Le Yoga, l’Inde et nous

Le yoga développe des techniques du corps qui n’ont guère d’équivalent en occident. Inversement, d’ailleurs, on est surpris de constater que les techniques occidentales du corps que sont les sports modernes, en particulier l’athlétisme, la natation et la gymnastique, qui confrontent l’homme à ses limites spatio-temporelles, ce qu’exprime clairement l’adage olympique, citius, altius, fortius, mais aussi ce sport mondial qu’est devenu le football, n’ont guère d’écho dans ce pays de plus d’un milliard d’habitants, contrairement à son voisin et rival qu’est la Chine. C’est que l’Inde a un autre rapport au corps.

   Le sport moderne naît en Angleterre dans la seconde moitié du XIXe siècle, il se distingue des jeux, qui ont toujours existé, en ce qu’il confronte l’homme à la performance pure, franchir, à la course ou à la nage, une distance le plus rapidement possible, sauter plus haut ou plus loin, lancer plus loin. Pourtant, la performance n’est pas perçue comme une pure réalité physique, même si elle se déroule exclusivement sur ce terrain, puisqu’elle se résume en un chiffre, le record, un temps, une longueur, une distance… Ce qui, du sportif, est proposé à notre admiration, est, en effet, l’effort, le dépassement de soi, la force morale qui fait transcender la souffrance, qui est le quotidien du sportif de compétition. Le sport doit donner l’impression que l’homme peut, par son courage, ses capacités physiques et un lourd entraînement, dépasser les limites qui sont assignées à notre corps. Dans cette Angleterre de la première révolution industrielle, au moment où on commence à comprendre que, grâce à la machine, l’homme ne va plus avoir besoin de sa force physique pour assurer sa subsistance, le sport étalonne les capacités physiques de l’homme, en lui proposant de les dépasser. La force et la vitesse ne sont plus des outils de travail, elles deviennent des données esthétiques d’un corps organe qui a perdu ses fonctions utilitaires. Le corps devient donc organe à l’état pur, qui ne sert à rien d’autre qu’à dépasser ses propres limites. On ne va pas plus vite dans la vie si on court le 100m en moins de 10 secondes. Le corps sportif est un corps utilitaire qui ne sert à rien, fonction inutile, devenue spectacle. L’idéal agonistique des Grecs – être le meilleur – fait place au record, qui quantifie le champion. L’exploit se résume en un chiffre.

   Nous sommes donc aux antipodes du yoga, qui confronte l’homme à lui-même, et non aux autres dans une compétition portant sur l’efficacité physique du corps. Le corps n’est plus lieu de confrontation avec autrui, mais avec soi-même, dans une logique totalement différente, puisqu’il ne s’agit plus de l’extériorité absolue qu’expriment les chiffres qui quantifient la performance, mais d’une voie de maîtrise personnelle du corps, sans référent extérieur. Alors que le sport occidental, dans la suite des jeux et des compétitions traditionnelles, ne se conçoit pas sans affrontement à l’autre, le yoga est individuel. Cette singularité a évidemment des racines historiques : le yoga vient de très anciennes traditions ascétiques sans doute antérieures à l’époque historique, d’où sa singularité. Partout où l’homme est confronté à un milieu plus ou moins hostile, qu’il soit naturel ou humain, généralement les deux, il développe des aptitudes physiques qui se mettent facilement en compétition. Le yoga est, dans son essence, étranger aussi bien à toute utilité matérielle qu’à toute confrontation avec autrui, il vient d’hommes retirés du monde, sortis de la comparaison à l’autre dans des logiques d’utilité, de possession ou de pouvoir.

   Il se trouve que l’occident n’a pas les mêmes traditions. Le monde grec ignore la figure du sage, qu’on emploie abusivement quand on dit de la philosophie qu’elle est « amour de la sagesse », ce qui constitue rien de moins qu’un faux-sens. Le terme de sophia, en effet, ne signifie pas sagesse en grec, mais connaissance, habileté ou savoir-faire, et non pas sagesse, pour la simple raison que les Grecs ignorent la figure du sage, ce qui fait de la philosophie la recherche du savoir, de la connaissance, au sens le plus général du terme, mais non de la sagesse. Les Grecs ne connaissent pas l’ascèse, la retraite, la voie intérieure de la connaissance. Nul ne se retire dans une grotte ou au fond d’une forêt, à la recherche d’un savoir ou de pouvoirs que seul peut donner un long et difficile travail sur soi. C’est le christianisme qui va faire apparaître l’anachorèse, dans les premiers siècles de notre ère, avec les Pères du désert, figures du désert égyptien ou moyen-oriental, qui cherchent Dieu à travers la solitude et d’invraisemblables ascèses. L’équivalent occidental du yoga est donc à chercher dans l’anachorèse, l’érémitisme et le monachisme chrétien, qui, s’ils ne développent pas les mêmes techniques du corps, n’en recourent pas moins à la prière répétitive et à des techniques de souffle, dont on trouve même l’écho dans les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, ce qui ne laisse pas de surprendre quand on sait qu’il est précisément le fondateur de l’ordre le plus actif de la chrétienté, la Compagnie de Jésus, dont la grande tâche missionnaire, entreprise par François Xavier, un des compagnons fondateurs de l’ordre, sera l’évangélisation de ce qu’on appelait alors les Indes. Cette lointaine parenté avec le monachisme chrétien se concrétisera d’ailleurs au XXe siècle avec la rencontre entre moines chrétiens et spirituels hindous. Rencontre qui n’abolit pas – même si elle rend les frontières plus poreuses – la différence entre les deux spiritualités, puisque les hindous ne pratiquent pas dans un cadre dogmatique, et que leur rapport au corps est malgré tout différent.

   En effet le corps chrétien est, dans la continuité socratique, ce qui emprisonne l’âme. Le dualisme pratique qu’affirme le Socrate du Phédon – le corps-tombeau – est en effet le socle sur lequel va se constituer toute l’anthropologie occidentale. Socrate est pourtant une figure ambiguë, puisqu’il s’affiche comme initié au chamanisme, et qu’il avait des extases, mais c’est justement son expérience de l’extase qui lui montre que l’oubli du corps est la condition du savoir absolu.

   L’expérience du yogi repose sur le présupposé inverse : maîtriser le corps pour en faire non plus l’obstacle à la connaissance, mais l’organe de la connaissance. S’approprier son corps pour ne plus avoir à le subir. Le yogi retourne le rapport au corps. La première condition de ce retournement est justement l’ascèse : le yogi indien n’a pas à travailler avec son corps, qui n’est plus un outil de subsistance, et peut devenir un instrument de spiritualité. Au contraire, le christianisme occidental a toujours valorisé le travail, et même les ordres contemplatifs travaillent, de sorte que le corps ne cesse jamais d’être un instrument qui fonctionne en interface avec le monde.

   En fait les deux attitudes constituent des variantes d’un même objectif, le dépassement du corps. La visée est en effet la même : la connaissance. Non pas la connaissance objective, qui culmine dans les sciences ou s’accumule dans l’érudition, quand elle ne se perd pas dans les arguties ou les faux problèmes. Platon distinguait explicitement les deux formes de connaissance, la connaissance véritable, donnée dans une intuition indicible, qu’aucune parole ne peut formuler, et le savoir apparent, qui se déploie dans le raisonnement mais ne saurait véritablement atteindre le réel. La connaissance véritable transcende les données physiques de notre expérience corporelle, l’espace et le temps. De ce fait, tant que l’homme est prisonnier de son corps, elle lui reste inaccessible.

   Que faire alors, si on cherche la connaissance ? Oublier le corps, le nier en le cassant par l’ascèse ? Le yogi choisit une autre voie, même s’il pratique aussi une maîtrise du corps, dans ses désirs et ses besoins : il essaye de s’approprier tout son fonctionnement, pour le mettre à son service, et ainsi transformer en organe menant à la connaissance, ce qui, au départ, apparaît comme le principal obstacle à la voie du savoir. La maîtrise yogique du corps est une appropriation du corps par la conscience. Le corps conscient du yogi accompli cesse d’être comme un autre en nous, à la fois nous et étranger en ce qu’il nous fait faire ce que nous ne voudrions pas faire. La simple constatation du fait que l’obésité est devenue un problème de santé publique et même de société, montre que l’homme occidental, à force de traiter son corps en simple outil, que ce soit d’action, de réalisations concrètes, d’émotions ou de plaisirs, s’asservit à ce corps devenu ennemi.

   L’homme occidental a choisi la voie de l’action, de la réalisation pratique, et a ainsi instrumentalisé son corps, et maintenant que ce n’est plus ce corps instrument qui lui permet de gagner sa vie, il est devenu un corps en trop, qui, à son tour, l’instrumentalise, au point de le tyranniser. D’où l’émergence du yoga en occident, comme réponse au besoin même des occidentaux, encombrés de ce corps obstacle qui a perdu ses fonctions instrumentales, désormais dévolues à la machine. Mais il serait dommage de ne voir dans cette importation du yoga qu’un moyen de prendre possession d’un corps devenu inutile, il ne faut pas oublier que c’est une voie de connaissance, un moyen d’accéder à ce qui dépasse l’intelligence calculatrice.

Fanny Montagnon