Suite de Kumari et le fleuve de la vie (partie 2)

A la pleine lune suivante Kumari et Mani se rencontrèrent à nouveau. Vers la fin du jour, ils gravirent une colline qui dominait une vaste plaine. L'horizon dégagé tout autour apparaissait comme un large cercle où terre et ciel semblaient se rejoindre.

 

Ils savaient que ce lieu et ce moment étaient favorables pour observer le jeu entre Chandra et Surya. Ils savaient que quand le soleil disparaîtrait vers l'ouest, la pleine lune apparaîtrait vers l'est. A l'approche du crépuscule ils placèrent un tapis au sol et s'installèrent pour s'absorber dans le spectacle du couchant. Lorsque le disque rouge eut complètement disparu, ils se retournèrent pour admirer le disque blanc qui apparaissait vers l'Orient. Assis côte à côte, ils contemplèrent longuement l'astre dans sa plénitude. Bientôt ils sentirent une fraîcheur dans leur front comme une très légère brise qui venait les caresser de l'intérieur. Leur souffle était devenu très fin, très subtil, alors Mani dit à Kumari :

« La lune a coulé en nous, le miroir céleste se reflète dans notre miroir interne. Installons-nous face à face et avec ta vision intérieure essaye de capter ce qui apparaît dans le miroir de mon front. Ils demeurèrent ainsi les yeux clos un long moment en silence.

Puis Kumari déclara : « Je perçois comme deux bateaux sur un lac. »

- Bravo, s'exclama Mani, belle réceptivité ! En effet le miroir est un lac et le lac un miroir... Mais les bateaux sont-ils dans ton front ou dans mon front ? Dans ton miroir ou dans mon miroir ? Dans ton lac ou dans mon lac ?

- Je suppose qu'ils sont dans les deux à la fois, répondit Kumari quelque peu hésitante.

- Tu te souviens de ce jour où nous nous sommes amusés à placer deux miroirs face à face, à regarder dans chacun d'eux les images qui se reflétaient à l'infini et du vertige que nous en avions éprouvé ?

- Parfaitement, dit Kumari. Et tu m'avais même parlé du filet d'Indra, de l'Avatam Saka Sutra et du Lankavatara Sutra. Je n'ai pas oublié, mais j'attends le moment propice pour m'imprégner de ces profonds enseignements.

- Excellent ! répondit Mani. Puis il continua : de la même façon si nous plaçons nos miroirs internes face à face, il y a sans doute la possibilité que leurs images se reflètent à l'infini... mais il faudrait pour cela qu'ils soient parfaitement purs. Si on ne nettoie pas régulièrement un miroir, les images qu'il reflète deviennent troubles au fur et à mesure que la poussière s'y accumule, et elles finissent par disparaître. A part quelques êtres d'exception, nous avons tous notre miroir interne plus ou moins empoussiéré... N'est-ce pas Kumari ?

Tout à fait, répondit-elle, et c'est pour cela que nous faisons des souffles comme Kapalabathi pour le purifier. J'aime beaucoup cette pratique, je trouve qu'elle porte bien son nom : « lumière dans le crâne ». C'est comme si à chaque expiration, on expulsait un 

peu de notre poussière interne. Mais parfois j'ai l'impression qu'une partie de cette poussière se redépose. Je me demande comment font les êtres réalisés pour maintenir leur miroir complètement pur...

Je n'en sais trop rien, mais en tout cas ils nous renvoient notre image sans la déformer, ce qui n'est pas toujours facile à regarder en face, répondit Mani en riant. Mais revenons un peu au lac. Le miroir est un lac et le lac est un miroir. Parfois le lac est représenté dans le front par un disque de lune immaculé, parfois il apparaît sous la forme d'un croissant de lune tourné vers le haut, c'est une question de perspective. Le croissant est comme une coupe qui contient l'amrita, l'élixir de vie. Il est surmonté d'un point lumineux ou d'une petite étoile à cinq branches qui représente la conscience. La lune est dans notre front, le lac est dans notre front, ainsi le lac est en nous mais nous sommes également dans le lac. Certains disent même que ce lac se manifeste à différents endroits sur la Terre et qu'on l'appelle le Manasarovar, le lac mental. Le plus connu se trouve à l'ouest du Tibet près du mont Kailash, la demeure du dieu Shiva. Cette montagne sacrée, qui serait la projection terrestre du mont Mérou – l'axe de l'univers dans la tradition des anciens – culmine sur un plateau désertique. A ses pieds, sont en fait deux lacs séparés par une étroite bande de terre. On dit que le plus grand est comme le soleil, et que l'autre est comme la lune. Le premier qui est nommé Manasarovar est un lieu de pèlerinage mais le deuxième qui est appelé Rakshastal est évité par les pèlerins car il abriterait des démons. Jadis ces deux lacs n'en formaient qu'un seul. Aujourd'hui ils sont encore reliés par un canal plus ou moins asséché suivant les époques.

Cela m'évoque vraiment Ajna chakra, fit Kumari, les deux lacs sont comme les deux pétales du lotus dans le front.

Pourquoi pas ? répondit Mani, on pourrait alors même faire un parallèle avec le lac Titicaca situé dans la cordillère des Andes. En effet, à l'est de ce lac sacré se trouvent deux petites îles qui se font face : l'île du soleil et l'île de la lune. On retrouve la même polarité mais il y a comme une inversion entre la terre et l'eau.

Quelles belles images ! s'enthousiasma Kumari. Et nous pouvons nous y relier ici et maintenant. Cette colline est comme un petit mont Kailash, le soleil et la lune sont de part et d'autre de l'horizon, et le lac est dans le lotus de notre front.

Effectivement, le lac est dans le lotus, répondit Mani, mais le lotus est également dans le lac, si on se réfère à l'histoire de Padmasambhava, l'enfant né du Lotus sur le lac Tso Pema, quelque part au pays de Oddhiyana. Certains situent cette contrée mythique dans la vallée de Swat au Pakistan, mais la localisation de Tso Pema, le lac du lotus, est plutôt incertaine. En revanche, un autre lac assimilé à Tso Pema est clairement identifié dans l'Himalaya, il s'agit du lac des yogi à Rewalsar. Ce lac serait apparu miraculeusement grâce à la magie de Padmasambhava, le grand yogi qui avait des pratiques secrète avec la princesse Mandarava. Son père, le roi de Mandi très irrité par cette relation condamna le couple à être brûlé sur un bûcher, mais le brasier se transforma en lac où apparurent Padmasambhava et Mandarava au cœur d'un Lotus.

Kumari commenta :

« Cela me rappelle un peu l'histoire de Sati, la première épouse de Shiva, qui, selon la légende, se sacrifia dans les flammes lorsqu'elle apprit que son mari n'était pas invité au grand rituel des dieux. Certaines femmes en Inde prennent cela aux pieds de la lettre et vont même jusqu'à s'immoler dans le bûcher de leur mari défunt. Mais les yogini pensent plutôt que Sati s'est consumée dans le feu de l'ascèse et non dans une crémation rituelle. Quant à l'histoire de Padmasambhava, je la relierai également au feu ardent activé par la pratique du yoga. Né du Lotus peut signifier qu'il a réalisé le plein éveil dans le Lotus à mille pétales devenant ainsi un jivan-mukta deux fois nés. Cet éveil a pu être provoqué par une pratique intensive de Uddiyana bandha, dans le lotus du ventre, la rétraction qui déclenche « l'envolée vers le haut ». Cela pourrait expliquer en outre le nom de son pays d'origine : Oddiyana. »

Mani sourit et répondit : « Bravo pour ces interprétations inspirées par ta pratique assidue ! Il est bien sûr possible d'avoir d'autres lectures de ces épisodes, mais les différentes approches ne s'excluent pas dans la pensée mythique qui peut intégrer de multiples dimensions symboliques.

Pour revenir à notre lac mental, l'image du Lotus est très parlante car il s'épanouit en dehors de l'eau comme l'éveil se réalise au delà du mental. Cependant, sans ses racines qui naissent dans la vase, dans la base du lac, et sans sa tige qui s'élève dans l'eau vers la lumière du soleil, le lotus ne peut éclore dans l'air à la surface du lac.

Ainsi, il est aussi absurde d'espérer qu'une fleur de lotus apparaisse dans la boue, que d'attendre que cette même fleur se manifeste à l'air libre sans racine ni tige.

Kumari demeura un instant pensive, puis elle ajouta :

C'est la pratique de mulha-bandha qui permet à la tige de sortir de la Terre et de trouver sa verticalité jusqu'à la surface du Lac, n'est-ce pas ?

Oui sans doute, mais à partir de là, il n'y a plus de logique linéaire et l'éveil complet est un peu comme le soleil aux milles rayons dans le ciel. Il n'y a plus de chemin entre le Lotus à la surface du Lac et l'astre tout illuminant, seulement un grand vide ! Ma

is tout cela nous dépasse vraiment Kumari, revenons au lac, dans ta vision, tu parlais non pas de Lotus, mais de deux barques, peux-tu préciser comment elles apparaissaient ?

Kumari ferma les yeux, sembla faire un effort de mémoire, puis répondit : « le premier bateau paraissait désorienté et sans aucune maîtrise. Il gîtait beaucoup et virait de bord brusquement sans trajectoire cohérente. En revanche, le second maintenait un cap précis et semblait bien orienté, bien mené. Le contraste était saisissant entre ces deux embarcations mais je n'en ai pas vu la cause.

Reprenons un peu l'observation si tu veux afin d'avoir plus de précisions sur ce qui anime ces deux barques ».

Ils s'assirent de nouveau face à face les yeux clos en silence, la lune était déjà haute dans le ciel. Sa lumière estompait l'éclat des étoiles et ne permettait pas de discerner la voie lactée. Au bout d'un certain temps, elle ouvrit les yeux et dit : « j'ai vu distinctement que les deux bateaux étaient menés par deux couples, le premier semblait déchiré tandis que le second était en harmonie ».

Mani reprit ainsi : « Ta vision est claire Kumari, ces deux couples symbolisent deux attitudes que l'on peut adopter pour mener notre barque dans cette vie . Nous nommerons les occupa

nts de la première embarcation Dukkha et Sukkha et ceux de l'autre barque Yoga et Bogha. On peut traduire ''Dukkha'' par souffrance et ''Sukkha'' par jouissance. L'attitude habituelle est de chercher à éviter la première en s'attachant à la seconde, mais cette approche ne fait que renforcer la dualité en nous-même, car elle oppose au lieu de relier. Cette tendance nourrie par l'ignorance nous empêche de jouir pleinement de la vie. Au lieu d'accueillir ce qui se présente dans l'instant, nous entrons dans un jeu d'attraction et répulsion qui vient figer en nous la division et le conflit.

Kumari resta un long moment en silence puis déclara :

Tout cela me paraît très juste, mais en même temps je crois qu'il est possible de transcender cette opposition de Dukkha et Sukkha, en rentrant dans une intensité telle que les deux pôles fusionnent et que seule demeure l'unité de l’expérience.

Les expériences sont souvent utiles car elles nous amènent des nouveaux pans de connaissance, mais elles sont par nature transitoires. Il importe donc d

e voir ce qu'il advient d'une expérience quand l'intensité retombe, que reste-t-il ? davantage d'unité ou bien davantage de dualité ? C'est ce critère qui doit nous permettre d'apprécier s'il est souhaitable de poursuivre ou de renouveler une expérience.

En tout cas, s'attacher à celle-ci ne peut être qu'une source d'enfermement, de tourment et de douleur. Et oui, il arrive que la douleur soit engendrée par le doux leurre ! » Et il s'esclaffa bruyamment.

Tandis qu'il riait de bon cœur, Kumari le regardait quelque pu agacée. Visiblement elle n'appréciait guère ce type d'humour. Reprenant son sérieux, il continua ainsi : « bien sûr nous sommes tous, à un moment ou un autre de notre vie, plus ou moins divisés ou déstabilisés par ce jeu de Dukka et Sukka qui se manifeste en nous. C'est le jeu de Lila, c'est la vie elle-même qui nous enseigne. Certains diabolisent la jouissance en affirmant que seule la souffrance peut nous libérer. D'autres s'attachent à la jouissance en refusant la souffrance qui finit toujours par les rattraper. Ces deux approches sont vaines Kumari !

Mais voyons un peu l'autre barque menée par Yoga et Bogha, l'effort et le plaisir. Ces deux là semblent faire bon ménage, cette entente illustre l'art de concilier les opposés dans une démarche de connaissance et de réalisation. Dans ce contexte, l'effort engendre le plaisir et le plaisir engendre l'effort, il n'y a plus opposition mais complémen

tarité.

L'alternance ne vient plus cristalliser une dualité mais favorise une continuité qui mène vers l'unité.

On peut toute fois souligner différentes phases dans cette voie de libération. D'abord il y a plus d'effort que de plaisir, c'est la voie de l'individu qui développe une énergie personnelle. C'est un peu comme lorsque l'on rame pour faire avancer la barque. Mais si l'on rame continuellement, la barque finit par devenir une galère ! Il faut donc sentir le bon courant et le bon vent en utilisant correctement la barre et la voile. Alors on est portés par l'énergie de l'eau et de l'air. Et l'on peut progresser plus rapidement et plus sûrement dans la direction souhaitée. Il y a moins d'effort à fournir et davantage de plaisir. Enfin, on dit que vient un moment où il n'y a même plus à avancer, il n'y a plus ni cap ni boussole, ni barre ni voile. Il s'agit simplement de se laisser porter, de s'abandonner et de réaliser que la barque n'est pas séparée du lac. »

Kumari qui arborait maintenant un léger sourire reprit ainsi : « L'image est très claire et on peut sans doute s'en inspirer pour une vie de couple plus harmonieuse, mais pour moi il s'agit avant tout d'harmoniser la lune et le soleil en soi-même, dans un cheminement individuel. Il est évident que la barque de Dukka et Sukka maintient dans la dualité. Tandis que celle de Yoga et Bogha mène à l'unité. Bien 

entendu, je choisis la seconde. »

La lune était encore montée dans le ciel et passait maintenant au méridien. Sa clarté intense masquait les différentes constellations, mais Mani savait que l'astre Sélène transitait dans le Taureau quelque part entre Aldébaran et les Pléiades. Comme chaque mois, il était attentif à 

ce passage qui représentait d'une certaine façon le moment où Shiva retrouve sa monture le Taureau Nandi. Mais cette fois-ci, la lune était pleine, et la lumière qu'elle reflétait venait du soleil qui passait dans le Scorpion proche de l'étoile Antarès. Le moment était particulièrement propice pour vibrer à l'unisson des étoiles en se reliant à l'axe Taureau-Scorpion. Alors Mani, qui était assis dos à la Lune, croisa les jambes en triangle au sol, il leva un bras et attrapa ses mains derrière son dos dans la posture de Gomukha, le museau de vache. Son bras redressé s'interposa entre la phase de la Lune et le visage de Kumari. Elle perçut l'ombre sur son front et ouvrit les yeux. Alors, elle s'installa spontanément dans Vrishikasana, la posture du Scorpion. Ils demeurèrent ainsi un moment, puis ils inversèrent les postures. Le Scorpion était comme une offrande à la conscience et la tête de vache comme un réceptacle de la connaissance.

Enfin, ils s'assirent côte à côte pour contempler la lune qui descendait déjà vers l'Occident. Dans le silence, ils s’imprégnaient du mystère de ce miroir. Ils connaissaient l'aspect double de la Lune : tantôt pleine tantôt vide, tantôt présente tantôt absente, tantôt lumineuse tantôt sombre, tantôt croissante tantôt décroissante, tantôt ascendante tantôt descendante... Toutes ces alternances, qui se manifestent dans le déroulement du temps, étaient comme figées dans l'instant. Le miroir était à la fois plein et vide, « plein de conscience, vide d'ignorance », pensa Mani. « Vide d'ignorance, plein de conscience » pensa Kumari au même moment.

Le disque lumineux continuait à descendre vers l'horizon, tandis que les premières lueurs de l'aube apparaissaient à l'opposé. Ils savaient que l'aurore était proche et q

ue le jeu magique entre les deux disques qu'ils avaient observés au crépuscule allaient se reproduire mais de façon inversée et simultanée. En effet, il serait possible d'apercevoir les deux disques en même temps, car les deux astres passaient en opposition au lever du jour. Alors Mani sortit de son sac deux miroirs circulaires, il en tendit un à Kumari et dit : « Nous allons nous installer dos à dos, je serai face à la lune couchante et viendrai placer mon miroir juste à côté du disque blanc. Tu lui tourneras le dos et avec ton miroir tu viendras capter l'image de la Lune et la renvoyer vers mon miroir. Alors dans ce jeu de reflets nous observerons la Lune dans sa profondeur infinie. Puis lorsque le Soleil apparaîtra, nous placerons nos miroirs

de façon à observer les deux disques côte à côte. Tu verras le Soleil directement et la Lune dans ton miroir et pour moi ce sera l'inverse.

Nous placerons le disque rouge à droite et le disque blanc à gauche, puis nous jouerons avec nos miroirs et peut-être pourrons nous fusionner les deux astres dans un 

même reflet insaisissable. » Assis dos à dos, ils sentaient que leur axe vertical prolongeait l'axe de la montagne vers le zénith. L'horizon ouvert à trois cent soixante degrés leur apparaissait comme une immense roue qui venait célébrer les noces entre ciel et terre. Ils s'étaient ouverts au miroir de la sagesse, et recueillaient la sagesse du miroir...

 

 

 

 

 

voir les deux premiers épisodes de ce conte :

Kumari prit Mani par la main dans infos yoga numéro 119 de Nov/déc 2018

et Kumari et le fleuve de la vie numéro 122 de Mai/Juin 2019

Ces deux textes sont également disponibles sur le site.

Par Luz de Oriente
(illustration: Maud Perraud)

Paru dans InfosYoga numéro 125 de janv/Fev 2020

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