Suite de "Kumari pris Mani par la main" (partie 1)

 

Quelques mois plus tard, Kumari revint voir Mani et lui dit :
- Je t'ai guidé pour traverser le torrent dans la montagne, à ton tour, aide-moi à traverser le fleuve de la vie !
- C'est beaucoup me demander, répondit Mani, en suis-je seulement capable ?
- Donne moi au moins quelques indications, quelques orientations, et puis certaines pratiques. J'ai vraiment besoin d'une guidance.
- En effet, c'est une belle image que la traversée du fleuve. Il faut passer d'une rive à l'autre et personne ne peut le faire à notre place. Les anciens ont enseigné de maintes façons comment effectuer cette traversée de manière à réaliser la transformation qui dissipe l'illusion. Ceux qui font le passage sans trouver le sens profond de cette vie, sont condamnés à le refaire encore et encore.
Mani poursuivit :
- J'aime cette image du fleuve que l'on doit traverser mais il en est une autre qui me plaît peut-être encore davantage car elle est paradoxale. Il s'agit du fleuve de la vie qui coule en nous en même temps que nous sommes emportés par son flot.
- Oui, Kumari. Le fleuve est en nous et nous sommes dans le fleuve. La plupart de nos semblables n'ont même pas conscience que le fleuve est en eux-même, ils sont emportés dans le courant de leur vie et ballottés jusqu'à l'océan en craignant le terme du voyage. Mais quelques-uns choisissent délibérément de considérer que le fleuve est en eux-mêmes et ils s’entraînent à le parcourir dans les deux sens dans une quête de connaissance. Certains nomment ce fleuve madhya-marga, d'autres sushumna, d'autres encore avadhati ou bien Uma, mais peu importe les noms.
Dans certaines voies de connaissance, on nomme cette vie le samsara. On le décrit en général comme une grande roue qui tourne en entretenant l'illusion des différents mondes. Il s'agit alors d'inverser le sens de la roue pour se libérer de l'ignorance et la souffrance. Mais je crois que dans la langue des anciens, samsara signifie « écoulement complet ». Sam donne l'idée de complétude, de totalité, sara d'écoulement ou de fleuve si l'on préfère. Si certains parlent de retourner le mouvement de la roue, d'autres proposent d'inverser l'écoulement du fleuve, du flot. Une image traditionnelle évoque le nectar de vie qui est contenu dans la lune de notre front et qui s'écoule goutte à goutte en venant se consumer dans le soleil de notre ventre. Pour ralentir cet écoulement, les yogis adoptent le geste du porteur d'eau et pratiquent les postures qui inversent le courant.
- Comme cela ! fit Kumari en se plaçant spontanément dans la posture sur la tête.
- Tout à fait, répondit-il.
Elle demeura quelques instants dans sa verticalité inversée puis ramena son joli corps dans la position habituelle, regarda Mani avec un sourire malicieux et dit :
- Les sages avaient raison, il suffit de se placer sur la tête pour inverser sa vision et trouver d'autres perspectives, je viens de réaliser que sara, l'écoulement de la vie, n'est autre que rasa, la saveur de la jouissance !
Il éclata de rire et dit :
- Je vois que tu commences à parler le langage des oiseaux !
- Ah oui, répondit-elle. L'autre jour, je suis restée si longtemps dans la posture de l'arbre qu'un petit oiseau est venu se poser sur ma tête. C'est sans doute lui qui m'a inspirée.
Mani poursuivit :
- On pourrait aussi bien dire que ce nectar de vie nous vient du ciel, entre par le sommet de notre crâne et s'écoule en nous dans notre fleuve interne jusqu'à la base de notre tronc pour aller se perdre dans la terre comme les eaux se dissolvent dans l'océan. C'est pour cela que les yogis font mulha bandha et demeurent sur la tête afin de retourner le courant du fleuve. Alors le flot s'inverse, la source devient l'embouchure et le nectar retourne à l'océan.
Je ne sais plus si c'était lors d'un songe ou dans un état intermédiaire mais une fois, en remontant le flot, j'ai entrevu la source qui sortait d'une grotte, et puis en descendant le fleuve, j'ai aperçu son estuaire qui débouchait dans l'océan. Mais surprise, une autre fois, j'ai pris conscience subitement, que la grotte était une issue vers l'océan céleste et que celui-ci n'était pas différent de l'océan terrestre. Alors ce qui me semblait un flot linéaire avec un début et une fin, m'est apparu comme une boucle qui intégrait le ciel et la terre, qui reliait mon corps à l'univers.
Finalement il se tût et demeura le regard dans le vague. Alors Kumari fut prise d'une grande émotion. Il lui semblait que Mani venait de mettre en lumière, de mettre en parole ce qu'elle avait souvent éprouvé sans jamais arriver à l'exprimer. Cette sensation d'être relié à la totalité, d'être traversé par une énergie inouïe. Elle l'avait maintes fois ressenti lorsqu'elle s'isolait dans la nature. Mais le bonheur qui la saisissait à ces moments de grâce laissaient place ensuite à la déception de ne pouvoir les partager.
Pourquoi était-ce si compliqué avec les gens ? Alors que tout paraissait si simple, si évident dans la montagne, dans la forêt, près des rivières, des lacs et de l'océan ?
La nuit commençait à tomber, ils demeurèrent alors un long moment en silence en contemplant le soleil qui descendait vers l'horizon. Lorsque le crépuscule fut venu, ils s'émerveillèrent face à l'étoile du soir qui brillait intensément de sa lumière blanche légèrement bleutée.
Mani la désigna du doigt en disant :
- C'est la belle Tara qui montre le chemin, c'est elle qui assure le passage.
Elle brille tantôt le soir, tantôt le matin ; entre les deux, elle disparaît pendant quelque temps en se fondant dans la lumière du soleil. C'est cette période qui assure la fécondité et favorise l'inspiration des poètes.
La nuit sans lune était tellement limpide que bientôt la voie lactée apparut très clairement divisant le ciel en deux parties. Ils s'installèrent alors à plat dos dans l'herbe et s'absorbèrent dans ce chemin de lumière que les anciens nommaient Mandakini, le Gange céleste qui tomba dans la chevelure de Shiva et dévala les Himalaya pour couler dans le monde des humains en leur apportant la connaissance. Au bout d'un moment, ils ne savaient plus si ils baignaient dans le fleuve cosmique ou bien si celui-ci coulait en eux-mêmes. Ils avaient posé le regard sur une étoile qui brillait au sein de la voie lactée et la sentir bientôt palpiter dans leurs fronts...
Le lendemain, ils reprirent leur conversation à propos du fleuve de la vie.
Kumari commença ainsi :
- Cette nuit j'ai fait un rêve vraiment étrange. J'étais assise près d'une rivière à contempler les eaux lorsque j'ai aperçu au loin en amont une barque qui venait vers moi. Une silhouette s'en détachait. Lorsqu'elle s'est approchée j'ai reconnue la personne assise qui me regardait, c'était moi-même en plus jeune. Quand elle est passée devant moi j'ai eu l'impression de me voir dans un miroir. Lorsque le courant l'a emportée en aval, la personne s’est retournée. C'était moi-même en plus âgée.
- Quel rêve puissant, s'exclama Mani ! As-tu besoin d'autres enseignements lorsque les choses te viennent aussi clairement de l'intérieur ?
- Cela me fait un peu peur, répondit-t-elle, et il m'arrive parfois de faire des rêves plus terribles encore.
- C'est toujours mieux de regarder les choses en face même lorsqu’elles sont terribles, mais cela ne veut pas dire que l'on doit s'identifier à celles-ci. Le fleuve coule dans un sens, c'est indéniable, et la barque est emportée de l'amont vers l'aval. Si l'on s'identifie au passager de la barque, on va obligatoirement vers l'océan porté par les eaux. Mais le vent peut très bien souffler dans le sens inverse de la rivière et remonter dans la vallée vers la source.
Y-a-t-il une partie de nous-même qui peut être portée par le vent ? Je crois que tu aimes bien remonter le torrent dans la montagne, n'hésites pas à utiliser le cheval du souffle pour remonter vers l'origine de ta vie. Ce n'est pas certain que tu apprécies tout ce que tu verras mais il en est ainsi, les démons, les monstres, les horreurs, les absurdités font aussi partie du voyage. Il s'agit simplement d'appliquer l'enseignement des anciens : « neti neti », « ni ceci, ni cela » . Le vent peut également souffler vers l'aval et aller plus vite que le cours de l'eau, nous pouvons ainsi connaître l'océan avant que la barque n'y arrive. Mais si l'on passe son temps à comparer sa barque avec celle des autres ou bien si l'on cherche à faire la course avec les autres barques, on a bien peu de chances de se relier au vent pour prendre de la hauteur, de l'amplitude et se dégager un peu des limitations de la barque. On a bien peu de chances de ressentir le fleuve dans sa continuité, on a bien peu de chances d'inverser sa vision et de laisser venir l'intuition comme tu l'as fait hier. En bref, on a bien peu de chances d'expérimenter rasa dans sara. Le fleuve de lait que nous avons contemplé hier soir ne s’arrête pas à l'horizon, ses deux extrémités se rejoignent de sorte qu'il forme une grande roue dans le ciel. Oui, Kumari, nous sommes dans cette grande roue de lumière et cette roue est en nous. Le fleuve est une roue et la roue est un fleuve. On nous a enseigné que ce samsara n'est autre que le nirvana. A nous de le réaliser, Kumari, personne d'autre ne le fera à notre place.
Alors elle le regarda au fond des yeux et dit :
- Tu ressembles au père que je n'ai pas eu quand j'étais petite.
Il sourit et lui répondit :
- Et toi, tu ressembles à la fille que je n'ai pas eu quand j'étais grand. Maintenant que nous sommes tous les deux moyens, nous pouvons être amis, nous pouvons être alliés !
Et ils éclatèrent de rire.

Par Luz de Oriente
(illustration: Maud Perraud)

Paru dans InfosYoga numéro 122 de Mai/Juin 2019

 

 

 

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