé qu’il agit selon son libre arbitre. Le yogi – en quête absolue d’union avec son état originel (avant la naissance de l’égo), naturel et au-delà des paires d’opposés - va développer une panoplie de techniques diverses qui visent à mieux comprendre, maîtriser (mais pas contrôler) et transcender sa condition humaine assujettie aux guna. Ainsi, le pratiquant va à contre-courant de l’énergie qui tend vers le bas, du fait de la gravité terrestre, et s’adonne à activer Urdhva Retas – la remontée des énergies. Il provoque aussi le réveil de la Shakti/kundalini – l’énergie spirituelle - dans un mouvement ascensionnel le long de la Sushumna, le canal central.
Par la posture (asana), l’association des trois plans : corporel, énergétique et subtil donnera une bonne indication de la température des guna en nous. Une posture prise avec volonté - voire force – de vouloir contrôler et pouvant causer une certaine nervosité traduira une dominance rajasique. Au contraire, une posture posée avec mollesse, dans laquelle on s’assoupit traduira un climat tamasique. C’est l’état sattvique qui est recherché « Sthira Sukham Asanam » la posture est à la fois ferme et confortable. (Yoga sutra de Patanjali) en maintenant une vigilance tranquille.

De même avec le souffle, on notera un déséquilibre intérieur qui pourra rapidement amener une sensation de malaise s’il est trop puissant, saccadé, perturbé par des émotions ou manquant de vigueur. Cependant, on joue avec le souffle pour mieux appréhender et maîtriser ses énergies. Un ujjayi victorieux allié à la force rajasique d’Agni dans Paschimottanasana permettra à ce feu de régénérer la moelle épinière et le système nerveux en poussant le Prana (l’énergie vitale) dans toute la structure énergétique. Un état réceptif et sensible – tamasique – dans Kurmasana créera un climat favorable pour s’intérioriser et explorer ses sens internes.

Ekagrata – la fixation de la pensée sur un seul point au moyen de bija, d’une visualisation ou du trajet du souffle – suspend un temps l’action des guna. De même, l’état de yoga - de méditation - est cette suspension de la pensée, la pensée étant elle-même constituée, sur un plan subtil, des attributs de la nature. Il en résulte une altération de l’emprise des guna sur le climat intérieur : quiétude du mental, discernement et un certain détachement face aux activités dans la vie quotidienne. Toutefois, si l’entreprise d’échapper aux contraintes de la nature est ambitieuse, l’attitude du yogi vis-à-vis de sa pratique doit rester neutre et équanime, qu’importe les résultats : « Mais celui qui, parce qu’il faut le faire, sans attachement ni à l’action ni au fruit de l’action, accomplit le devoir prescrit, on dit que son renoncement relève de la vertu. » Bhagavad Gita - 18.9

En montant dans chaque centre d’énergie ou Chakra, le yogi explore d’abord les guna tamasique (Muladhara –terre et Svadhisthana -eau) et rajasique (Manipura –feu) et les équilibre. Leur fonctionnement harmonieux est nécessaire à une bonne vitalité physiologique, une circulation fluide des énergies et à un développement serein de l’être. Ces premières explorations vont également ébranler la Kundalini/Shakti – la maîtresse créatrice dormante – et lui permettre sa remontée rayonnante au travers de chaque chakra. A la croisée des chemins, le point de jonction où les tendances grossières se subtilisent et s’équilibrent se trouve dans le cœur. L’harmonisation sattvique dans Anahata induit de profonds changements dans la structure énergétique et psychique de l’être. Dans les chakra supérieurs, Sattva se subtilise encore en ce sens que la Shakti annihile dans son ascension les tendances ordinaires et les dualités ; elle illumine et rayonne dans tout l’être. Dans Vishuddha, l’expression devient plus claire et plus juste ; dans Ajna, la qualité d’attention est équilibrée entre volonté et sensibilité.

Au-delà est nirguna – l’état qui transcende les trois guna – le retour à la Source – l’état de Brahman – l’absolu sans qualités et au-delà de toutes polarités. La Shakti atteint son point culminant et retrouve son bien-aimé, dans une union divine et sacrée. Cette fusion est à la fois l’intégration de nos complémentarités : l’aspect féminin et masculin et la conscience absolue qui met un point d’arrêt aux cycles des morts et des naissances. C’est l’aspiration ultime du yogi durant son incarnation humaine : Moksha l’état de délivrance de l’âme individuelle et sa réabsorption dans le Soi. Ce chemin de réalisation est prise de conscience des conditions limitantes de l’homme et de son potentiel pour s’en affranchir : le passage de l’individuel séparé de la totalité à l’universel tout intégrant.