Les 3 guna

 

On considère généralement les 3 guna comme les 3 qualités de l’énergie. Le terme de guna a plusieurs sens en sanskrit : son sens premier est « corde », « lien ». On peut donc considérer les guna de deux manières : comme un moyen de nous relier et de trouver le point commun entre microcosme et macrocosme, ou comme une entrave qui nous retient et nous empêche d’évoluer. L’attachement, mais aussi le lien avec le monde… On comprend aisément que l’approche duelle devra être laissée de côté.

Omniprésence des guna

Développer les guna en fonction de ses besoins, c’est un bon départ sur la voie mais l’objectif final n’est pas de s’enfermer : il s’agit de dépasser les guna (atteindre l’état nirguna : « non défini, sans attributs »), un état au-delà des 3 qualités de l’énergie… Une énergie qui est présente dans toute chose, mais aussi en soi. Un vaste programme que le dépassement de ces qualités qui sont elles-mêmes difficiles à percevoir.

Comme le dit le Samkhya Karika, les 3 guna sont à l’origine de toute chose, matérielle ou non, manifestée ou non :

« Manifesté et non manifesté sont constitués par les trois Guna, non séparables des trois Guna, objets de l’expérience, communs à tous les êtres, non conscients, de nature à produire. Purusa est à la fois contraire à eux (manifesté et non manifesté) et semblable à eux. »

Samkhya Karika

On voit ainsi que les guna ne constituent pas seulement la matière mais toutes les choses qui nous entourent que nous les percevions ou non, elles composent nos sentiments, nos sensations et nos pensées.

Immobilité et amorce de mouvement

L’énergie pure, indifférenciée (prakritti) est l’équilibre parfait entre les 3 guna. La matière et la pensée n’apparaissent que lorsqu’un déséquilibre survient. Par conséquent, si nous recherchons l’équilibre parfait entre les trois guna nous n’existons plus en tant qu’être individuel et nous rejoignons la pure énergie. Le premier mouvement, ce que certains appellent le big bang est la création de ce déséquilibre et donc du potentiel de vie. Voilà pour la structure de l’univers… Mais comme le samkhya le suppose, si l’on pense que tout ce qui est à l’extérieur est également en nous, comment se manifestent les guna ?

La kundalini est l’énergie présente en nous, comme l’est prakritti dans ce monde qui nous paraît extérieur. Pour qu’elle s’éveille un peu plus, qu’elle nous permette d’aller au-delà des possibilités et des activités ordinaires, il faudra alors la forcer à se mouvoir. La kundalini, la lovée, est symbolisée par un serpent endormi enroulé dans le muladhara. Son éveil brutal n’est pas souhaitable car il serait difficile de canaliser un tel afflux d’énergie, mais les yogis recherchent l’éveil progressif de la belle endormie. Ainsi, avec l’aide des techniques du hatha yoga, ils amènent un peu de rajas dans cette immobilité

Les 3 guna fonctionnent ensemble et produisent la manifestation, si un besoin se présente les 3 qualités seront rassemblées pour créer un objet manifesté, comme pour répondre à un besoin. Les objets quels qu’ils soient évoluent ensuite suivant l’environnement et les proportions des guna changent constamment pour répondre à ce besoin permanent d’adaptation.

Purusha et prakritti, conscience et énergie, sont ce qui fait le monde dans lequel nous évoluons. Rien d’autre n’existe à part ces deux composantes pures. Pourrait-on alors se risquer à dire que le seul endroit ou prakritti n’est pas, c’est dans purusha (et réciproquement) ? Dans ce cas, purusha serait le seul élément qui est réellement au-delà des guna (nirguna). La recherche de la libération (moksha) qui est l’objectif ultime du hatha yoga n’est autre que cette transcendance : aller au-delà de ce qui compose la manifestation, atteindre l’équilibre parfait entre les 3 qualités de l’énergie pour que la manifestation ne soit plus nécessaire et que l’objet (soi) ne soit plus séparé de l’essence à partir de laquelle tout est créé.

Définition des 3 guna

gunaDans la Bhagavad Gita, les 3 guna sont mentionnées lorsque Krishna explique alors à Arjuna quelles sont les 3 qualités de l’énergie et comment les dépasser. Sattva est assimilée à la vérité, rajas à l’instinct et tamas à l’obscurité. Si à première vue ces définitions réductrices peuvent laisser penser que certaines des guna sont positives et d’autres négatives, il faut dépasser cette dualité et considérer ces qualités d’un œil neutre. Ces 3 forces s’opposent et s’équilibrent et toutes trois sont nécessaires à la manifestation.

Tout est constitué de guna dans l’univers, les variations dans les proportions entre ces 3 éléments donnent leurs particularités aux objets. Chaque chose contient obligatoirement les 3 guna, même si c’est en quantité infime. Même la matière la plus épaisse contient une once de mouvement et même la pensée la plus abstraite contient sa part de mouvement et de matérialité.

  • Tamas est généralement associée à la matérialité, la lourdeur, l’inertie, l’opacité, l’invisible, la torpeur, la mort… Shiva est lié à tamas sous deux de ses aspects. Rudra le destructeur dont l’œuvre permet de laisser le champ libre pour une nouvelle création et le seigneur du sommeil, état dans lequel nous expérimentons l’immobilité la plus totale.
  • La qualité rajas correspond au mouvement, à l’énergie, au changement. Les désirs et les attachements sont liés à rajas. Avec Brahma (rajas) on passe du non manifesté à la manifestation. L’indéfini prend une forme particulière et commence donc à être soumis à la loi du karma.
  • Sattva est associée à la pureté, à la lumière. C’est Vishnu le conservateur qui est lié à sattva. Chargé de préserver ce qui existe, il assure l’immobilité de ce qui a été créé. Les shakti sutras précisent que l’énergie va là où la guna sattva prédomine1, on pourrait donc penser que c’est la guna sattva qu’il faut développer à tout prix… Comme nous le verrons plus tard, ce n’est pas si simple ! Sattva est également associée à l’égo, l’individualité, la conscience d’être un être séparé du tout.

Symboliques et guna

Il est possible de faire de nombreux liens entre les guna et d’autres principes qui semblent parfois plus concrets. Ces analogies permettent de mieux saisir à quoi correspondent chacune des 3 qualités de l’énergie

Guna et trimurti

  • trimurti

Les 3 aspects de la trimurti peuvent être mis en relation avec les guna. Brahma, le principe de création, apporte le mouvement et est donc en lien avec rajas. Vishnu est chargé de la conservation, de la préservation de ce qui a été créé. C’est donc la guna sattva qui sera assimilée à Vishnu. Enfin Rudra est le destructeur, celui qui par sa danse cosmique détruit tout ce qui a été créé. C’est donc tamas, la mort et la destruction qui représentent le mieux Rudra. Dans le shivaïsme on dit que Shiva est au-delà des guna, nirguna, qu’il a transcendé ces qualités.2

 

Les 3 états de conscience ordinaire

Dans l’état de veille, c’est sattva qui prédomine. L’esprit est vif et les pensées sont (normalement…) claires. Dans le sommeil en revanche la torpeur engourdit l’esprit qui souffre de l’excès de tamas. Enfin les phases de rêve correspondent à l’activation de rajas dans le tamas, à une étincelle de mouvement dans la torpeur du sommeil. L’état turya (état quatrième) est au-delà des 3 états de conscience ordinaire. Lorsque l’on est dans ce sommeil conscient, on est au-delà des limitations des guna.

Yoga nidra permet de tester le niveau de tamas… On va chercher à garder cet équilibre et à laisser plus de place à sattva pour faire émerger la conscience même durant les phases de sommeil.

Les liens et la libération

Le karma est la cause de la création : s’il n’y avait pas de karma il n’y aurait pas d’incarnation, pas de manifestation et il n’y aurait que pure conscience et pure énergie. Brahma le créateur entre alors en scène et c’est rajas qui est liée au karma. Cette guna qui incarne le mouvement est particulièrement évocatrice du karma qui est un lien créé et duquel on souhaite s’affranchir mais qui s’actualise sans cesse au gré de nos actions et de nos pensées.

La notion de dharma est liée à Vishnu, à cette tendance à préserver l’ordre des choses et l’harmonie. Cette recherche d’immobilité est liée à Sattva.

Enfin moksha est liée à tamas car la libération ne peut pas se faire si l’on ne passe pas par la destruction. Tamas est souvent vue comme la guna la plus négative, mais ici on se rend compte que cette obscurité et cette force de destruction est une condition sine qua non pour obtenir plus de lumière et passer à l’étape supérieure… Nirguna !

Les 3 corps

  • Annamayakosha, littéralement « le corps de nourriture » est le corps physique. Il correspond à notre enveloppe la plus grossière, la plus évidente et c’est pour cela qu’il est associé à tamas.
  • Pranamayakosha, le corps énergétique, est en lien avec rajas. C’est la structure énergétique qui contient les nadis et les chakras, elle s’étend un à plus ou moins 2 mètres au-delà du corps physique. Le corps énergétqiue est aussi en lien avec le souffle qui anime le corps, qui crée du mouvement (rajas).
  • Manomanakosha est le corps mental, la sphère des pensées où la guna sattva prédomine.

Dosha et guna

On peut trouver certaines similitudes entre les dosha (constitutions) utilisées en médecine ayurvédique et les guna : tamas fait penser au dosha kapha qui est synonyme de lourdeur, d’inertie. Rajas rappelle le dosha pitta, en lien avec l’élément feu et le mouvement. Enfin sattva est souvent assimilé au dosha vatta, à la légèreté et à la clarté. Pour autant, il serait réducteur de considérer qu’il y a une correspondance parfaite entre guna et dosha.

Les 3 nadis (canaux énergétiques)Kundalini-6_1-lob

Ida nadi est le côté lunaire, féminin. C’est l’énergie de l’inconscient, de la nuit, on pourrait donc associer ida nadi à la guna tamas.

À l’inverse pingala nadi est le canal du feu, du soleil, du mouvement : c’est donc rajas qui se manifeste à travers la nadi de droite.

Enfin sushumna est parfois assimilée à sattva, la légèreté, le lieu où l’énergie va monter de centre en centre jusqu’à peut-être se libérer du corps.

Guna et karma

Il n’existe pas un mais des karma que l’on peut relier aux 3 guna.

Le fil du karma nous liera à cette existence à travers les guna. Tant que l’on n’a pas transcendé ses qualités on est lié au karma. C’est pour cela que l’on cherche à les dépasser. C’est l’action désintéressé, nishkam karma. On agit alors sans attendre les fruits de cette action, sans espoir ni crainte. Ce n’est qu’à cette condition que l’on peut atteindre moksha. Les guna sont comme des pigments qui teinteraient l’énergie : cette même énergie devrait être pure, parfaitement incolore pour pouvoir repartir dans le grand tout. Nishkam karma est lié à sattva, la conscience et la pureté.

Sakam karma est lié à rajas : c’est l’action qui est faite dans un but totalement égoïste. Ce karma est impossible à épuiser car une fois qu’un désir est satisfait, un autre arrive. Pour transformer sakam karma en nishkam karma, il « suffit » d’éliminer toute attente de résultat.

Akarma, l’inaction, est liée à tamas. L’inaction est en elle-même une action, et comme nous l’avons vu même lorsque l’on n’agit pas on est contraint de subvenir à ses besoins primaires, ce qui entraine automatiquement une action. La pensée est déjà une graine d’action, l’inaction apparente n’est donc pas la solution.

Que faire des guna ? La recherche de nirguna (au-delà des guna)

La recherche de l’équilibre

On peut chercher à équilibrer, à compenser les guna. L’immobilité ne se trouve pas par la force de la volonté mais par l’opposition des contraires, on cherchera donc à équilibrer les guna pour trouver une relative immobilité au sein du mouvement perpétuel de la vie.

On peut penser qu’il suffit d’éveiller sattva mais même cette guna la plus propice à une pratique spirituelle peut (doit ?) être transcendée. Dans un premier temps, l’harmonie entre les guna est déjà un objectif ambitieux. Une fois cet équilibre atteint il sera plus facile de travailler à ce dépassement.

Le siège des guna

L’équilibre des guna n’est pas une condition suffisante à l’équilibre de l’individu, il faut que les guna soient « localisées » à différents endroits. Tamas assure la stabilité, on devrait donc le retrouver dans la base, le muladhara. Rajas a sa place dans le ventre où il active le feu vital et sattva est la guna qui devrait siéger dans le cœur. Un déséquilibre fréquent est une présence de rajas dans le cœur et un manque de rajas dans le ventre : l’individu a alors du mal à assimiler (les nourritures physiques, les évènements) et son émotivité est accrue car au mouvement ordinaire du cœur qui est déjà une zone d’instabilité, on ajoute du mouvement avec le rajas.

Agir sur les guna ?

On trouve dans de nombreux traités sur l’ayurvéda des conseils alimentaires pour équilibrer les guna, mais ce qu’on mange n’est pas ce qui influence le plus sur les guna.

  • Le langage est ce qui nourrit tamas. Même si le dialogue reste interne, il stimule tamas.
  • Rajas est liée au mouvement, à l’agitation, à l’action, à la mutation. Rajas est gouverné par le souffle : la respiration est donc un moyen d’accès privilégié à rajas.
  • Sattva est légèreté, lumière, transparence, ce qui se voit et qui révèle, conscience. Sattva est liée à l’Amour (universel) et à l’immobilité

Alternance des guna au cours de la vie

Le cycle de la vie lui-même est régi par les guna, et telle ou telle qualité prédomine suivant la phase de vie dans laquelle se trouve l’individu. On va de sattva (enfance) vers tamas (mort) en passant par l’âge adulte, la vie active (rajas). Les 4 sens de la vie font d’ailleurs écho aux guna. La jeunesse où l’on développe dharma (compréhension des lois du monde et construction de ses lois personnelles) est liée à sattva, kama (le plaisir) et artha (la réussite matérielle et sociale) sont associées au mouvement et donc à rajas tandis que la libération (moksha) est bien sûr liée à la force de destruction, tamas.

Quelle guna développer ? On aurait tendance à dire sattva… Pour l’individu qui choisit la voie tantrique, c’est rajas qui sera pourtant recherchée. Rajas c’est le feu, celui des passions que l’on devra laisser nous consumer pour en extraire l’énergie pure. Un être trop sattvique ou trop tamasique manquera de feu là où l’individu rajastique utilisera les émotions qui autrefois le submergeaient pour les dépasser et éveiller l’énergie. Le vira, le héros (celui qui ose sortir des sentiers battus) est le seul à pouvoir suivre cette voie.

 

Notes

1 Sadasattvat tad bhrantih yat sat, « Son siège (à l’énergie) est l’Être. Elle est une houle incessante, l’Être lui-même. » La traduction peut ici être faite de deux manières : sat tvat (elle réside dans la réalité de l’être) ou sattvat (là où domine le sattva).

2 Hatha yoga pradipika, traduction de Tara Michaël, p 26

Biblio

Un et multiples, Sarah Combe

Le vijnanabhairava tantra (Feuga, Silburn)

Hatha yoga pradipika, traduction de Tara Michaël

Le Mahabarata, éditions Albin Michel

Le samkhya karika

Le banquet de Shiva, C. Thikomiroff

Shakti Sutra, Jean Papin

Les 4 sens de la vie, Alain Daniélou

Samantha Soreil

Article publié dans la revue Infos Yoga N°113 Eté 2017