La symbolique du nombre 108

 

Un pont entre le visible et l’invisible

L’an dernier nous avons eu le plaisir de fêter le numéro 100 de la revue InfosYoga lors d’une belle rencontre en Bretagne.
Les dizaines et plus encore les centaines constituent des repères classiques car très concrets : qui n’a jamais compté sur ses doigts ?!
Cette année avec la publication du numéro 108, c’est une célébration beaucoup plus discrète, intime, dont il s’agit : nous sortons de l’approche habituelle fondée sur le système décimal pour nous ouvrir au mystère de ce nombre sacré. Ce n’est pas de 108 bougies dont il s’agit, mais plutôt de trois fois 36 chandelles pour entrer dans le vif du sujet. Point besoin d’attendre 107 ans pour se relier au nombre 108 !

Nous avons déjà abordé le symbolisme du nombre 108 dans le premier article sur le rudraksha intitulé « Le mala de rudraksha, le symbolisme du 108 » publié dans le numéro 102 (mai-juin 2015) de InfosYoga.
Nous ne reprendrons pas ici tous les éléments en lien avec l’astronomie, l’astrologie, la numérologie et la géométrie déjà évoqués.

Présence et absence dans le nombre 108

Si l’on considère le nombre 108, on voit qu’il est composé de trois chiffres : le 1, le 0 et le 8. Il est admis que le 8 représente l’infini. En général, on associe l’infini à l’espace, mais il peut également être perçu dans le temps : le 8 comme une boucle d’éternité. Se dissoudre dans l’infini, dans l’éternité,  se confondre avec le grand Tout (Maha) est la finalité de la démarche du yoga (samadhi). Pour arriver à cette réalisation, à ce 8, il faut passer par le 1, la présence, et par le 0, l’absence. On peut concevoir cette démarche de bien des façons, la plus concrète étant peut-être de développer un ressenti de son corps, une présence à cette dimension physique, pour prendre conscience des tensions, des blocages, afin de les réduire, de les éliminer.
Passer de la présence aux tensions à l’absence de tensions. Il convient aussi de prendre conscience du souffle, de l’harmoniser, de le fluidifier puis de le suspendre. Passer du mouvement à l’immobilité, de la présence au souffle à l’absence de souffle. Ce sera la même chose au niveau mental dans ce que l’on appelle couramment la méditation. Il convient d’abord de se poser pour observer son esprit, prendre conscience de l’agitation interne pour réduire ce flot de pensées et peut-être le suspendre dans un état de transparence.  
On notera que la démarche des yogis s’établit à trois niveaux : physique, énergétique et mental (corps, souffle, esprit). Plus généralement, il est question de s’installer d’abord dans une présence stable, ouverte, équilibrée, pour pouvoir ensuite s’abandonner, s’oublier, se dissoudre. Si l’on inverse la démarche, en commençant par l’absence pour aller vers la présence, il est à craindre qu’un manque de structure et de lucidité n’entraine une présence exacerbée de l’ego. En d’autres termes, il est nécessaire de commencer par cerner, accepter, harmoniser l’ego, pour ensuite espérer le dépasser. Dans cette optique, l’ego n’est pas considéré comme un obstacle mais plutôt comme un tremplin, il n’est donc pas question de le mépriser ou de le diaboliser.

Le nombre 108 et le Samkhya

kaliyuga et le nombre 108illustration 1

Dans le Samkhya l’ego est désigné par le terme ahamkara (la conscience d’être un individu), celui qui peut dire AHAM (je suis). Au-delà de cette conscience individuelle est la buddhi ou le mahat (intelligence cosmique) qui peut permettre de réaliser la relation entre prakriti et purusha. Dans cette optique, on peut associer le 1 du 108 à ahamkara, le 0 à buddhi et le 8 à l’unité de prakriti et purusha. Mais cette vision reste un peu linéaire, on pourrait tout aussi bien considérer dans l’instant le 1 comme prakriti, le 0 comme purusha et le 8 comme l’union éternelle de ces deux principes. Dans le même registre, on peut associer le 1 au lingam dans sa verticalité et le 0 à la yoni dans sa réceptivité. C’est bien entendu de la polarité Shiva-Shakti, conscience-énergie dont il s’agit.

Samkhya signifie « dénombrement » ou « énumération ». Ce système présente le déploiement de la manifestation ou prakriti en 24 tattva, auxquels s’ajoute un 25ème nommé purusha ou conscience universelle. Il y a bien sûr plusieurs façons d’appréhender le samkhya classique : certains n’hésitent pas à identifier purusha et prakriti à Shiva et Shakti, les deux pôles de la manifestation dans le système tantrique. Dans ce dernier, la présentation est plus élaborée puisqu’elle dénombre 36 tattva. Nous ne rentrerons pas dans un comparatif du samkhya classique et du « samkhya tantrique », nous nous contenterons de noter que le premier présente la prakriti en 24 tattva (2×12) en mettant de côté purusha, et que le second présente la totalité en 36 tattva (3×12). Si l’on met en relation ces valeurs avec le 108, il est évident que le 36 est plus en affinité que le 24 dans la mesure où 108 est 3×36 et 4,5×24. Mais si l’on divise 108 par 25, on obtient 4,32. Ce nombre est en apparence encore moins évocateur, mais à l’examen, on peut bien sûr le mettre en relation avec la durée des cycles cosmiques tel que le kali yuga (voir illustration n°1) qui dure, suivant les sources, 4 320 ou 432 000 ans, ou le maha yuga qui dure 4 320 000 années humaines. Dans ce contexte, il faut bien entendu noter que 432 correspond à 4×108.

Atman, anatman & pranayama

souffle en 8 et nombre 108

illustration 2

Nous avons mis en relation les deux premiers chiffres du 108 avec la présence (1) et l’absence (0). Pour abonder dans ce sens, nous pouvons associer le 1 à l’atman des hindous et le 0 à l’anatman des boudhistes. Il y a quelques années nous avons abordé ce thème lors d’une rencontre « Yoga et bouddhisme » à l’Institut Karma Ling. On pourrait dire que la vision de l’atman est une approche « par le plein » et que celle de l’anatman est une approche « par le vide ». Bien entendu, les deux peuvent amener à la réalisation qui est figurée encore une fois par le 8. On pourrait même dire que, dans le symbole du 8, une boucle représente le plein et l’autre le vide, qui sont les deux faces d’une même réalité. Dans la plénitude de l’atman, on peut trouver l’absence de séparation entre les choses, tandis que dans la vacuité de l’anatman on peut trouver la présence de toutes choses en interdépendance. En conséquence, si l’absence est dans la présence, le vide dans le plein, et la présence dans l’absence, le plein dans le vide, il n’y a aucune raison d’opposer ces deux approches, sauf si on préfère la spéculation à l’expérience. Dans la pratique du pranayama, on expérimente des arrêts de souffle (kumbhaka) : certains se font à poumons pleins (antar kumbhaka), d’autres à poumons vides (bahir kumbhaka). Les ambiances dans ces deux types d’arrêts de souffle sont certes différentes, mais on expérimente la même immobilité menant à la même unité. Souvent on localisera l’arrêt de souffle à plein dans le front (ajna chakra) et à vide dans la base (muladhara chakra). On peut évidemment associer le plein à la conscience d’ajna et le vide à l’inconscience de l’animalité, mais on se gardera de rigidifier ce schéma et il sera possible d’inverser les pôles en tenant le vide dans le front et le plein dans la base. Une autre façon d’intégrer le 108 dans le souffle est la pratique du souffle en 8 (voir illustration n°2). Cette technique est aisée même pour les débutants. Elle consiste à visualiser le souffle sous la forme d’un flux énergétique. À l’inspiration, celui-ci monte de la base par la gauche puis croise l’axe central au niveau du cœur pour arriver dans le front par la droite. À l’expiration, le flux descend du front par la gauche, croise au niveau du cœur et arrive dans la base par la droite. Ces deux « S » que l’on peut facilement associer à Shiva et Shakti, se réunissent pour former la figure d’un « 8 », d’où le nom de la pratique. Si l’on enchaîne tranquillement les inspirations et les expirations, la pratique est aisée et plutôt agréable. On peut, si on le souhaite, faire des arrêts de souffle à poumons pleins dans le front et à poumons vides dans la base en ressentant éventuellement que le plein occupe toute la boucle supérieure tandis que le vide occupe toute la boucle inférieure. Ce souffle permet de relier et d’harmoniser les 3 granthi ou nœuds de l’existence. Il est possible également de faire un arrêt dans le cœur en fractionnant l’inspiration et l’expiration en deux. Dans cette pause, à mi-souffle, on peut ressentir la cohabitation du plein et du vide.

Le nombre 108 et la trinité

le nombre 108

Yogini ayant réalisé subitement la fulgurance du nombre108

Dans la tradition indienne le nombre 3 représente la totalité car tout procède des trois guna (tamas, rajas et sattva) ou qualités de prakriti. 108 = 1¹ x 2² x 3³ (1x4x27). On peut trouver dans cette formule concise une sorte d’unité entre les trois dimensions essentielles de la démarche yogique : l’unité, la dualité et la trinité. Le constat est que nous vivons dans la dualité et que nous aimerions (re)trouver l’unité, mais pour cela nous devons en général passer par la trinité.
C’est sans doute pour cela que l’approche ternaire est mise en avant dans différentes traditions spirituelles. Par exemple, dans la voie du Bouddha, l’enseignement s’appuie souvent sur une tripartition. La pratique se structure autour du corps, de la parole et de l’esprit : l’adepte entre en refuge dans les trois joyaux (Bouddha, dharma, sangha). Le dharma est présenté en trois véhicules : hinayana, mahayana et vajrayana. L’état de bouddha est présenté en trois corps : dharmakaya, samboghakaya, nirmanakaya. La démarche est résumée en trois points : la base, la voie, le fruit.  La pratique en trois aspects : shila, samadhi, prajna. La discipline est triple : externe, interne et secrète, etc. Chez les chrétiens, le concept de la Sainte Trinité est bien connu. Alain Danielou l’a rapproché de celui de la Trimurti : Brahma le principe créateur ou initiateur, associé au Père. Vishnu le principe conservateur ou préservateur, associé au Fils. Shiva le principe destructeur ou régénérateur, associé au Saint Esprit. Dans les voies tantriques, la tripartition sera souvent présentée par Shiva (la conscience), Shakti (l’énergie) et Ganesha (la structure). Dans le hatha yoga traditionnel, on travaille à trois niveaux : le corps physique, le corps énergétique, le corps mental. On cherche à équilibrer les trois guna, à dénouer les trois granthi, et à activer le souffle dans les trois nadi : ida nadi, pingala nadi, sushumna nadi. Les nadi ida et pingala aboutissent à ajna chakra où elles sont figurées par deux pétales.
Si l’on prend le nombre 108 dans sa représentation, on peut l’associer à ajna chakra, le lotus à deux pétales : au centre le 0 est bien-entendu le coeur du lotus, dans le pétale de gauche le 8 avec ses deux cercles évoque les deux faces de la lune mais également les deux phases de la lune (la pleine et la nouvelle lune), et dans le pétale de droite le 1 peut évoquer un rayon de soleil mais également le repère central autour duquel tout tourne dans notre système solaire (illustration n°3). On retrouve ici le lien avec ida le pôle lunaire et pingala le pôle solaire. Ainsi le 3 est nécessaire pour passer de la dualité à l’unité, tant d’un point de vue conceptuel, que d’un point de vue pratique.

illustration 3

Soleil et Lune dans le 108

Si on reprend notre formule 1¹ x 2² x 3³ =108 , l’unité demeure une (1¹ = 1), la dualité débouche sur le 4 (2² = 4), puis sur le 8 (2³ = 8). La trinité débouche d’abord sur le 9 (3² = 9) et puis sur 27 (3³ = 27). Le 4 permet d’appréhender le 5 dans la mesure où les 4 directions ramènent au centre comme dans le symbolisme de la croix.  
Le 8 représente l’infini, l’éternité, la perfection, mais il possède également, tout comme le 4, une dimension très concrète qui représente ce qui structure : les 8 directions, le noble octuple sentier du Bouddha, les 8 anga du raja yoga ou du yoga tantrique, les 8 trigrammes et les 64 hexagrammes (8 x 8 = 64) du Yi King, etc. Dans le bouddhisme tantrique le 8 est très présent, en particulier dans l’histoire de Padmasambhava : il apparut dans un lotus sous la forme d’un enfant de 8 ans et s’est ensuite manifesté en 8 aspects, a pratiqué 8 tantra de 8 divinités dans 8 charniers…
Le 9 est le dernier chiffre, il représente donc une perfection, un achèvement, et en même temps un nouveau départ (le neuf qui sommeille dans un œuf). On retrouve le 9 dans la réduction numérologique de 108 (1+0+8 = 9). Mais le 9 constitue également une entrée vers l’invisible et le subtil. La vie intra-utérine dure 9 mois, on dit que durant cette période le fœtus est non seulement en relation fusionnelle avec sa mère mais aussi en contact direct avec les mondes subtils. De ce point de vue on peut associer le 9 à la lune, au féminin et à l’intériorité. Parallèlement on peut associer le 12 au soleil, au masculin, à l’extériorité. En effet, le 12 est un nombre solaire par excellence, le cycle annuel du soleil durant un peu plus de 12 mois. Le 12 est aussi en rapport avec Jupiter, qui met environ 12 ans à effectuer sa révolution autour du soleil. Jupiter représente le guru, ainsi le 12 est en relation avec le maître spirituel. On peut noter cette analogie très souvent dans la vie des 84 mahasiddha : le disciple reçoit les instructions du maître et les pratique pendant douze ans. Dans certaines lignées tantriques, il est interdit de parler de son guru de son vivant et pendant 12 ans après sa disparition.
Le 12 est le cycle par excellence qui réconcilie l’unité et la dualité, le 1 et le 2 dans le 0, dans le cercle, dans le cycle, la révolution. Ainsi le 12 est à la base du zodiaque et du cycle de l’astrologie chinoise. 108 est 9×12 : cela constitue toutes les combinaisons possibles entre les 9 planètes et les 12 constellations de l’astrologie indienne. Mais 9×12 peut aussi représenter la combinaison de la lune (9) et du soleil (12).
Le nombre 108 est également le premier multiple commun de 27 et 12. En cela 108 représente la synthèse du zodiaque lunaire qui a 27 zodiaques lunaires et solairesdemeures ou nakshatra et du zodiaque solaire qui a 12 signes ou constellations (illustration n°4). On retrouve cette symbolique lunaire et solaire dans les nadi ida et pingala : alors le 9 serait en lien avec ida, le 12 avec pingala, et le 108 bien sûr avec sushumna. Le yogi qui aspire à la réalisation (108) doit conjuguer son effort personnel dans l’intériorité (9) avec les instructions et l’influence du guru (12). La lune avec ses cycles illustre le temps, alors que le soleil avec son rayonnement dans toutes les directions représente l’espace. La lunaison qui dure un peu plus de 29 jours renvoie au cycle de Saturne qui dure un peu plus de 29 ans. Dans l’astrologie, il y a une proximité entre la lune et Saturne de même qu’il y a une relation entre le soleil et Jupiter. Saturne (Chronos en grec ou Chani en sanskrit) incarne le temps alors que Jupiter (Zeus ou Guru) incarne l’espace. Ainsi le 108 peut également être perçu comme le lien fondamental entre le temps et l’espace.

illustration 4

Il y aurait encore bien des aspects à développer en relation avec le 108. Nous nous contenterons de souhaiter à la revue InfosYoga d’arriver au numéro 216 😉

Khristophe Lanier

Article publié dans la revue InfosYoga n°108 – Été 2016

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