Mon corps, mon temple à moi, ma vraie maison..

07 h 00 du matin. La voiture me porte au travail tandis que mon esprit sort à peine des brûmes du sommeil.
J’enchaine: cours, concertations, écoute, réunions….corrections, notations, suivi, évaluations…je m’enchaine… Et le flux d’émotions, la crainte, l’angoisse: comment les élèves vont-ils réagir aujourd’hui ??
Une fois de plus j’ai oublié de respirer. Une fois encore mon esprit tyrannique n’a laissé aucune parcelle de paix à mon pauvre corps.

L’heure de danse arrive. Mon corps, ma machine, mon outil. Je donne des ordres: sauter, pivoter, bondir, suivre encore et encore la rythmique et surtout ne pas la perdre! Tout est mis à contribution, les tendons, les muscles, le coeur, les cinq sens, ou presque…
Mon pauvre corps…
Le retour chez moi enfin. La journée n’a semblé ne durer qu’un seul instant. Et comme à chaque retour, le grondement des pensées emplit ma tête comme un déchainement de bêtes furieuses. Je ne suis plus désormais qu’un frêle esquif abandonné au courant, dans cet océan d’émotions qui ressurgissent, de contrariétés non soldées, et de projections portées sur le lendemain.. .
Mon pauvre corps…

Je déroule le tapis de yoga.

Mon corps me parle dès la première posture. Il me crie mon irrespect, mon aveuglement à ne percevoir que ce qui m’entoure, mon aveuglement à ignorer l’essentiel…
Mes muscles tirent, mes hanches bloquent, soudain mon ancienne déchirure se réveille. Pourquoi forcer ? La raideur de mon corps me rappelle à mes erreurs…

Alors je lui chuchote doucement et je l’accompagne sur la posture. Je sens les fibres s’étirer comme un chemin qui s’allonge au gré de mon souffle retrouvé.
Ce souffle qui chasse les denières pensées erratiques venues jouer les intruses  gonfle alors les voiles du voyage. Une énergie nouvelle fait tréssaillir les nerfs et parcourt en tous sens la surface de ma peau.
Mon corps se réchauffe et s’ouvre lentement au creux de cette tiédeur bienfaisante, doucement, tout doucement.

Le champ des possibles est désormais ouvert. Je le pousse progressivement,  je l’amène vers un horizon défini par ma seule souplesse. Il oscille autour de cette frontière, entre le terrain connu et un improbable au delà, là où s’arrête le souffle. Pour finalement s’abandonner à un doux épuisement…

Je veille et j’écoute.
Mon corps résonne au son du mantra comme une cathédrale qui vibre après le récital.
Quelque chose remplit ce vide, irradie du for intérieur jusqu’à la peau, s’infiltre au delà de cette simple enveloppe, prend de l’ampleur pour occuper tout l’espace de la chambre.
Est-ce cela que l’on appelle l’aura ?

Je réalise enfin qu’il est là et qu’il m’invite à vivre un moment des plus précieux.
Quand le souffle s’arrête, c’est comme un silence qui se lève à la manière d’une voûte. Ma tête se vide. Le temps comme l’espace demeurent en suspens.
Le vie s’arrête.
Il y a comme une attente.
Tout est noir, chaud, profond, infini.
Et ma conscience semble légèrement effleurer quelque chose de plus grand…
Arrive un autre cycle respiratoire et l’histoire recommence. Mon corps s’apprête, comme une vague, à mener plus loin encore la même quête.

07 h 00 le lendemain matin. Ma voiture me tire jusqu’à mon travail. Rappel à l’ordre. Garde à vous. Je m’accroche aux commandes pour cette nouvelle journée. Tout doit être opérationnel.
                                        O.P.E.R.A.T.I.O.N.N.E.L

Ce matin pourtant, ce matin, quelque chose s’écoule plus fluide, plus serein. La pâleur du jour qui se lève semble moins terne et je souris intérieurement à mon corps, mon temple à moi, ma vraie maison…

Joan TRECH