Équilibrer les deux plateaux de la balance
Par Khristophe LANIER

Ombre et lumière, féminin et masculin, notre double nature s'inscrit dans le signe de la balance qui vise un équilibre parfait entre les tendances opposées qui nous constituent. Dans cette recherche d'harmonie et de stabilité, tolangulasana constitue une belle pratique équilibrante des flux lunaires et solaires qui étire la colonne vertébrale, active puissamment le ventre et libère le cœur de son agitation.

La thématique du double dans le yoga

Les deux plateaux de la balance

L'image de la balance évoque immanquablement le thème du double qui peut être abordé de différentes façons dans le yoga et la tradition indienne. Nous allons aborder sur ce thème tolangulasana, la posture du balancier. Au niveau physique, on peut évidemment retenir les postures latéralisées, qui font travailler les deux côtés de notre corps et qui ont une répercussion au plan subtile, sur les deux canaux latéraux : ida et pingala, les canaux lunaire et solaire.

La thématique du double et du souffle

Au niveau énergétique, on se réfère bien entendu au souffle qui se développe dans un double mouvement : centripète avec l’inspiration et centrifuge avec l’expiration. On notera également le double courant du souffle qui passe par les narines : flux lunaire, par la narine gauche et flux solaire par la narine droite, que l’on cherche à équilibrer et harmoniser par la pratique de nadi shodhana(1). Par ailleurs, on peut faire référence à prana et apana, les deux pranavayu qui s’opposent, l’un tirant vers le haut, l’autre vers le bas et que l’on cherche à réunifier par des pratiques comme maha mudra. On peut encore mentionner antar kumbhaka et bahir kumbhaka, les arrêts de souffle à poumons pleins et à poumons vides.

La vision du double au niveau mental

Au niveau mental, le double est présent de différentes façons. Par exemple, dans certaines méditations tantriques, on imagine un petit clone, double de nous-mêmes en modèle réduit, qui peut se promener dans notre corps physique et dans notre corps énergétique. Le clone peut simplement aller à la découverte de notre espace interne, mais aussi avoir certaines actions énergétiques ou thérapeutiques sur le plan physique ou subtil. Il existe encore d’autres pratiques avec une forme de double conçue comme un autre soi-même. Par exemple des méditations sur son ombre (shada yoga), des méditations face à une autre personne perçue comme un reflet de soi-même (mada dharana), des pratiques d’union rituelle avec une ou un partenaire (maithuna), ou encore méditation sur l’identité du microcosme et du macrocosme à travers la formule AHAM MAHA («Je suis le Tout, le Tout est moi-même»).

Tradition et thème du double

Au niveau métaphysique on peut souligner que beaucoup de courants de yoga sont dans une approche plutôt duelle (dvaïta), alors que certains autres sont dans une approche plutôt non-duelle (advaïta). Cependant il est également possible d'adopter une voie dvaïta-advaïta qui combine, intègre les approches duelle et non-duelle au lieu de les opposer. On pourrait dire de façon schématique que les voies à dominante duelle, graduelle sont plutôt vishnouites alors que les voies à dominante non-duelle, spontanée sont plutôt shivaïtes. La compénétration de ces deux courants peut-être illustrée par la figure emblématique de Hari-Hara, Visnhu et Shiva qui constituent les deux faces d'une même divinité. Ou bien par le dicton: «Brahmane le jour, tantrika la nuit».

Dans le yoga tantrique, le couple Shiva-Shakti qui est omniprésent, s'incarne parfois en un seul personnage androgyne: le ardha-narishvara, mi-Shiva mi-Shakti (voir photo n°1).

Cette polarité inscrite en nous-même est également symbolisée par Chandra et Surya, nos tendances lunaires et solaires qui représentent toutes les paires d'opposés qu'il s'agit d'harmoniser et d'unifier.
Dans ce contexte il est question d'équilibrer les deux plateaux de la balance en développant l'art de concilier yoga et bogha (l'effort et le plaisir) ou prana et rasa (l'énergie et la saveur).

Yoga et astrologie: une double approche de la connaissance

On peut noter la présence du double de maintes façons dans le hatha yoga traditionnel, mais ce dernier à lui même un double ou plutôt une sœur jumelle en la présence de l'astrologie antique. Ces deux traditions qui ont sans doute des origines communes (2), amènent l'individu à se libérer en prenant conscience qu'il ne fait qu'un avec l'univers. Dans les deux cas, ce processus de reconnaissance s'appuie sur la polarité lune-soleil et donnent une grande importance à la notion d'axe. Ces différentes notions ont déjà été abordées dans de précédents articles(3). On peut simplement noter que dans l'astrologie védique (Jyotish) les configurations astrales s'appellent des « yoga » et que la plupart des signes astrologiques ont un équivalent dans le hatha yoga en tant que posture, pratique rituelle, ou figure mythologique.

Quelques liens entre astrologie et yoga

Ainsi le bélier est l'animal présent dans Manipura chakra et représente l'énergie de feu que l'on peut activer avec des souffles comme bhastrika. Le taureau qui est la monture de Shiva, peut être rapproché de gorakshasana (la posture du gardien de vaches), gomukhasana (la posture de la tête de vache), gokarnasana (la posture de l'oreille de vache). Les gémeaux sont représentés par maituna, l'union sexuelle ritualisée et plus généralement par les postures qui se font à deux. Le cancer ou crabe est présent dans laulasana, le lion dans simhasana. La vierge peut être représentée par la déesse Kumari (la jeune fille). La balance est présente dans tolangulasana, le scorpion dans vrishikasana, le sagittaire dans dhanurasana ou ardha utthita dhanurasana ou encore akarna dhanurasana. Le capricorne est représenté par makarasana. Le verseau, qui diffuse la connaissance, peut être associé à différents maîtres de la tradition et enfin le poisson est présent dans matsyasana.

Tolangulasana, posture du balancier et signe de la balance

Dans l’astrologie indienne comme dans l’astrologie occidentale, le septième signe est la balance, tolangula en sanskrit. Dans le zodiaque tropical ou zodiaque des saisons utilisé en occident, l’entrée du soleil dans ce signe a lieu à l’équinoxe d’automne, moment de l’année où le jour et la nuit sont d’égale durée, ce qui est bien exprimé par le symbole de la balance dont les deux plateaux sont en parfait équilibre. Par ailleurs l'axe des équinoxes évoque la notion de balancier. Dans le zodiaque sidéral ou zodiaque des étoiles utilisé en Inde, il y a un décalage entre l’équinoxe et l’entrée du soleil dans la constellation de la balance qui est dû à la précession des équinoxes(4). Cependant la symbolique demeure la même car à l’époque où les deux systèmes se sont constitués, le zodiaque des saisons et le zodiaque des étoiles correspondaient. On retrouve le caractère double de la balance dans les deux autres signes d'air du zodiaque: les gémeaux représentés par les étoiles Castor et Pollux et le verseau représenté par deux vagues (le flot immatériel de la connaissance qui s'écoule entre le passé et le futur mais également les deux aspects de la connaissance, logique et analogique, rationnelle et intuitive).
La posture du balancier est une belle flexion latérale dont le caractère esthétique évoque bien l'aspect vénusien de la balance.

Descriptif de la posture

Pour prendre tolangulasana, on s’installe d'abord dans l'assise vajrasana, la posture du diamant (photo n°2). Puis en expirant on vient poser la fesse gauche au sol en gardant les mains sur les cuisses (photo n°3). En inspirant on entrecroise les doigts et on lève les mains au dessus de la tête en gardant les bras légèrement fléchis, les paumes des mains tournées vers le crâne, les bras forment ainsi une sorte de cerceau (photo n°4). Après un arrêt de souffle à poumons pleins, on penche le corps à droite en expirant et en tournant progressivement la tête vers le haut jusqu'à fixer un point au plafond. Il faut veiller à garder les bras en arc de cercle bien au dessus de la tête (photo n°5). En conséquence le bras du dessus ne doit pas toucher la joue et le regard doit passer à la verticale devant les bras, au niveau du coude et non derrière le bras.

Si possible on fixe un point à la verticale mais si cela est trop exigeant pour les cervicales on remontera un peu moins la tête. Dans tous les cas il est important de maintenir la stabilité et l'intensité du regard et de garder kechari mudra (langue retournée contre le palais) ainsi que mula bandha, la contraction anale qui assure la stabilité et évite les fuites d'énergie. Il convient d'abord de faire circuler le souffle en le retenant dans la gorge (ujjayin) et en l'accompagnant avec le mantra HAM SA.

Puis, on peut allonger les souffles sur le rythme d'un temps d'inspiration pour deux temps d'expiration. Lorsque l'on a une certaine aisance, on peut ajouter un arrêt à poumons pleins, sur le rythme d'un temps d'inspiration quatre temps à plein et deux temps d'expiration, ce qui intensifie puissamment les effets de la posture. Il est également possible de faire des séries de bhastrika (soufflet de forge) dans la posture entrecoupées de rétentions à poumons pleins (antar kumbhaka) en redressant le corps les bras tendus vers le ciel en gardant toujours les doigts entrecroisés. A la fin de la rétention on reprend la posture pour relancer le bhastrika. Lorsque l'on a fait 3 séries on inverse la posture et on réalise la même séquence de l'autre côté.

Lorsque l'on quitte tolangulasana, rester un instant dans la posture du diamant pour ressentir les effets, ou passer dans la posture de l'embryon d'or pour accentuer la détente et l'intériorité (photo n°6).

Effets de tolangulasana

Au niveau physiologique, cette posture ouvre le bassin et étire puissamment toute la colonne vertébrale en contribuant à réduire ou éliminer certaines douleurs lombaires ou cervicales. Elle régule l'activité cardiaque et stimule le fonctionnement des reins. Elle a un effet puissant sur les organes abdominaux ce qui favorise la digestion et l'élimination. Elle renforce et assouplit le diaphragme, elle purifie les poumons.

Au niveau énergétique, cet asana amène un puissant rééquilibrage des canaux latéraux ida et pingala. Ainsi il n'est pas rare de constater que le souffle passe dans la narine du côté qui est étiré.

Elle débloque le plexus solaire en activant Surya chakra et favorise le passage entre Manipura chakra et Anahata chakra qui est souvent bloqué. Elle ramène les énergies rajasiques dans le ventre ce qui a pour effet de développer le feu dans cette zone et favoriser les facultés d'assimilation physiologique et psycho-émotionnelle. En même temps cela a tendance à éliminer ou réduire l'agitation, le doute et la crainte dans le cœur, qui de ce fait devient plus ouvert, plus sattvique.

Dans cette posture l'action sur le diaphragme et le plexus solaire débloque le souffle, ce qui favorise par exemple la pratique du petit pranayama (8 temps d'inspiration, 32 temps à poumons pleins et 16 temps à l'expiration). Par ailleurs Vishudha chakra est également stimulé, ce qui a tendance à activer udhana vayu et à subtiliser le souffle. L'action latéralisée sur le centre de la gorge permet également de mieux intégrer la dimension de l'androgynat qui est réliée.

Au niveau mental tolangulasana amène un bel apaisement. Les oppositions, les contradictions et conflits s'estompent jusqu'à se dissoudre dans le vécu paradoxal de toutes les tendances opposées.

1. Voir article Nadi shodhana pranayama paru dans InfosYoga n°105 janv-fev 2016
2. Comme en attestent différents textes tantriques tel que le Shiva Svarodaya.
3. Voir Astrologie et Yoga, InfosYoga n°93, été 2013 et La Sushumna dans le thème astral, InfosYoga n°98 été 2014
4. Ce phénomène amène un décalage entre le zodiaque sidéral constitué par les 12 constellations et le zodiaque tropical constitué par les 12 signes de 30° déterminés par les équinoxes et les solstices. Ce décalage est de 1° tous les 72 ans, soit 30° tous les 2160 ans qui constituent une aire astrologique et 360° en 25920 ans qui constituent un grand cycle précessionnel.