Biographie

Jean-Yves Leloup (Père Jean-Séraphim), est Docteur en philosophie, psychologie et théologie, écrivain, conférencier, dominicain puis prêtre orthodoxe. En mai 2015, est sortie son dernier livre "La sagesse qui guérit" : "Qu’est-ce que la maladie ? Pourquoi suis-je malade ?" .
Jean-Yves Leloup interroge les Thérapeutes d’Alexandrie, les penseurs de l’Antiquité, les différentes traditions spirituelles et les pratiques analytiques d’aujourd’hui, afin de nous conduire à nous " souvenir de l’essentiel ".

 

Propos recueillis par Lama Lhundroup et Khristophe Lanier

La foi par delà le credo

Durant l'été 2002 Jean-Yves Leloup est venu à l'Institut Karma Ling pour un enseignement à deux voix avec Denys Rimpoché. A cette occasion il a bien voulu répondre à quelques questions autour du thème de la confiance

Question: Quelle est la signification des mots  foi  et  confiance  dans le Christianisme ?

Réponse : A l’origine du mot confiance comme à l’origine du mot foi, il y a ce mot latin fides qui veut dire se fier à, se confier à. Dans l’approche hébraïque ce sera plutôt le mot amin (amen) qui veut dire adhérer à, ne faire qu’un avec. Donc la confiance, à l’origine c’est un état d’ouverture totale, d’adhésion, d’acquiescement à ce qui est. Et un des articles de cet acquiescement, une des formes qui l’incarne bien, c’est justement Marie dont le fiat symbolise cette confiance, cet abandon total, ne faire qu’un avec ce qui arrive et faire confiance où cette parole, où cette information va l’entraîner. Donc, on parlera de Marie comme archétype de la confiance originelle, le « oui » primordial, plus profond que tous les « non ». Il s’agit de retrouver cette confiance originelle au-delà de notre peur originelle. On pourrait se poser la question : quelle a été notre première peur ? A partir de quel moment est-ce qu’on n’a plus fait confiance à la vie ? A partir de quel moment le doute s’est-il inscrit en nous-mêmes ? Il y aurait certainement des mémoires psychologiques à retrouver à ce niveau-là. La pratique spirituelle a pour but de nous faire retrouver cette confiance originelle, cet état de oui, cet état d’adhésion, cet état de amen. Quand on lit dans le livre de l’Apocalypse que le Christ est l’amen, cela signifie qu’il est celui qui est oui à Ce qui est, qui ne fait qu’un avec Celui qui est. La foi, la confiance est cette adhésion au réel sans retour, sans crainte, sans doute.

Est-ce que le Christ a parfois douté ? Comme par exemple lorsqu’il était sur la croix et qu’il a dit à un moment « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? », avant de s’abandonner complètement…

A ce moment, le Christ cite un psaume qui commence justement ainsi, ce sont les épreuves que doit traverser le juste. Et il y a ce moment où il vit une expérience d’ abandon, cela ne veut pas dire que Dieu n’est plus là mais la sensation de Dieu n’est plus là, la sensation de la présence de Dieu, la sensation corporelle, psychologique de Dieu n’est plus là. Et pour nous c’est un grand enseignement. Il y a des moments dans nos vies que l’on appellera dans la tradition chrétienne des moments de désert, des moments de passage par le vide où il n’y a plus rien à sentir, plus rien à comprendre. C’est le passage sur un autre plan de conscience à travers une dépossession de tout sentiment de la présence. Le Christ a vécu ce passage, et c’est le moment où il a dit : « Tu est toujours avec moi, même si je n’en ai pas conscience, même si je ne le sens pas ». Donc on ne peut pas parler vraiment de doute, ni de perte de la confiance, c’est plutôt l’expérience d’une confiance qui n’est plus sensible, qui n’est plus affective, qui n’est plus ressentie, il s’agit d’une confiance ontologique, avec l’être même.

On parle qu’à ce moment il y eut une éclipse, il y eut des ténèbres, est-ce qu’il y a un rapport symbolique ?

Oui, parce que c’est le moment où l’amour a été nié, où la lumière a été niée. Donc le cosmos lui-même semble porter les conséquences de ce refus par les hommes de la lumière et de l’ amour qui se donne à eux. Et c’est intéressant de voir dans le texte la connexion qui peut exister entre nous et l’univers. Lorsque nous sommes dans l’ouverture, l’adhésion, la confiance, la nature elle-même en profite, elle fleurit. Mais si nous sommes dans le refus, la fermeture, la nature elle-même n’est plus dans cette circulation de l’énergie.

On assimile souvent la foi à la croyance prise dans le sens d’une adhésion à des dogmes sans examen, sans discernement. N’est-ce pas opposé à la foi authentique ?

Thomas d’Aquin dit que la foi ne s’arrête pas dans l’énoncé de la croyance mais que pour beaucoup de personnes la foi est croire à des mots, à des formulations. Thomas d’Aquin nous rappelle ainsi que la foi c’est l’adhésion du cœur et de l’ intelligence, de l’intelligence du cœur ou du cœur-intelligence, à la réalité dont les mots sont un écho, que ces mots désignent. Vous vous souvenez du proverbe : « quand on leur montre la lune du doigt, les imbéciles regardent le doigt. » Le credo ce sont des doigts tournés vers l’ infini réel, invisible, inconnaissable. Ce sont des doigts qui nous mettent en chemin vers cette réalité, qui mettent le cœur et l’intelligence en chemin vers cette adhésion au réel. Et la croyance c’est s’arrêter dans les mots, c’est se battre pour des mots. Effectivement cela peut être source de malentendus et de souffrances.

Donc la foi n’est pas forcément l’opposé de la croyance mais la foi est plus que la croyance ?

La foi est plus que la croyance, qu’ on pourrait dire justes, et énoncer parfaitement le credo, mais sans avoir la foi. Et des personnes qui ne connaissent pas le credo, qui ne connaissent pas les énoncés à travers lesquels cette foi est exprimée peuvent avoir vraiment la foi, c’est-à-dire vivre une adhésion du cœur et de l’intelligence avec cette réalité évoquée par les textes. Certaines personnes, en effet, ne connaissent pas le credo et pourtant ont une intimité avec le Christ très forte. En revanche des personnes qui récitent le credo comme un slogan, pour le défendre ou autre, n’ont aucune intimité de cœur et d’intelligence avec la lumière transmise par le Christ, avec la compassion. On peut avoir le nom de chrétien et avoir un comportement complètement anti-Christ, et ne pas avoir le titre ou le nom de chrétien et avoir un comportement qui implique les qualités de patience, d’intelligence et d’amour que le Christ a incarné. Qui sont les vrais chrétiens ? Ceux qui se proclament comme tels ou ceux qui vivent de la vie de l’ esprit du Christ ?

Le vrai chrétien est-il celui qui a la foi ?

Le chrétien, c’est celui qui vit de cette adhésion, de cette confiance en la présence qui l’habite, qui laisse cette présence vivre à travers lui, à travers sa vie, ses paroles, ses actes. Autrement cela n’a rien à voir avec la chrétienté mais avec un label ou une étiquette de chrétien, ce n’est pas la vie de chrétien.

Donc est-ce que l’on peut comprendre la foi comme un abandon de ses prérogatives, de ses conditionnements plutôt que comme une adhésion ?

La foi c’est cet acquiescement à ce qui en moi est au-delà de moi-même, que je vais appeler la lumière, le Logos. Cet acquiescement, cette adhésion à ce qui en moi est plus aimant que moi-même, que je vais appeler l’amour, la compassion. C’est l’ego qui d’une certaine façon se lâche dans la présence plus vaste, infinie qui est en lui. La foi c’est faire confiance à cette vie qui en moi est plus grande que la vie mortelle de mon ego. Et je fais confiance à la vie , je fais confiance à l’amour, je fais confiance à cette intelligence qui m’habite et je lui laisse la place…c’est ça l’acte de foi.

Quel est le rôle de la foi dans la relation de maître à disciple ?

D’abord, il faut se rappeler que dans une relation de maître à disciple, il y a d’abord le moment de cette question légitime : « Est-ce que la personne en qui je vais mettre ma foi et ma confiance est digne de foi et de confiance ? ». Il ne s’agit jamais de foi aveugle ou de confiance aveugle, il s’agit de mettre sa confiance dans quelqu’un qui pour nous en est digne et transmet une véritable tradition. Dans la tradition orthodoxe, avant d’entrer dans la relation de maître à disciple, ou fils spirituel-père spirituel, il convient d’abord d’éprouver la personne en qui on va mettre sa confiance et de voir si cette personne incarne les qualités du Christ. car il n’y a pas d’autre maître, il n’y a pas d’autre père que l’Etre qui est ce qu’Il est. Donc est-ce que ce que vit, ce que dit cette personne, incarne vraiment ces qualités de l’être ? Et c’est après ce premier examen qu’on peut donner son adhésion, c’est là qu’on entre dans une relation de confiance, qui n’est jamais une relation de soumission. Il ne s’agit pas de se soumettre à un pouvoir, il s’agit de se confier à une autorité, à un discernement, à une intelligence, à une vitalité, à un amour plus grands que les miens. Donc le staretz, le père spirituel ou le maître est le médiateur. Mais une fois que l’on a donné sa confiance il est important de garder celle-ci. Quelquefois on est éprouvé dans cette confiance parce-que le maître nous teste : « Tu dis que tu crois en moi, que tu me fais confiance, mais est-ce que dans cette situation tu peux me faire confiance ? » Et c’est là que l’ego est travaillé… jusqu’à ce moment d’abandon, où là, effectivement : « Quoi que tu me demandes, je te fais confiance parce que je sais que c’est par amour que tu me le demandes. Je ne comprends pas ce que tu me demandes mais je sais que ton intelligence voit plus loin que la mienne. » Et dans cet acte d’obéissance, dans cet acte d’abandon, il y a vraiment de l’éveil qui vient, dans cet état justement où on lâche l’ego. Et à ce moment là, autre chose que le moi peut se manifester. C’est vraiment un exercice très privilégié que cette relation du maître au disciple.

L’abandon demande donc une confiance ou une foi assez grande pour pouvoir lâcher ses résistances, ou est-ce que l’abandon est déjà présent dans la foi ?

Oui, c’est le grand saut…On pourrait dire que si on est sur un voie graduée, il y a une foi qui est une reconnaissance que ce que en quoi je crois, ce que en quoi je donne ma confiance, est digne de foi , est digne de confiance. Et puis petit à petit cette foi devient de plus en plus profonde, de plus en plus inconditionnelle. Et là on entre petit à petit dans l’abandon où d’une certaine façon je deviens ce en quoi je mets ma confiance, je deviens cet amour dans lequel j’ai confiance, je deviens cette vie dans laquelle j’ai confiance, je deviens cette intelligence dans laquelle j’ai confiance. On devient ce que l’on aime.

C’est le mot foi qu’on utilise aussi dans la tradition orthodoxe pour parler de cette confiance entre le maître et le disciple ?

On emploie davantage le mot confiance. C’est un acte de liberté dans lequel on relativise sa liberté. On ne perd pas sa liberté : on la donne. On la confie à quelqu’un pour qu’il nous conduise au-delà de nous-mêmes, au-delà du moi. Pour qu’il nous conduise à cette union avec la beauté.

La confiance est à double sens : le disciple a confiance dans le maître pour que le maître puisse confier la transmission au disciple, n’est-ce pas ?

Ah oui c’est un beau thème ! Ce n’est pas simplement le disciple qui a confiance dans son maître, c’est aussi le maître qui a confiance dans son disciple. Ça me semble très vrai parce-que la confiance est créatrice. Si l’on revient au niveau psychologique, le drame de beaucoup de personnes qui ne se font pas confiance à elles-mêmes, c’est qu’on ne leur a jamais fait confiance. On ne peut pas se faire confiance à soi-même tant que quelqu’un ne nous a pas fait confiance. Et quelque part nos parents ne nous ont pas fait confiance. Ils nous ont dit qu’ils nous faisaient confiance mais en vérifiant auprès du voisin et de la voisine, ce n’était pas une confiance pure. De la même façon quand on s’est marié notre femme nous disait « Je te fais confiance », mais en même temps elle a téléphoné à l’ami pour savoir si tu était bien là. Donc il est rare de rencontrer la vraie confiance, mais si on a la chance de rencontrer un homme et une femme, un père et une mère qui nous font réellement confiance, c’est créateur. Parce que même si je trompe cette confiance, au moment où je la trompe j’en ai conscience. La confiance est créatrice de conscience. Si cette femme me fait vraiment confiance au moment ou je la trompe, je le sens. Et si mon maître me fait vraiment confiance, c’est créateur, c’est créateur de lucidité, c’est créateur de conscience. Et je crois que le maître effectivement, c’est un aspect qui n’est pas beaucoup développé, c’est celui qui fait confiance à son disciple, qui fait confiance à l’éveil en lui, à l’amour en lui. Le maître fait confiance à l’énergie de vie, fait confiance au Soi qui est en lui et qu’il reconnaît dans l’autre, parce que le maître ne regarde pas le disciple, il regarde le maître qui est en germe en lui, qui est en devenir.

Paru dans la revue Dharma n°44 de décembre 2002

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