Le mala de rudraksha / 1ière partie

la symbolique du 108

S’il est un accessoire partagé par de nombreux courants spirituels, c’est bien le mala que l’on retrouve non seulement dans les différentes traditions issues de l’Inde, mais également dans les religions monothéistes. Cet assemblage de graines ou de perles reliées par un fil, que les pratiquants égrainent pour accompagner les récitations de mantras ou de prières, semble avoir une origine extrêmement archaïque qui se perd dans la nuit des temps. On ne peut affirmer avec certitude que le mala est originaire d’Inde, mais il est bien présent dans la tradition indienne depuis plusieurs millénaires, comme en attestent différentes références dans les Purana.

 

 

malaUn mala comporte en général 108 graines reliées par un fil et une 109e sur laquelle est placé le nœud qui maintient l’ensemble. Cette dernière graine représente le Mont Meru, l’axe du monde dans la cosmogonie traditionnelle. Cette montagne mythique est assimilée sur notre Terre au Mont Kailash, situé au Tibet occidental, que la tradition considère comme la demeure de Shiva. La 109e graine représente aussi le Guru, le maître spirituel qui dissipe les ténèbres de l’ignorance.

Pourquoi ce nombre de 108 graines ?

On peut bien-sûr le rapprocher d’autres aspects de la tradition indienne, qui présentent ce même nombre, par exemple les 108 Upanishad majeurs, les 108 noms de Ganesh, les 108 nadi de Anahata Chakra, les 108 points qui définissent le Shri Yantra, les 108 Shakti Pitha1, les 108 gopi de Krishna, les 108 marma de l’ayurvéda, les 108 mudra du Bharata Natyam, etc.

A l’évidence, ce n’est pas parce que l’on retrouve 108 dans tous ces aspects que c’est un nombre sacré, mais bien parce que ce nombre possède des caractéristiques particulières qu’il est devenu sacré, et que de fait il est aussi souvent présent dans la tradition indienne.

 

Les aspects arithmétiques, géométriques et numérologiques

Certains soulignent que 108 est une clef initiatique, dans la mesure où c’est 1 puissance 1 multiplié par 2 puissance 2 multiplié par 3 puissance 3 (108 = 11x 22 x 33).

Mais on peut apporter d’autres éléments qui soulignent le caractère particulier de ce nombre. Par exemple 108 = 2×54, 3×36, 4×27, 6×18, 9×12.

Notons d’abord que 108 contient le 1 et le 0, c’est à dire le plein et le vide, la présence et l’absence, la vision linéaire (1) et la vision circulaire (0) qui ne font qu’une. En effet si l’on prolonge une droite sur une sphère, par exemple notre Terre, on obtient un cercle parfait comme l’équateur. Le 108 contient aussi le 8, qui est souvent associé à l’infini, comme une boucle d’éternité. Mais le 8 est également un nombre très structurant que l’on retrouve dans les huit directions de la boussole et aussi dans les huit Anga (membres) du yoga classique ou tantrique et dans le Noble Octuple Sentier du Bouddha.

On peut observer que la réduction numérologique de 108 est le chiffre 9 (1+0+8 = 9). On retrouve ce même chiffre 9 dans la réduction de 18, 27, 36, 54.

Parmi les dix chiffres qui permettent de constituer les nombres, le 9 est le dernier, il marque donc la fin d’un cycle. En outre, tous les multiples de 9 sont réductibles numérologiquement à 9, ce qui n’est pas le cas des autres chiffres. Chaque fois que l’on arrive sur le chiffre 9 ou l’un de ses multiples, c’est comme si on passait un seuil. Cette caractéristique illustre une sorte de perfection. Le 9 amène le neuf, c’est-à-dire la nouveauté.2

Dans la tradition indienne, le 9 est le chiffre de Brahma, le principe créateur. La réduction numérologique d’un kalpa (4,32 milliards d’années) ou jour de Brahma est égale à 9, de même que celle des différents cycles ou yuga qui le composent. Le fait que le principe créateur soit associé au dernier chiffre pourra étonner les personnes qui ont une approche linéaire des choses, mais cela souligne le caractère cyclique de la vision indienne, où, Brahma est d’avantage associé à une auto-création permanente qu’à un dieu qui aurait créé le monde à partir du néant à un moment donné. On assiste davantage à un processus cyclique naturel qu’à une création par une volonté divine qui serait séparée de sa création.

figure-2figure-1D’un point de vue géométrique, on peut noter que l’angle de 108° est celui qui permet de tracer le pentagone (figure 1) et l’étoile à 5 branches appelée pentagramme (figure 2). En effet, l’angle entre deux côtés d’un pentagone est de 108°.

Si l’on trace un chemin qui relie un angle sur deux du pentagone, on obtient la fameuse étoile à 5 branches, comme l’illustre la figure 2 (angle A avec C, C avec E, E avec B, B avec D, D avec A).

Cette étoile présente des angles de 108° entre chacune de ses branches.

Ainsi l’angle de 108° se retrouve à la fois à l’intérieur du pentagone et à l’extérieur de l’étoile. Le chemin de l’étoile à 5 branches fait apparaître un autre pentagone au centre de la figure dans lequel on peut tracer une nouvelle étoile, qui fera apparaître un nouveau pentagone et cela jusqu’à l’infini.

De la même manière, on peut prendre le pentagone extérieur pour en faire le centre d’une étoile plus grande, qui fera apparaître un nouveau pentagone et ainsi de suite.

De ce point de vue, on peut considérer l’angle de 108° comme une clef menant vers l’infiniment grand et l’infiniment petit.

On trouvait déjà cette étoile à 5 branches en Mésopotamie 3000 ans avant Jésus Christ. Pythagore en avait fait son symbole de prédilection, elle fut aussi utilisée par Platon et Hildegarde de Bingen, entre autres. On la retrouve dans la plupart des grandes traditions spirituelles. Elle est très présente dans l’ésotérisme occidental. On trouve aussi le pentagramme en Orient. Dans la tradition chinoise, cette étoile représente le cycle des saisons associé aux cinq éléments.

Concernant le yoga, ce pentagramme est notamment présent au centre du yantra de Shiva (voir figure 3). Ce n’est sans doute pas un hasard, dans la mesure où le chiffre 5 est associé à Shiva.

La lumière de l’étoile peut représenter la conscience universelle, la conscience non-duelle, la conscience ouverte, la conscience de Shiva.

Les cinq branches peuvent être mise en relation avec le yoga tantrique dont la méthodologie passe par le corps. Ce corps est représenté traditionnellement par l’étoile à cinq branches (la tête en haut et les 4 membres écartés). Les cinq branches peuvent également être associées aux cinq sens et aux cinq éléments, ainsi qu’aux cinq aspects de Shiva. A ce propos, Alain Daniélou, écrit dans son ouvrage Mythes et Dieux de l’Inde: « Le nombre « 5 » est un symbole de Shiva, car il joue un rôle essentiel dans toutes les manifestations de la vie (…) Shiva est donc représenté avec cinq visages correspondant aux cinq aspects principaux du monde perceptible d’où sont issus les cinq éléments, nom que l’on donne à cinq aspects de la création tels qu’ils sont perçus par nos cinq sens. Toutes les structures du monde sont construites au moyen de ces cinq états de la matière ».

Notons également que la Lune, qui est associée à Shiva, possède cinq cycles principaux dont la durée varie entre vingt-sept et trente jours3.

En résumé, si 108 n’est pas divisible par 5, il y a un rapport étroit entre ces deux valeurs. Le rudraksha n’est pas simplement un arbre ou une graine, c’est avant tout l’œil de Shiva. La forme circulaire du mala rappelle ce troisième œil de la non-dualité. Les pratiques avec le mala de rudraksha associé au mantra ou au souffle peuvent permettre de développer cette vision directe.

 

Une symbolique astronomiquefigure-3

Certains pourront objecter, face aux aspects qui viennent d’être présentés, que cette symbolique autour des chiffres reste purement abstraite. On peut cependant apporter d’autres éléments qui mettent en évidence une relation entre le 108 et des aspects astronomiques beaucoup plus concrets. Dans ce cadre, parmi les divisibles de 108, il en est quatre qui nous intéressent particulièrement : le 4, le 9, le 12 et le 27.

Nous avons noté dans deux précédents articles4 des liens qui unissent le yoga et l’astrologie, en particulier la relation entre le mala et les zodiaques solaire et lunaire. Il convient d’expliciter d’avantage cette relation.

Nous avons souligné que 108 = 9×12, cela renvoie évidemment à l’astrologie indienne qui utilise un zodiaque solaire de douze signes5 et neuf planètes : le Soleil, la Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Rahu et Ketu. Si les sept premières sont bien connues de tous, les deux dernières le sont beaucoup moins car ce ne sont pas des planètes matérielles. Elles correspondent aux nœuds de la Lune, la tête et la queue du dragon. Rahu , la tête du dragon, est identifié au nœud nord ou nœud ascendant tandis que Ketu, la queue du dragon, est assimilé au nœud sud ou nœud descendant.

D’un point de vue astronomique, les nœuds de la Lune sont l’intersection de l’orbite de la Lune avec celle de la Terre nommée écliptique6. Nous avons donc 9 planètes dans l’astrologie indienne traditionnelle : 7 planètes matérielles visibles à l’œil nu dans le ciel et 2 immatérielles et invisibles qui sont la tête et la queue du dragon, considérées comme étant plutôt spirituelles et de ce fait bien plus importantes que toutes les autres réunies.

Pourquoi le zodiaque solaire est-il divisé en 12 ?

On peut bien sûr noter qu’il y a douze lunaisons7 dans une année solaire, mais si on prend les autres cycles de la Lune qui durent près de 27 jours, il y en a 13 dans une année, si bien que certains calendriers Mayas comportent 13 mois.

Mais le 12 est un nombre solaire par excellence, dans la mesure où le rayonnement du Soleil occupe environ un douzième du zodiaque, soit 30° dans le ciel, zone dans laquelle on ne peut voir à l’œil nu d’autre corps que l’Astre dans sa majesté. Il était donc logique que les anciens aient choisi 30 comme unité solaire, en divisant le zodiaque de 360° par 30 on obtient le 12. Cette division du zodiaque en douze est présente dans la plupart des traditions astrologiques.

Si l’on combine les 7 planètes visibles à l’œil nu avec les 12 signes du zodiaque, on obtient 84 possibilités différentes (7×12 = 84) de manifestation de la lumière ou 84 formes énergétiques distinctes.

Ainsi le 84 est un nombre sacré en Inde. On le retrouve par exemple dans les 84 asana majeurs du hatha yoga, dans les 84 mahasiddha de l’Inde ancienne, dans les 84 000 enseignements du Bouddha.

Par ailleurs, on peut noter une relation entre le 7 et le 12, dans la mesure où le premier est la somme du 3 et du 4 tandis que le second est leur produit. Si le 4 symbolise le plan terrestre et le 3 le plan céleste, la relation entre le bas et le haut s’établit naturellement dans le 7 et dans le 12, mais bien plus encore si on combine ces deux nombres.

En suivant la même méthode, on peut combiner les 9 planètes avec les 12 signes pour obtenir le 108, soit 108 positions planétaires possibles dans le zodiaque solaire8.

Mais il faut également évoquer le zodiaque lunaire (Chandra Kundali), qui est au moins autant utilisé que le zodiaque solaire (Surya Kundali) dans l’astrologie indienne. Ce zodiaque comporte 27 nakshatra, ou demeures lunaires, qu’on peut évidemment rapprocher des 27 jours et quelques, que comportent les quatre autres principaux cycles de la Lune9.

Le nombre 27 est en lien à la fois avec le 9 (3×9 = 27) et le 108 (4×27 = 108). Chaque nakshatra est divisé en 4 parties de 3°20′ appelées pada, ce qui veut dire pied en sanskrit. Il y a donc 108 pada dans le zodiaque lunaire. Chaque pada, auquel est associé une étoile et un son particulier, a sa symbolique propre et son énergie particulière.

En conséquence, on peut considérer le nombre 108 comme une clef qui relie le zodiaque solaire et le zodiaque lunaire, qui sont deux façons d’appréhender notre relation avec le plan céleste, comme Kerneïtz l’a montré dès 1945 dans son ouvrage « Le Hata Vidya »10.

Toujours d’un point de vue astronomique, certains relèvent que le diamètre du Soleil est d’environ 108 fois le diamètre de la Terre, que la distance moyenne de la Terre au Soleil est d’environ 108 fois le diamètre du Soleil, et que la distance moyenne de la Lune à la Terre est d’environ 108 fois le diamètre de la Lune. Ces valeurs, si elles sont relatives, vont une fois de plus dans le sens d’un lien entre Lune et Soleil déterminé par le108.

De ce point de vue, la pratique du mala peut être perçue comme une façon d’unifier les flux solaire et lunaire, la fusion d’Ida et Pingala faisant écho à celle de Chandra Kundali et Surya Kundali.

 

Khristophe Lanier

Paru dans Info-yoga n°102 Mai/Juin 2015

Notes:

1 Les 108 places sacrés de la Shakti, où retombèrent les cendres de la belle Satî, après son suicide par le feu. Satî, épouse de Shiva s’était en effet consumée dans le feu de l’ascèse yoguique par dépit que son père Daksha n’ait pas invité Shiva au grand rituel à Vishnu.

2 Soulignons que 108 contient 18, le premier multiple de 9 (2×9=18) mais aussi 81, dernier multiple de 9 en base dix (9×9=81). Le 18 est associé à la révolution des nœuds de la Lune et aux cycles des éclipses, on le retrouve dans les 18 siddha du Kryia yoga, mais aussi comme une valeur importante dans le Bouddhisme.

3 Voir Les éclipses mythes et symboles, Christophe Lanier, éditions Peuples du Monde, chapitre 1.

4 Voir Astrologie et Yoga, infos yoga n°93, été 2013 et La Sushumna dans le thème astral, infos yoga n°98 été 2014

5 La symbolique de ces douze signes est très proche de celle des douze signes de l’astrologie occidentale, cependant, l’astrologie indienne utilise le zodiaque sidéral, alors que l’astrologie occidentale utilise le zodiaque tropical. Ces deux zodiaques présentent actuellement un décalage en raison de la précession des équinoxes.

6 La Lune tourne autour de la Terre sur un plan légèrement incliné par rapport au plan de l’écliptique (trajectoire de la Terre autour du Soleil). Il en résulte que la Lune dans son cycle mensuel croise le plan de l’écliptique deux fois par mois, une fois vers le nord, une fois vers le sud.

7 La lunaison, aussi appelée cycle synodique, correspond aux phases de la Lune bien connues de tous : premier quartier, pleine Lune, dernier quartier, nouvelle Lune. Ce cycle correspond à la variation de l’éclairage de la Lune par le Soleil en raison du mouvement de la Lune autour de la Terre. Il dure 29 jours 12 heures 44 minutes et 2 secondes.

8 Dans le yajur veda, le 9 est associé à Surya le Soleil. Ainsi 12 et 9 sont 2 nombres solaire qui renvoient au 108 d’une autre façon.

9 Hormis la lunaison d’environ 29 jours et demi, on peut observer pour notre satellite la révolution tropique, la révolution sidérale, la révolution draconitique et la révolution anomalistique. Ces 4 cycles ont tous une durée de 27 jours et quelques heures.

10 Le Hatha Vidya le monde et l’homme, Kerneïtz, édition Tallandier, 1945