On compte aujourd’hui plus de 250 millions d’adeptes du yoga dans le monde, 20 millions aux Etats Unis, un million en France. Quel centre urbain un tant soit peu important ne comporte pas son école de yoga ? …  Jusqu’ aux Nations Unies qui viennent sur la demande du premier ministre indien d’instaurer une « journée mondiale du yoga » le 21 juin de chaque année…

Différents types de yoga, un rayonnement mondial

La popularité du hatha yoga en Occident n’a d’égal que son extrême diversité. On assure d’ailleurs volontiers qu’il existe autant de yogas que d’enseignants de la discipline…
Sans aller jusque là, force est de constater que l’on se perd quelque peu dans les styles, les appellations ou les lignées : du yoga Iyengar au yoga Nidra, en passant par le Viniyoga, le Power yoga, le Kundalini yoga, celui pour femmes enceintes et bien d’autres…

Cette profusion dans les approches du hatha yoga semble résulter d’un débat sur sa position par rapport à la source qui l’a vu naître, la tradition mystique indienne, et inversement par rapport à la société à laquelle il s’adresse, c’est à dire la nôtre.

La pratique du hatha yoga dans nos sociétés doit-elle effectivement se placer dans le respect d’une tradition aussi éloignée dans l’espace que dans le temps, ou bien alors s’adapter à nos valeurs au risque de perdre de son identité ? Et comment concilier peut être les deux démarches ?

Chacun sait qu’avant de devenir une pratique universelle, le hatha yoga est né dans un foyer de civilisation particulier il y a très longtemps,  en Inde. Puis il est sorti de ce foyer au tournant du XXème siècle dans un jeu complexe d’interrelations culturelles entre l’Orient et l’Occident.
La popularisation du yoga correspond en Occident au moment où il a comblé un vide du point de vue des attentes spirituelles et sociales, et il n’est pas le seul à le faire puisque c’est l’ensemble des spiritualités orientales qui semble concerné… On peut en tous cas situer ce débat au moment où le yoga commence à s’implanter durablement dans nos sociétés.

Les évolutions du Yoga, entre Orient et Occident

Lorsque l’Inde passe sous domination britannique à partir de 1858, le monde du yoga reste cantonné à la marginalité. La société hindouiste traditionnelle tolère difficilement une pratique qui conteste l’ordre immuable des castes et qui échappe au contrôle des institutions religieuses.
Le hatha yoga offre alors le paysage de groupes qui pratiquent souvent dans la clandestinité ou d’ascètes isolés.
Les autorités coloniales le rejettent tout autant, effrayées de voir dans le yoga des pratiques mystico-païennes fort éloignées du puritanisme qu’elles s’efforcent d’imposer à la société indienne. Elles ouvrent néanmoins des centres d’études du sanskrit et de la civilisation indienne. L’intérêt que portent les occidentaux au yoga se développe alors peu à peu dans ce contexte colonial. Intellectuels et aventuriers du début du XX ème siècle diffusent  en Occident les idées du yoga ainsi que celles des autres spiritualités orientales (bouddhisme, taoïsme). En France, on connait le hatha yoga  par exemple dès 1936 grâce à un certain Félix Guyot. A l’inverse, de rares gurus indiens partent fonder les premières « missions » hindouistes en Occident à l’orée du XX ème siècle…

Si le hatha yoga puise son origine dans la nuit des temps, il ne semble pas qu’il ait constitué un corps de doctrine monolithique et imperméable à toute évolution.
Non seulement des courants différents apparaissent à travers le temps, mais on peut considérer que les Yoga sutra de Patanjali ont cherché à codifier la pratique du yoga à une date fort ancienne (que l’on situe entre le IInd siècle av.J.C. et le VIème siècle ap.J.C.). De même le développement du tantrisme en Inde à partir du IXème siècle de notre ère semble avoir renouvelé la tradition dans laquelle s’inscrit le yoga.
Rien ne nous empêche enfin de voir dans la figure de Krishnamacharya ( 1888-1989 ) une autre étape dans l’évolution du yoga. Considéré par beaucoup comme le fondateur du hatha yoga moderne, il contribue à son développement en Inde en dehors des cercles fermés des ascètes. Mais surtout il lui donne une perspective beaucoup plus vaste à travers ses successeurs : Sri K. Pattabhi Jois,  BKS. Iyengar, TKV. Desikachar.
Ces derniers inventent chacun séparément un yoga plus « épuré  » et personnel appelé à rayonner largement au delà du foyer culturel indien : l’Asthanga Vinyasa Yoga, le yoga Iyengar et le Viniyoga, dans la première moitié du XX ème siècle.

Si le hatha yoga n’attire l’intérêt que d’une élite intellectuelle ouverte à l’orientalisme tout au long du siècle, les choses changent définitivement en Occident à partir des années 1970. Il est frappant de constater une popularisation sans précédent des différentes formes de hatha yoga en Europe comme aux Etats Unis, à la faveur de l’affirmation d’une « contre culture » issue de la crise de Mai 1968.
Cette massification sans précédent dans la pratique du yoga bénéficie d’abord aux successeurs de Krishnamacharya comme l’a montré Anne-Cécile Hoyez dans « Le phénomène des « yogis volants » dans la mondialisation: circulation des idées et des individus à l’heure de l’émergence des cultes néo-hindous ». Pour le seul exemple du yoga Iyengar, les Etats Unis comptent en 2003 plus de 500 centres, entre 400 et 450 en Europe, environ 400 en Australie… moins d’une vingtaine en Inde.

L' »explosion » de la pratique du hatha yoga en Occident profite aussi à des formes plus classiques qui s’implantent durablement dans un paysage spirituel devenu aussi éclectique que varié. L’exemple d’un « yoga intégral » fondé à Rishikesh par Swami Sivanananda en Inde est éloquent à cet égard. Les centres Sivananda essaiment très rapidement à travers l’Occident à partir de 1974 au point où ils revendiquent le statut de première organisation mondiale dans le domaine du yoga…

C’est par un curieux effet retour qu’au même moment le yoga se développe en Inde, mais sous une forme plus occidentalisée. On y voit émerger des fédérations, des centres axés sur le bien être et la santé, voire l’organisation de véritables compétitions ! Le nombre de pratiquants suit ce mouvement d’expansion, jusqu’à ce que finalement aujourd’hui le pouvoir politique indien s’empare du phénomène…

Le yoga,  une réponse aux attentes de la société occidentale

L’Histoire du hatha yoga semble retranscrire assez fidèlement cette double influence entre l’Inde et l’Occident, relation complexe qui mêle fascination et influences réciproques.
Les écoles de hatha yoga en Occident s’inscrivent toutes dans ce contexte.
Elles se constituent en réseaux fédératifs qui se réclament, les unes plutôt de l’héritage de Khrisnamacharya, les autres de lignées plus anciennes dans la tradition directe de Patanjali ou du tantrisme.
Sans qu’il soit possible de dégager des courants, on retiendra peut être deux approches différentes : la première, contemporaine ou moderniste, la seconde plus attachée à la tradition, encore que tout cela soit relatif, car l’on peut très bien considérer que les trois successeurs de Khrisnamacharya ont initié eux mêmes une tradition !
On parlera donc afin de préciser la seconde approche, d’un hatha yoga qui se réfère à tout ce qui est antérieur au maître de Mysore.

Quoiqu’il en soit, il convient de remonter au moment où le yoga se développe de manière massive en Occident pour voir émerger ces deux approches à travers différentes écoles.
Ce moment de contestation dans les sociétés occidentales aux alentours des années 1970 ouvre véritablement les portes  au yoga parce que celui-ci vient combler des attentes collectives nouvelles.
Le développement de la contre-culture issue de la crise de mai 1968 s’effectue sur une base spiritualiste, prenant ainsi à contre-pied le matérialisme et le consumérisme ambiants.
Cet engouement spirituel ne passe plus par les cadres traditionnels de la tradition judéo-chrétienne. Il prône un développement spirituel personnel sans  forcément recourir à la médiation de divinités.  Parce qu’au contraire, la tradition judéo-chrétienne passait par la révélation divine, et qu’elle avait mis aussi en place des cadres sociaux dans  lesquels l’intégration forcée de l’individu à la sphère collective ne favorisait pas son épanouissement, il a fallu alors chercher ailleurs de quoi combler le vide spirituel.
La mode est alors au développement personnel. Celui-ci se décline de deux manières: la recherche d’un bien être physique et mental d’abord, une quête spirituelle ensuite.
Si le yoga répond effectivement à ces deux attentes en même temps, c’est la preuve qu’il s’agit d’une discipline véritablement holistique dans son approche. Pourtant les différentes écoles de yoga mettent souvent l’accent, soit sur le premier aspect, soit sur le second.

Dans la lignée des successeurs de Krishnamacharya, se développe un « yoga moderniste » qui a cherché à répondre au plus près, par une grande exigence corporelle, aux attentes d’un développement personnel fondé sur l’entretien du corps et de l’esprit.
Ces pratiques s’inscrivent dans la nébuleuse des disciplines sportives et de relaxation, aux côtés des arts martiaux, de la gymnastique, du pilates ou de la sophrologie par exemple.
Elles montrent un engouement profond de nos sociétés pour le yoga, à travers sa réponse sportive et thérapeutique. Elles montrent encore l’extraordinaire capacité du yoga à s’adapter à un contexte social et culturel différent.
Cette aptitude à apporter des réponses différentes en fonction des sociétés dans lesquelles il s’est implanté ne montre-t-il pas la dimension universelle du yoga ?
Cette évolution donne lieu cependant à un certain nombre de dérives : tendance à l’égocentrisme, marchandisation, perte d’identité.

Tendance à l’égocentrisme. Notre société contemporaine a surinvesti la dimension personnelle, aussi bien sur le plan professionnel que dans la sphère familiale. Les pratiques de développement personnel ont aussi contribué à renforcer l’ affirmation du « Moi », en prônant le bien être comme finalité. Elles se sont pliées à cette exigence collective du bonheur individuel à tout prix, véhiculant l’image d’un individu doué d’un corps harmonieux et d’un esprit sain.
Il est curieux aussi de constater la féminisation importante de ce type de yoga, parce que l’inconscient collectif cantonne d’abord ces valeurs au pôle féminin de l’humanité… et puis ces dames  sont tellement plus souples !…
Il suffit de parcourir des yeux la majorité des revues consacrées au yoga pour constater cette curieuse dérive.
Celle-ci aboutit même dans certains cas à des mises en scènes sensuelles de pratiquantes en yoga…
Envisagé comme une réponse salutaire à une demande collective, le hatha yoga s’est retrouvé pris au piège d’une société qui met en exergue le culte du Beau.
C’est oublier le fondement du yoga qui consiste en un dépassement de l’ego pour atteindre cette conscience universelle qui demeure tapie au fond de chacun de nous…

Marchandisation. Là encore, le processus d’appropriation du Yoga par notre société moderne est à l’oeuvre.
Il est à l’oeuvre d’abord parce que, loin de la démarche qui prévaut en Inde où le yoga fait l’objet d’une transmission du gourou au disciple, il existe un marché du yoga au sens capitaliste du terme.
Beaucoup de professionnels vivent de leur enseignement en Europe ou sur le continent américain, et il ne saurait être question de leur jeter la pierre. Et sur ce point-là, le modèle de transmission incarné par le gourou ne pourrait pas être transplanté dans nos pays, tant la suspicion envers les sectes demeure importante.
C’est donc l’opposé qui prévaut, avec une « offre » de yoga diversifiée et adaptée aux besoins d’individus-consommateurs qui construisent leur cheminement personnel comme l’abeille butine sur les fleurs au gré des envies comme des abandons, entre stages, cours individuels et cours d’essai gratuits.
On est loin de l’engagement total de l’adepte, de cette entrée en pratique comme on « entre en Religion »… Et pourtant quelle exigence, quel don de soi nous réclame le yoga dès les premiers souffles donnés sur le tapis !
Sans parler des produits « dérivés » que ce marché du htha yoga nous propose, dans la plus belle veine du capitalisme : des accessoires en tous genres aux boissons yoguiques, des tenues « had hoc » aux revues spécialisées…

Perte d’identité.
Fondu dans l’univers des disciplines du bien être, le yoga peut se prêter désormais aux métissages et aux mélanges. On le croise avec la danse, l’acrobatie, le pilates; on le pratique parfois dans des salles surchauffées dans lesquelles on organise de véritables compétitions. Le yoga finit par se donner en spectacle et par se déformer au gré des modes.  La démarche peut paraître intéressante, mais le yoga requiert une certaine forme d’ascèse et d’humilité qui semble avoir été peu à peu oubliée…

« (Le yoga ) réussit la prouesse de s’implanter en Occident, de façon durable, durant tout le Xxème siècle et en particulier dans la deuxième moitié de celui-ci. Mais on devine que ce fut, encore une fois, à la faveur d’une réduction de cette discipline à son seul aspect physique: maîtrise du rythme respiratoire, assouplissement du corps par la pratique des postures, et, dans le meilleur des cas, apprentissage de la concentration mentale et de la méditation ». Voilà ce qu’affirmait l’orientaliste Jean Varenne dans L’enseignement secret de la divine Shakti, anthologie de textes tantriques, en  1995.
Sans pour autant parler de réaction, une autre approche plus respectueuse de la tradition se développe donc en Occident, parallèlement au « yoga moderniste ».
Cette dernière prend le contre-pied de ce yoga contemporain en insistant plutôt sur la réalisation spirituelle dans la lignée de Patanjali, ou sur le développement énergétique,conformément à la tradition tantrique.
La pratique en Europe ou ailleurs de ce « yoga traditionnel » trouve là encore sa raison d’être dans les attentes fortes de certaines catégories de la population ouvertes au monde extérieur qui, tournant parfois le dos à la catéchèse chrétienne, considèrent que les spiritualités orientales peuvent réenchanter un monde moderne tristement désincarné (1).

Cette « approche traditionnaliste » n’est pas non plus sans poser problème cependant.
D’abord elle n’échappe pas à la marchandisation du yoga parce qu’elle s’insère de fait dans une logique de marché où les pratiquants sont d’abord des clients, ce qui peut paraître contradictoire compte tenu de la philosophie de ses enseignements. Combien de centres ou d’ashrams fonctionnent en Occident sur la simple participation volontaire ? Difficile au demeurant d’échapper aux frais de fonctionnement et donc à la nécessité d’imposer des écolages ! Là encore tout cela paraît bien compréhensible, mais cela montre à quel point cette approche traditionnaliste reste piégée par la logique de marché quand bien même elle cherche à s’en détacher.

Si l’on analyse bien le discours des tenants de cette approche, il s’agit de cultiver par la pratique un yoga originel conforme à une tradition fort ancienne, puisqu’elle remonte à la fin du premier millénaire ap.J.C. pour le tantrisme, voire antérieure à notre ère.
Le yoga apportait à cette époque un chemin de libération empreint de tradition, de religiosité, comme de symbolisme dans une société indienne qui donnait un sens à l’univers par le biais d’une forte spiritualité au quotidien.
Le yoga ne fait nullement exception à un moment où toutes les civilisations sont traversées quelle que soit l’époque par de nombreux courants mystiques : soufisme musulman, kabbale juive, mystique et alchimie médiévales en Occident, taoïsme chinois…
La pertinence de cette approche souffre peut-être d’un double décalage. Un décalage dans l’espace puisqu’elle transpose en Occident la mystique d’une civilisation éloignée. Toutes les initiatives et les travaux de recherche sur l’intérêt évident que peuvent avoir les spiritualités orientales dans notre monde semblent alors plus que jamais indispensables. Cette transposition amène qui plus est à la nécessité d’un dialogue interreligieux qui a largement été entrepris maintenant en Occident.
Le décalage dans le temps paraît beaucoup plus problématique. Comment une pratique qui cultive une mystique très ancienne peut-elle passer dans une civilisation où les esprits se sont détachés de la spiritualité (2), autrement que pour un simple folklore ?
Il semblerait utile de réfléchir à ce qui, dans le yoga traditionnel, peut donner un sens pratique à notre existence actuelle et qui peut être gardé, mis en exergue, et à tout ce qui au contraire peut être laissé à la tradition que peuvent aborder de manière érudite tous ceux qui le souhaitent.

Plus préoccupante encore risquerait d’apparaître la dérive qui consiste à vouloir retrouver dans la tradition, un yoga « pur », car dénué de toute déformation. Cela reviendrait à refuser l’idée de toute évolution, or le yoga ne fait pas exception comme on l’a vu plus haut. Le yoga , discipline vivante et profondément humaine, peut-il rester figé dans sa tradition originelle, et plus encore lorsqu’il est implanté dans un univers qui n’est pas le sien ?

Loin des centres du « yoga traditionnel » de nos pays, en Inde, les élections législatives de mai 2014 portent au pouvoir le parti nationaliste du Baratiya Janata Party ( BJP ).
Celui-ci instaure un ministère du yoga en novembre 2014 puis fait adopter à l’unanimité par l’assemblée générale des Nations Unies le principe d’une journée mondiale du yoga qui doit être fixée le 21 juin de chaque année.
A première vue, ces mesures sont formidables pour le monde des écoles de yoga car elles consacrent la reconnaissance de cette pratique plurimillénaire et de son utilité pour l’Humanité.
Pourquoi cependant un parti politique  clairement soutenu par les groupes fondamentalistes hindous se met-il en tête de mettre en avant le yoga à ce point ?
Si le nouveau pouvoir politique indien intègre le yoga dans son discours identitaire, c’est d’abord parce qu’ il est une composante essentielle de la tradition hindoue, mais aussi parce que sa diffusion universelle en fait un instrument idéal de propagande religieuse.
Alors dans ce contexte géopolitique particulier, les écoles du « yoga traditionnel » en Occident se retrouvent malgré elles en situation de relais par rapport à ce discours, ou tout au moins elles font le jeu de l’affirmation identitaire du pouvoir nationaliste indien.
Cette situation inédite requiert une grande vigilance de la part des tenants du yoga « traditionnel »…

Le yoga, une éthique pour notre monde moderne ?

Quel point d’équilibre trouver entre les deux approches, « moderniste » et « traditionaliste » ? Et en premier lieu cette distinction a-t-elle véritablement un sens ?

En fin de compte, le but recherché demeure bien la réalisation de la conscience de Soi, de son unité avec le cosmos; et cette réalisation passe par les différentes enveloppes dont notre corps constitue le support, enveloppe physique, psychique, énergétique et mentale ( les fameux corps grossier, subtil et causal ).
Sauf que l’approche « traditionnaliste » met l’accent sur le premier point, celui de la réalisation spirituelle alors que l’approche « moderniste » porte l’essentiel sur le second aspect, c’est à dire sur le travail corporel à travers lequel doit s’effectuer l’union entre le corps et l’esprit.
Il s’agit finalement de deux regards différents mais complémentaires sur la réalité du yoga.

Le travail corporel, postures et souffles, reste important voire primordial dans beaucoup d’écoles traditionnalistes de yoga alors que la recherche spirituelle est loin d’être absente des pratiques contemporaines, en tous cas, si l’on se soucie de respecter les enseignements de ses fondateurs indiens.
BKS Iyengar n’affirme-t-il pas que l’état de méditation est atteint lorsque l’esprit se fond totalement dans la posture avec une aussi grande efficacité que dans toutes les assises ?
La limite entre ces deux approches pourtant antagonistes paraît bien floue…

C’est tout l’apport de la spiritualité indienne à la pensée occidentale que de rechercher à travers le corps cette union entre conscience individuelle et conscience universelle. Au-delà des cultures comme des époques, le yoga nous donne cela. Cette idée n’est certes pas absente dans l’histoire de la philosophie occidentale. On pourrait sans doute remonter au penseur grec Démocrite qui, entre le Vème et le IV ème siècle av. J.C nous affirme que le corps est à l’image du cosmos, c’est à dire composé d’atomes et que le bonheur est à rechercher dans l’abandon de ses craintes comme de ses angoisses…un véritable lâcher prise (3).
Mais la tradition judéo-chrétienne a fait table rase pour de nombreux siècles de la philosophie atomiste. Et pendant longtemps c’est à une ignorance du corps que l’on assiste, l’esprit seul méritant d’accéder par l’extase aux sphères célestes.
Notre société matérialiste et contemporaine qu’obsède le culte du Beau se focalise désormais sur un corps-objet, à la faveur d’un grand retour de balancier par rapport à l’époque préindustrielle. Mais là encore, le corps est oublié en tant que siège de la conscience, en tant que passerelle entre l’ego et l’universel. Et c’est le yoga qui nous rappelle à cette fantastique dimension.

S’appuyer sur le cadre culturel et religieux dans lequel le yoga a pris naissance s’avère passionnant, mais l’essentiel ne consisterait-il pas  à dépasser ce cadre afin pour vivre un yoga plus proche de nos préoccupations ?
Et le développement personnel ne constitue plus une finalité en soi mais il s’inscrit dans un prolongement infiniment plus vaste, se sentir Un avec le Tout.
En substance, le yoga nous renvoit à une éthique toute simple du corps dans laquelle le respect du Soi passe par le respect des autres et  par celui de notre environnement…

 

Notes

1 –  » Ainsi la plupart des personnes qui pratiquent le yoga en Occident se trouvent être des militants ou du moins des sympathisants d’une gauche écologiste, du développement durable, du commerce équitable »  in Le phénomène des « yogis volants » dans la mondialisation: circulation des idées et des individus à l’heure de l’émergence des cultes néo-hindous, A-C HOYEZ, Université de Rouen.
2 – Comment concilier le cadre hindouiste propre au « yoga traditionnel » avec la notion de liberté individuelle, le développement d’un conscience  morale laïque depuis l’Humanisme et la philosophie des Lumières  par exemple ?

3 – Fondateur de la philosphie atomiste, Démocrite aurait d’ailleurs rencontré lors de ses nombreux voyages en Orient  ces curieux « gymnosophistes », sans doute des yoguis.

 

Bibliographie

HOYEZ A.C, le phénomène des « yogis volants » dans la mondialisation: circulation des idées et des individus à l’heure de l’émergence des cultes néo-hindous, Laboratoire d’études sur les régions arides, Université de Rouen.

HOYEZ A.C, Les lieux, les flux er les formes de la diffusion du yoga. Paysages identitairess et mondialisation, Université de Rouen.

IYENGAR, B.K.S., l’Arbre du yoga, ed. Buchet et Chastel.

VARENNE J., L’enseignement secret de la divine Shakti, anthologie de textes tantriques, ed.Grasset, Paris, 1995.

 

Joan TRECH

Article publié dans InfosYoga n°105 janv-fev 2016