Kali la Noire : psychanalyse Jungienne

Kâlî, « la Noire » : psychanalyse Jungienne

 

Parèdres des grands Dieux

 

Par grands dieux, on entend les dieux de la Trimurti, à savoir Brahmâ, Vishnu et Shiva. Dans l’hindouisme populaire, les Déesses sont vues comme les épouses des Dieux. Ainsi :

  • Sarasvatî, la Déesse du Savoir et de la Connaissance, est l’épouse de Brahmâ, le Créateur,
  • Lakshmî, Déesse de la Richesse et de l’Abondance, est celle de Vishnu, le Préservateur,
  • • La Shakti (parèdre, puissance) de Shiva affecte de très nombreuses formes :
o Des formes paisibles, bienveillantes, symbolisées par la mère de Ganesh, la belle Déesse Pârvatî
o Des formes combattantes, symbolisées par la très vénérée Déesse Durgâ : « Elle est la conscience transcendante dans toute la connaissance. Elle est le vide dans tous les vides. Elle, au-delà de qui il n’est point d’au-delà, est appelée l’Inaccessible. » (Devi Upanishad)
o Des formes terribles et destructrices, symbolisées par l’effrayante et sanguinaire Déesse Kâlî (mais on verra qu’elle est aussi aimée comme une Mère…).

Les dévots de Shiva sont les Shaiva, ceux de Vishnu, les Vaishnava et ceux de la Déesse, les Shâkta. Pour eux, la Shakti est le Principe Féminin Suprême. Dans les temples du Sud de l’Inde (Tamil Nadu), les pèlerins Shâkta sont habillés de rouge, la couleur du sang menstruel dont la venue annonce un nouveau cycle et la possibilité de fécondation.


Kâlî, Shakti de Shiva, représente son aspect ou sa composante féminine, ainsi que son principe d’énergie. Elle est la mère de la vie, mais aussi de la mort. Cet élément de la divinité était si important que toutes les Shakti (de Shiva, de Vishnou, etc.) finirent par prendre une indépendance qui les fit percevoir comme des déesses à part entière ; elles se regroupèrent sous le nom générique d’Adi-Shakti, la « Shakti primordiale », qui introduit à toute la tradition de la Mère divine, restée si prégnante en Inde.

Durgâ, Kâlî, Lakshmi ne sont plus alors que des déterminations fonctionnelles de cette déité suprême – encore que Kâlî en soit la figure la plus répandue et la plus vénérée du point de vue populaire, même si les brahmanes (et, plus tard, l’administration coloniale anglaise), ont tenté de contenir un culte qui échappait à la stricte ordonnance rituelle, et qui recelait en lui des potentialités perçues comme largement anarchiques.

La mythologie raconte que, pendant un âge sombre, un démon indestructible parcourait la Terre. Seule une figure féminine, regroupant les trois Forces Divines de Brahmâ, Vishnu et Shiva pourrait en venir à bout. Ce fut Durgâ, la Mère. Mère Kâlî est une incarnation de Mère Durgâ et de Mère Pârvatî, et toutes trois rassemblent la Force Féminine (Shakti) de Shiva. Vint un temps où les forces mauvaises étaient si puissantes sur Terre que Mère Durgâ ne put en venir à bout : c’est pourquoi Mère Kâlî vint à son tour. Kâlî Mâ détruisit tous les démons et elle dut boire tout leur sang pour nous sauver car si une seule goutte en était tombée au sol, les Démons se seraient multipliés. Mais sa Puissance était si grande que, simplement en posant son pied à terre, elle provoqua un tremblement de terre capable de ravager la Terre. C’est pourquoi Shiva se coucha sur le sol et qu’en voyant son visage divin, la Déesse se calma.

« Kâlî la noire, Durgâ la rouge et Sarasvatî la blanche sont trois aspects opérationnels de la nature initiatique de la Déesse. Elles apparaissent à des stades différents de l’évolution spirituelle (…), ou dans des circonstances spécifiques dont l’intensité ou le caractère exceptionnel appelle une intervention d’un message de la Déesse, soit comme point de repère, soit comme encouragement ou comme support de méditation ». (Jean Letschert, Le temple intérieur, éd. Du Trigramme)

Devî, la Déesse-Mère

« Tout est dans la Devî, et la Devî est dans tout ». C’est ce que Shankaracharya (fondateur de l’Advaita Vedanta, philosophie de la non-dualité) résume dans les vers d’introduction d’une de ses compositions (Saundarya Laharî) dédiée à la Déesse-Mère : « Seulement si Shiva est uni à la Shakti, devient-il capable de créer le monde, sinon il n’aurait même pas la faculté de vibrer ».

« La mère est le passage du non-être à l’être, mais elle est aussi le chemin inverse : le retour à l’Origine, et la réabsorption dans le Grand Vide. (…) La Grande Déesse-Mère, par définition, abrite en son sein toutes les ambiguïtés, tous les paradoxes. Devî est le plus grand des paradoxes, et de loin le plus difficile à intégrer dans le processus évolutif de la conscience individuelle. La mère est à la fois la source et la perte de l’identité de l’enfant, elle est son premier et fondamental guide mais elle peut être son pire obstacle dans sa découverte de lui-même. La psychologie des profondeurs nous a révélé qu’elle peut être à tour de rôle la grande inspiratrice et la grande castratrice, aimante et dévorante, libératrice et possessive. »

(Jean Letschert, Le temple intérieur, éd. Du Trigramme)

1. La déesse Kâlî dans La tradition hindoue

Kâlî, « La noire » « La Terrible » « La Puissance du Temps », manifestation de Devî la déesse Mère, épouse de Shiva, incarne comme ce dernier les énergies de la création et de la dissolution. Liée au pouvoir actif du temps, elle est la personnification de « l’énergie primordiale du drame cosmique ».

Elle apparaît vers 400 avant J.C. dans le Devî-Mahatmya, où il est écrit qu’elle sortit du front de Durgâ au cours d’une bataille entre forces divines et démoniaques. Kâlî est connue des Veda. Elle est censée être la septième langue d’Agni, le dieu du Feu.

On célèbre chaque année la Durgâ Puja, la victoire sur le mal, surtout au Bengale où le culte de Kâlî est très présent. En tant qu’émanation guerrière de la grande déesse Durgâ, elle est très vénérée dans les rites tantriques. Son aspect terrible est perçu par les hindous comme une forme de protection. Les dévots voient en elle l’image de la Mère aimante.

Le processus de la Re-Création est décrit comme le « jeu de Kâlî ». Kâlî est la force qui détruit les esprits mauvais et protège les dévots.

Son nom dérive du mot Kâla, le Temps en sanscrit, Celui qui détruit toute chose. Kâla, c’est aussi « le Noir ». Kâlî a donc été comprise comme « Celle qui est le Temps », « Celle qui dévore le Temps », « la Mère du Temps », « la Noire » ou encore « Celle qui est le Temps Noir ». L’association de Kâlî avec la noirceur contraste avec son pendant masculin, Shiva, dont le corps sombre est couvert des cendres blanches des champs de crémation où il a coutume de méditer. Celui qui vénère Kâlî est libéré de la peur de la destruction.

Elle ne doit pas être confondue avec Kali (« le Terrible »), un démon que l’on rencontre dans le Mahâbharata et qui est la personnification du Kali Yuga. En effet, le Kali Yuga n’est pas l’âge de Kâlî, mais l’Age Terrible, le dernier des Ages (Yuga) dans la conception cosmogonique cyclique hindoue. Cette confusion vient surtout de ce que la déesse Kâlî est effectivement d’apparence terrible et effrayante.

Déesse des guérisseurs, la Grande Mère l’est aussi des intouchables, et toutes les castes participaient à ses fêtes annuelles, dans l’affirmation d’une cohésion de fond qui dépassait toutes les distinctions hiérarchiques.

Déesse du combat sanglant et sans pitié contre les Asura (géants et démons), dans lequel elle supplée les dieux défaillants, la Mère divine se transforme en premier principe du manifesté à qui sont dues la gloire et l’adoration suprêmes :

‘’ Toi seule soutiens le monde,

Car tu as la forme de la Terre ;

Toi seule donnes vigueur au monde,

Car tu as la forme même des Eaux ;

ô toi dont la puissance

Ne peut être surpassée !

… Tu es l’énergie éternelle

Par quoi tout l’univers

Se crée, existe et disparaît :

Sur Toi les qualités se fondent

Et ne sont autres que Toi ! ‘’

Devî Mahatmya : « célébration de la Grande Déesse »

« Dans la même veine, elle devient Tripura, la triple déesse des trois (états de veille, sommeil avec rêves et sommeil profond). Elle est adoptée comme telle par les écoles ésotériques, généralement d’obédience shivaïte et à mi-chemin de l’hindouisme classique et des pratiques tantriques où, revenant à sa qualification de Kâlî, elle est représentée sous la forme du Shrî Yantra, diagramme mystique qui traduit, à partir de l’abîme de son point central, les processus de la création dans une éternelle pulsation de flux et de reflux, lorsque la déesse se distingue de Shiva pour le contempler « au miroir de son désir », puis revient à lui pour enlacer le lingam (Le lingam, toujours dressé et donc potentiellement créateur, est souvent associé au yoni (« lieu »), symbole de la vulve. Dans ce cas, leur union représente, à l’image de Shiva, la totalité du monde. Shiva assume les fonctions créatrice par le lingam et destructrice traditionnelle dans la Trimurti) d’une étreinte à la fois cosmique et spirituelle. » (Encyclopédie des symboles, Pochothèque – sous la direction de Michel Cazenave)

Kâlî sur le cadavre de Shiva

Représentation symbolique, ou mûrti

Les symboles de l’image de Kâlî sont extrêmement puissants et porteurs de signification spirituelle. Par Elle, on peut atteindre à une Vision de la Réalité Ultime.

Les descriptions classiques de Kâlî partagent plusieurs caractéristiques : Kâlî a quatre bras et mains. Deux de ces mains (habituellement celles de droite) portent une épée et une tête humaine coupée. Cela signifie que la Déesse finira par exterminer tout ce qui existe : nul ne peut échapper à son statut d’être mortel. Les deux autres mains font des gestes (mudra) de bénédiction. Elle sauvera ses dévots, ainsi que tous ceux qui l’approchent et l’honorent avec sincérité, dans cette vie et les suivantes.

Cette vérité fut expérimentée depuis les époques les plus lointaines des Veda : « Tous les êtres vivants sont la nourriture de Dieu, et la mort est son Condiment… » (Katha Upanishad, 1.2.25). Dieu et le Diable sont les deux facettes d’une même réalité. Ce qui est bon déploie notre nature divine, ce qui est mauvais la rétracte et éclipse notre divinité. La mort n’est pas la destruction de la vie car de la mort émerge une nouvelle vie, qui trouve son accomplissement en luttant dans la bonne direction.

Forme redoutable de Devî en tant que vengeresse destinée à « terrifier la terreur », le Kâlî Tantra en donne la description suivante :

• Ses 4 bras représentent les 4 directions de l’espace, identifiées au cycle complet du temps. De sa main droite inférieure, elle accorde protection à Ses dévots, tandis que le geste de Sa main droite supérieure signifie « Ne crains rien » (abhaya mudra). Elles représentent Sa mission divine de sauvegarder les intérêts des processus évolutifs de la création.

• Kâlî brandit son épée d’un éclat éblouissant, qui figure la puissance de destruction. Son aspect effrayant symbolise son pouvoir sans limite.

• Dans une autre main, elle tient une tête coupée : à moins que nous ne détruisions notre attitude égotique, la Mère ne dansera pas dans nos cœurs.

• Elle porte autour du cou une guirlande de 51 têtes, qui représente le Varnamala, c’e

st à dire les 51 lettres de l’alphabet Devanâgari qui sert à écrire le sanscrit. Pour les Hindous, chaque lettre de cet alphabet est dotée d’une énergie spécifique, d’un aspect de Kâlî. C’est sans doute pourquoi on la voit aussi comme la Mère du Langage et la Mère de tous les Mantra.

• On la représente souvent nue ; seule Mâyâ la couvre. Sa nudité représente la nature non-conditionnée de l’Energie Universelle dont la danse joyeuse et animée est la vie même. Infinie par définition, on ne peut que la représenter nue ; on la nomme encore Digambari, c’est à dire « Vêtue d’Espace » : lorsque l’Univers est détruit, la puissance du temps reste nue.

• La couleur bleu sombre de Kâlî est celle de l’Infini. C’est aussi, incidemment, celle du ciel des profondeurs de l’Univers. L’aspect bleu sombre de Kâlî suggère qu’elle est la matrice de toutes les couleurs du Monde manifesté (toutes les couleurs prennent forme en Elle). Sri Ramakrishna disait que les dévots avancés de la Déesse la voient dénuée de toute couleur; mais nous la voyons noire ou sombre en raison des impuretés qui encombrent notre mental. Elle n’a pas de caractéristique propre car elle continuera à exister lorsque l’Univers ne sera plus. C’est pourquoi les concepts de couleur, lumière, bon, mauvais ne s’appliquent pas à Elle : Elle est Energie Pure, non-Manifestée. Elle est Adi-Shakti, la Shakti Primordiale.

• Ses dents blanches visibles, sa langue rouge en avant, nous suggèrent de contrôler Rajas (Guna de l’action) avec l’aide de Sattva (Guna de l’équilibre, de l’harmonie). De ses dents, Kâlî mord sa langue. Cela fait référence à une technique du yoga. Lorsque la langue est détachée du frein qui la retient au palais, elle est libre de d’investir la gorge et de donner la mort.

• Kâlî est représentée debout sur le corps de Shiva. Shiva est Brahman, l’Absolu sans-Forme, au-delà de tout ce qui est relatif, en sorte qu’il est aussi Shava (le corps sans-Vie), l’image de ce qui reste de l’Univers lorsqu’il tombe au seul pouvoir du temps. Shiva reste inerte et inconscient depuis que dure sa nuit, ce qui correspond à l’individu dans le sommeil profond, où il retrouve la nature de Shiva. Mais il représente aussi l’individu en proie à l’illusion et qui, dans le monde de veille et les épreuves de la vie, reste comme endormi. Il est leurré et reste stupéfié, incapable de ressentir sa condition native de Majesté et de Roi de l’univers.

Lorsqu’elle entre en fureur, la danse de Kâlî met le monde en péril, aussi Shiva s’interpose-t-il entre les pieds de la déesse et la terre. Shiva, l’Esprit Eternel et Sans-Changement, allongé tranquillement, est absorbé en Lui-Même. L’évolution cosmique spatio-temporelle est fondée et soutenue par une Réalité cachée, qui a pour nom le Seigneur Shiva. Le monde du mouvement, du conflit et de la catastrophe, de la mort et du désastre, n’est qu’une apparence de réalité. Derrière cette réalité, nous pouvons trouver la réalité cachée, l’Esprit Eternel, dans sa Gloire transcendante et supra-cosmique.

La fonction de Kâlî n’est pas d’offrir la douceur de sa chair, mais au contraire de trancher les liens terrestres et matériels auxquels l’ego cherche en vain à se raccrocher. Cette puissance engendre des énergies redoutables, ressenties comme folles et furieuses et que l’individu se trouve incapable d’assumer, au contraire il en a peur et se trouve saisi d’effroi. Pour le Tantrika, il s’agit justement de la sensation recherchée car il lui faut sortir coûte que coûte de la torpeur et de l’ignorance. Il bat en brèche les règles du monde ordinaire.

• Ses trois yeux représentent le passé, le présent et le futur – les trois modes du Temps.

• Son troisième œil, l’œil de la Sagesse, est constamment fixé sur le visage de Shiva. Puisqu’elle est éternellement Satchidanandamayi (Etre, Connaissance, Félicité), Elle ne veut pas que quoique ce soit puisse la détourner de sa relation intime avec Shiva, le Support Transcendant, l’Inspirateur de toutes ses pensées et actions. Seul le Tantrika, par ce même œil symbolisant l’unité recouvrée, vise une efficience plus grande et cherche aveuglément à dépasser le doute et la peur. Lorsqu’enfin Shiva, sous les coups de butoir de la Shakti, s’éveille, par son œil de feu au milieu du front qui fait voir dedans et qui consume la dualité, il perçoit alors l’univers entier à son image.

• Sa coiffure échevelée symbolise Son autorité non disputée. Pour cette caractéristique, on la nomme aussi « Muktakeshî ». (Cf. Mythologie hindoue Par William Joseph Wilkins)

« Kâlî est la déesse de la transmutation de l’énergie matérielle en Energie Spirituelle. Elle est la Grande Patronne du Purgatoire et régit la lourde entreprise de la transmigration des âmes. » (Jean Letschert, op. cit.).

Tous ces symboles attirent évidemment l’attention sur l’amour profond, l’affection véritable de Kâlî pour ses dévots, ses enfants humains.

Kâlî est une déesse qui a une longue et complexe histoire au sein de l’hindouisme. D’un côté, elle est vue comme l’image ultime de l’annihilation ; de l’autre, elle est l’Ultime Réalité et la Source de l’Etre dans le cadre des croyances tantriques. Enfin, le mouvement dévotionnel dont elle est entourée La conçoit largement comme la Déesse-Mère qui regarde droit devant soi. Donc, de même qu’elle est associée à Shiva, de même est-elle aussi associée voire identifiée à d’autres déesses (Devî), comme Durgâ, Badrakâlî, Bhavanî, Satî, Rudranî, Pârvatî, Chinnamasta, Chamundâ, Kamakshî, Umâ, Minakshî, Himavatî, Kumarî et Târâ. La répétition de ces noms est d’ailleurs censée accorder des pouvoirs au fidèle.

Dans une interprétation tantrique, leTattva de Shiva (la Conscience Divine en tant que Shiva) est inactif cependant que le Shakti Tattva (l’Energie Divine en tant que Shakti) est actif. Shiva, ou Mahâdeva, représente le Brahman, la Conscience Absolue et Pure qui se tient derrière tous les noms, toutes les formes, toutes les activités. Kâlî, d’autre part, représente l’Energie potentielle (et aussi manifestée) responsable de tout ce qui a nom, forme ou activité. Elle est sa Shakti, son Pouvoir de Création et on la conçoit comme la « substance » derrière le contenu complet de toute conscience. Elle ne peut en aucun cas exister indépendamment de Shiva ni agir sans Lui ; cela veut dire que Shakti, toute la matière-énergie de l’Univers, n’est pas distincte de Shiva, ni de Brahman d’ailleurs, mais elle est plutôt le Pouvoir Dynamique de Brahman.

Pour mieux comprendre ce symbolisme tantrique complexe, il convient de se remémorer que le sens profond de Shiva et Kâlî ne s’écarte pas des concepts non-dualistes tels qu’ils sont exposées par Shankaracharya, dans le Vedanta ou dans les Upanishad. Selon le Mahânirvana Tantra et le Kularnava Tantra, on distingue deux voies différentes pour percevoir la même Réalité Absolue :

· La première est le Plan Transcendantal, souvent dépeint comme statique et indéfini. Il n’y a aucune matière, aucun Univers, seule la Conscience Est. Cette « forme » de réalité est connue sous le nom de Shiva, ou encore l’Absolu Sat-Chit-Ananda (Etre, Conscience, Béatitude).

· La seconde est le Plan Actif, qui est immanent. C’est le Plan de la Matière, ou de Mâyâ, c’est à dire, le Plan où l’illusion de l’Espace-temps et l’apparence d’un Univers réel existent en effet. Cette « forme » de réalité est connue sous le nom de Kâlî ou Shakti qui, ultimement, est encore le même Absolu Sat-Chit-Ananda. C’est sur ce second Plan que l’Univers, tel que nous le concevons, est expérimenté et décrit par les Voyants comme le « Jeu » de Shakti, ou de Kâlî.

Dans une perspective tantrique, quand on médite sur la réalité comme Conscience Pure et Absolue (sans les activités de Création, Préservation ou Destruction), on médite sur Shiva ou Brahman.

Lorsque l’on médite sur la réalité comme une Dynamique et une Création, comme le contenu absolu de la Conscience Pure (avec toutes activités de Création, Préservation et Destruction), on médite sur Kâlî ou Shakti. Cependant, dans les deux cas, le méditant ne s’intéresse qu’à une seule et même réalité, la seule différence résidant dans la dénomination et les aspects fluctuants des apparences. C’est ce que l’on comprend, en général, du sens de Kâlî se tenant debout sur la poitrine de Shiva.

En dépit de sa forme apparemment terrifiante, Kâlî est souvent considérée comme la plus douce, la plus aimante de toutes les Déesses hindoues car ses dévots la voient en tant que Mère de l’Univers entier. De plus, sa forme terrible fait que, justement, on la perçoit comme une force formidable de protection.
 

Version polycéphale de Kâlî nommée MahaKali

Les apparences et les noms de Kâlî sont très variés. Shyama, Adya Mâ, Târâ Mâ, Dakshina Kalika, Chamundâ sont des formes populaires. Puis il y a aussi Bhara Kâlî, très douce, Shyamashana Kâlî, qui ne réside que sur les lieux de crémation.

Sous le nom de Chamundâ, elle fut chargée de tuer l’asura (démon) Rakta-Vija (de rakta, sang) en buvant tout son sang, car chaque goutte tombée sur le sol engendrait un nouvel asura. Elle finit par consommer sa chair. « Celle qui extermina les grands démons Chanda et Munda », apparaît comme une vieille sorcière assoiffée de sang, échevelée, décharnée et revêtue d’une peau d’éléphant. Après avoir terrassé, rugissante, Chanda et Munda, elle se rua allègrement contre le démon Raktapa « suceur de sang » que les sept Matrika « petites mères de la création » n’avaient réussi qu’à blesser – or les gouttes de sang du démon se transformaient en autant d’autres démons semblables. Dévorant rapidement les petits démons déjà apparus et suçant avidement, à son tour, le sang du démon-vampire Raktapa, elle en fit une dépouille parcheminée.
 

Kâlî est parfois représentée debout sur Rati et Kama faisant l’amour. Dans sa main gauche, elle tient sa propre tête décapitée et s’abreuve du sang qui jaillit de sa gorge tranchée. A ses cotés se tiennent deux yogini. Sous cet aspect, elle est Chinnamasta, la Décapitée, la déesse qui se coupe la tête et arrête toute activité de la pensée. Elle boit le nectar de shushumna, pendant que ses dakini boivent Ida et Pingala. Elle détruit l’ignorance et apporte le pouvoir de la volonté. En piétinant le désir sexuel, Chinnamasta montre que la maîtrise de soi est nécessaire dans la pratique du yoga. D’autre part, l’énergie sexuelle dégagée par Rati et Kama nourrit Chinnamasta qui elle-même nourrit les yogini. Dans cette représentation sont étroitement mêlées la vie (la copulation de Rati et Kama), la mort (la décapitation de Kâlî) et la nourriture. La vie se nourrit de mort et la mort se nourrit de vie. Cette image permet à ceux qui la regardent de saisir leur implication dans le cycle de l’Univers.
 

Origine

Le nom de Kâlî vient à l’origine du Rg Veda, le plus ancien des Veda, où il ne désigne pas une Déesse, mais une longue langue noire, l’une des sept langues tremblantes d’Agni, le Dieu du Feu. Cependant, le prototype de Celle que nous nommons maintenant Kâlî, existe déjà dans les Veda sous le nom de Râtri, qui sert aussi de prototype à Durgâ.

C’est sous la dynastie Sangama des Vijayanagar que l’on trouve trace, dans le Sud, d’une déesse du nom de Kottravai. La littérature de l’époque la dépeint comme échevelée, effrayante pour ceux qui l’approchent; elle festoie sur les champs de bataille jonchés de cadavres. La fusion de cette déesse locale Kottravai avec la védique Râtri a pu produire les Déesses Terribles de l’hindouisme, parmi lesquelles Kâlî s’est distinguée dans l’horreur.

Son culte est surtout développé dans le Bengale, qui inspira nombre de poètes chantant leur dévotion à leur déesse, tel Ramprasad Sen.

L’importance du culte de Kâlî dans l’est de l’Inde indique peut-être qu’elle trouve son origine dans une divinité de tribus aborigènes, tribus très nombreuses dans la région, ce qui pourrait être une raison de la couleur de sa peau, de sa nudité et son aspect barbare.

Autel de Kali dans la campagne orissaise
 

C’est la déité tutélaire des Thugs (du sanskrit stagas qui veut dire clandestins), assassins rituels présents au Bengale et en Orissa, qui tuaient les voyageurs au nom de Kâlî , au XIXe siècle que les Britanniques combattirent jusqu’à les faire disparaître dans les années 1830. L’importance du culte de Kâlî dans l’est de l’Inde indique qu’elle trouve peut-être son origine dans une divinité de tribus aborigènes, très nombreuses dans la région, ce qui pourrait être une raison de la couleur de sa peau, de sa nudité et son aspect barbare.

Divinité tutélaire de Calcutta (actuellement Kolkata), Kâlî lui a donné son nom par l’intermédiaire de Kalikata, un des trois villages loués à la Compagnie anglaise des Indes orientales, à l’origine de la ville. Hors de l’Inde, on trouve deux temples dédiés à Kâlî à Singapour.

Dans le Sud de l’Inde existe la tradition d’un concours de danse entre Kâlî et Shiva Nataraja, le seigneur de la danse, le créateur du Bharata Natyam, la danse classique du Tamil Nadu.

Kâlî Yantra

Sadashiva est sans énergie (sans vie) lorsque Mahakâlî est manifeste. Il est aussi comme un cadavre lorsqu’il est en union avec Shaktî. En clair, sans Shakti, le dieu primordial est sans vie et ne peut agir – Todla Tantra, I

Le Temps est la grande force du changement et le rythme de notre vie. Le Temps, ou Kala, est naissance et mort, croissance et décrépitude, qui sont l’essence de notre existence. La Force Suprême ou Shakti de Kala est Kâlî, qui est aussi le prana de notre principe vital.

Afin de laisser venir le nouveau, nous devons laisser partir l’ancien. Ainsi le temps est-il à la fois création et destruction. Kâlî nous aide à détruire les attachements dans nos vies, afin de maîtriser le temps.

Kâlî est aussi la Vie et la Mort, qui sont les mouvements du temps. Pour mieux l’honorer, nous devons « mourir » chaque jour, c’est-à-dire mourir à nous soucis, nos ambitions, attachements, anxiétés, amours et haines. Avant de dormir, si nous vidons nos esprits de tout cela, nous « naissons » à nouveau le lendemain. Kâlî est la mort du moi individuel.

Kâlî est également en relation avec l’élément air et la force lumineuse qui est dans l’atmosphère. Elle se trouve dans le chakra du cœur. C’est la « Kriya-Shaki », ou pouvoir de l’action, qui représente une part essentielle de la Force-temps.

Kâlî Mantra

Jai Ma

Om Kali Ma
Om Aim Hrim Klim Chamundaye Viche
Jai Maa Kali
Chamundaye Kali Ma
Om Kreem Kalikaye Namah

Om Krim Kalyai Namah
Om kapalinaye namah
Om hrim shrim Krim
Parameshvari kalike svaha
Jaya Jagadambe Jai Ma

 

Kâlî, source d’inspiration poétique

Kâlî a traversé les siècles, suscitant toujours inspiration, adoration et contemplation, aussi bien chez les lettrés que parmi les plus humbles des villageois – particulièrement au Bengale où sa vénération a toujours fleuri.

Le poète Ramprasad lui consacre ainsi exclusivement ses chants au 18e siècle :

« Dans le cœur où veille Kâlî

Coulent les eaux du Gange,

Et quand vient l’Heure

Il se rit de la

Ce cœur qui est devenu éternel ! ».

Dans le renouveau mystique de la fin du 19e siècle, c’est à elle que se confie sans réserve quelqu’un comme Ramakrishna :

« Au-dedans de moi roulait un océan de joie ineffable.

Et jusqu’au fond, j’étais conscient de la présence de la Divine Mère »,

Cependant que ses disciples rapportent : « A-t-il vu vraiment la forme divine ? Il ne le dit pas. Mais revenant à lui de son extase, il murmurait d’une voix plaintive : « Mère ! … Mère ! …».

(Encyclopédie des symboles, Pochothèque – sous la direction de Michel Cazenave).

 

« Ô esprit ! Pourquoi t’abandonner aux pensées vaines ?

Ce faste rituel et ce culte sont vains,

Qui accroissent encore la vanité de l’esprit !

Que ta prière à Elle soit secrète, que nul n’en sache.

À quoi bon ces poupées de métal ou de cuivre ou de terre ?

Ne sais-tu pas, insensé, que l’univers entier est l’image de la Mère ?

Tu apportes une poignée de graines, effronté,

Comme une offrande à la Mère, à Celle

Qui nourrit le monde d’aliments délicieux !

À quoi bon, fou, illuminer ainsi

De lanternes, de bougies et de lampes ?

Fais plutôt que grandisse la lumière de l’esprit,

Qu’il dissipe sa propre ténèbre, nuit et jour.

Tu as amené d’innocentes chevrettes au sacrifice.

Égoïsme cruel !… Pourquoi ne pas dire : VICTOIRE A KALI !

Et sacrifier tes passions, ennemis véritables.

Pourquoi frapper les tambourins ?

Dépose plutôt ton esprit à Ses pieds en disant :

Que ta volonté, ô Kâlî, soit faite !

Et puis bats des mains.

Plus je ne t’invoquerai par ce doux nom, Mère !

Tu m’as donné d’innombrables chagrins

Et m’en réserves plus encore, je le sais !

J’avais une maison, une famille et me voilà

Par ta grâce, dépossédé de tout sur terre.

Que puis-je endurer d’autre, je ne saurais le dire.

Qui ne sait que je dois mendier pour mon pain

De porte en porte ? Et pourtant, je suis dans l’attente.

Un enfant ne doit-il vivre, sa mère morte ?

Râmpraçâd était bien l’enfant de sa Mère,

Mais toi, ô Mère, tu as traité ton fils en ennemi.

Si, aux yeux de sa mère, l’enfant souffre à ce point,

À quoi bon cette Mère pour l’enfant, cette Mère ?

Ô Mère, quel est ce crime que j’expie

Durant ma longue vie dans la prison du monde ?

Le matin, je travaille ; combien dure est ma part.

Je m’en vais çà et là gagner un salaire sans honneur.

Quelle désillusion rongeuse me possède !

Et cependant, ô Mère, par quels charmes profonds

N’as-tu pas attaché mon âme à ce vain monde !

En m’appelant sur cette terre, innombrables

Ont été les peines assemblées le long de mon destin.

Elles me consument et le jour et la nuit.

Oh ! Mère, je ne désire plus la vie ! »

Râmpraçâd SEN (1718-1775), A la Mère Divine d’ap. D. Sen, History of the bengali lenguage and litterature, Calcutta University, 1911, dans Trésor de la poésie universelle, Roger CAILLOS/Jean-Clarence LAMBERT, Gallimard


« Les étoiles disparaissent,
Les nuages couvrent des nuages,
Obscurité vibrante, sonore.
Dans le son de l’orage,
Des milliers d’âmes folles
Qui viennent d’échapper de la prison
Arrachent les arbres des racines
Balayant tout sur les allées.
La mer se débat tumultueuse
En faisant tourner les vagues hautes comme des montagnes
Pour atteindre le ciel haut.
La brillante lumière
Se révèle partout.
De milliers et de milliers d’ombres
Noires de la Mort
Abondant de blessures et de douleurs,
Dansent follement,
Viens, Mère, viens !
La Terreur est Ton nom
La Mort est Ta respiration,
Chacun de Tes pas
Détruit pour toujours les mondes,
Toi, « Temps” qui détruit tout !
Viens, Ô mère, viens !
Celui qui défie l’amour malheureux
Et embrasse la forme de la Mort
Dansant la danse de la destruction ;
C’est chez lui que la Mère vient. » – Mère KALI – Hymne composé par Swami Vivekananda

« Shakti, le principe féminin est le créateur de l’univers,
Et l’univers est la forme que celle-ci prend ;
Shakti est le fondement du monde,

 

Elle est a vraie forme de tout corps.
Quelle que soit la forme qu’elle prend,
Homme ou femme,
C’est une forme extraordinaire.
La femme contient la forme de toutes les choses ;
Et tout ce qui vit et bouge dans le monde.
Il n’existe pas de bijou plus précieux que la femme,
Et aucune condition n’est supérieure à celle de la femme.
Il n’existe, il n’a existé et il n’existera
Pas de destin qui égale celui de la femme ;
Il n’existe pas de royaume ou de richesse
Qui puisse être comparé à une femme.
Il n’existe pas de prière qui équivaille une femme
Il n’existe, il n’a jamais existé et il n’existera pas
De forme de yoga qui se compare à une femme
Et aucune formule mystique ou ascèse
Qui rivalise à une femme,
Il n’existe, il n’a jamais existé et il n’existera
De richesse plus valeureuse que la femme. »

KALI – fragment de SHAKTISANGAMA TANTRA


« Elle est la Lumière Divine même et le Transcendant.
De Son corps jaillissent des milliers de rayons –
Deux mille, cent mille,
Dix millions, cent millions –
Leur nombre ne peut pas être compté.
Grâce à Elle et à travers Elle,
Tous les êtres et les choses bougent,
Et à travers Elle l’immobilité brille.
Grâce à la lumière divine
De cette Puissance qui embrasse tout,
Toutes les choses et les êtres sont manifestées. »

Fragment de BHAIRAVA YAMALA

„Grande Déesse, qui es-Tu?”
Elle répond:
„En essence je suis BRAHMAN (l’Absolu ou Dieu).
C’est de moi que le monde a pris naissance,
Incluant Prakriti (la substance matérielle)
Et même Purusha (la conscience cosmique), le Vide et le Plein.
Je suis toutes les formes de Bonheur et de Malheur.
La Connaissance et l’Ignorance sont Moi-même.
Je suis les cinq éléments grossiers Panchabhuta,
Les cinq éléments subtils Tanmatra, ainsi que

 

Tout ce qui apparemment est différent d’eux.
Je suis le monde entier.
Je suis le Véda, ainsi que tout ce qui, apparemment, est différent de lui.
Je suis mystérieuse et inconnue.
En-dessous et au-dessus et tout autour, C’est MOI.”

Fragment de DEVI UPANISHAD

2. La déesse Kâli et la psychologie analytique

« La complexité de la psychanalyse jungienne tient au fait que toutes les instances psychiques sont en étroites relations les unes avec les autres. Décrire isolément un concept donne de lui une vision forcément partielle car ne tenant compte ni des rapports dynamiques avec les autres instances ni de l’ensemble du système psychique. Tout est lié, tout est en mouvement. » (La psychanalyse jungienne, ED. Bernet-Danilot).

En préambule et en guise d’avertissement, pour bien comprendre chaque terme, il est important d’en lire le bref résumé (aux Cf. 1 « femme de sublimation », 2 « archétype », 3 « anima » et 4 « individuation » ci-dessous), qui donnera une idée plus claire de l’articulation de la conception Jungienne de la psyché humaine.

Carl Gustav Jung, le fondateur de l’approche psychologie analytique Jungienne, fut très inspiré par la figure de la déesse Kâlî et les écrits indiens. (Cf. sur la kundalini et le yoga de kundalini : Les Énergies de l’âme, Albin Michel).

Kâlî représente pour lui la femme de la sublimation (cf. 1), terme désignant l’un des processus psychiques inconscients ayant une importance dans la vie psychique du sujet.

Ces processus se nomment archétypes. (cf. 2). La femme de la sublimation est par exemple Kâlî, la Vierge des chrétiens, Isis etc. La déesse Kâlî est un des archétypes présents dans la féminité de l’homme, que Jung nomme l’anima. (Cf. 3)

Cet archétype, présent dans les individus, s’exprime dans la culture humaine sous des formes différentes : Déesse-MèreAphroditeVierge MarieBrigitDéméterDevîDurgâFreyjaFriggGaïaIshtarIsisJordKâlîNerthusCulte de la Déesse

(1) La découverte de la femme de sublimation : Un processus nécessaire et terrifiant.

La femme de la sublimation (Kâlî par exemple) est l’une des figures féminines faisant partie des archétypes et plus particulièrement de la part féminine de l’homme que l’on nomme l’Anima (Cf.3). C’est pourquoi on la nomme la part féminine de l’homme. Cette révélation se fait, dans le cadre de la clinique, ou simplement en suivant ses rêves, jour après jour, sur une longue période, lors d’une relation avec une femme et en prenant conscience de cette part féminine.

Ce personnage féminin que l’homme a en lui, influence le masculin réel de l’homme qui peut se mettre à se développer (ce processus se nomme l’individuation cf. 4).

(2) L’ archétype est une « forme de représentation donnée a priori », une « image primordiale » renfermant un thème universel, commun à toutes les cultures humaines mais figuré sous des formes symboliques diverses, et structurant la psyché inconsciente. Ce processus psychique est important car il renferme les modèles élémentaires de comportements et de représentations issus de l’expérience humaine à toutes les époques de l’histoire, en lien avec un autre concept jungien, celui d’inconscient collectif.

« L’inconscient collectif est au psychisme humain ce que le Chaos Cosmique est à notre galaxie. Dans cette analogie, la croix représente dans la psychologie des profondeurs de Jung le processus d’individuation (cf.4), et le lingam dans la mystique shivaïte de l’Inde, (…), centre du labyrinthe, symbole par excellence de l’élévation et de l’Axe Cosmique (Axis mundi). » (Jean Letschert, op. cit.).

Du grec ancien signifiant « modèle primitif », entré dans les langues modernes par l’intermédiaire du latin « archetypum », soit « grandes images », les archétypes apparaissent dans les mythes, mais aussi dans les rêves, ils y forment des catégories symboliques structurant les cultures et mentalités, et orientant le sujet vers son développement personnel, nommé individuation* dans la psychologie de Jung. Les archétypes sont caractérisés fondamentalement par le fait qu’ils unissent un symbole avec une émotion, ce faisant, ils sont des « potentiels d’énergie psychique »[2] constitutifs de toute activité humaine. Ils sont ainsi, dans l’espace mental, des dépôts permanents d’expériences continuellement répétées au cours des générations.

La rencontre, (lors de la clinique, d’un travail sur soi, ou de la compréhension de ses rêves, lors ses relations intra-personnelles), avec un ou des archétypes est un bouleversement et peut faire connaître un état de crise important chez l’homme.

« L’expérience archétypique est une expérience intense et bouleversante. Il nous est facile de parler aussi tranquillement des archétypes, mais se trouver réellement confronté à eux est une tout autre affaire. La différence est la même qu’entre le fait de parler d’un lion et celui de devoir l’affronter. Affronter un lion constitue une expérience intense et effrayante, qui peut marquer durablement la personnalité. » (C.G. Jung « Sur l’Interprétation des rêves », Albin Michel)

(3) L’Anima (l’élément féminin) et l’Animus (l’élément masculin)

Ces personnages archétypiques présents par exemple dans les rêves, sont en lien direct avec la conscience et le Moi. Ils ont une fonction de régulation ou d’adaptation et contiennent une certaine charge psychique les rendant relativement autonomes du Moi.

Animus et Anima, représentés par la figure de l’androgyne alchimique

Pour Jung, ces deux notions psychiques renvoient aux mêmes fonctions, seul le sexe change, l’anima étant présente chez l’homme, l’animus, chez la femme. L’anima est ainsi une image innée de la femme chez l’homme, l’animus, une image innée de l’homme chez la femme. Tous deux sont perçus dans les rêves via l’autre sexe. Ils se distinguent des autres archétypes personnels par la charge émotionnelle qu’ils véhiculent. Enfin, leur intégration permet de relier sereinement le conscient à l’inconscient, et forme le travail préliminaire de l’individuation.

Les figures féminines de la catégorie Anima se révèlent en général aux hommes. C’est pourquoi on nomme cette dernière part féminine de l’homme. Pour Jung tout homme a une image (ou imago) psychique de la femme, représentant dans sa psyché personnelle sa propre relation avec l’inconscient. C’est pourquoi pour les hommes l’anima représente les sentiments et les affects ; elle le guide dans les rêves et a pour fonction de faire communiquer le conscient avec les contenus inconscients.

(4) Dans le cadre de la clinique, ou simplement en étudiant ses rêves, jour après jour sur une longue période, et en prenant conscience de cette part féminine, le masculin réel de l’homme pourrait se développer (et vice-versa pour la femme). Ce processus se nomme l’individuation. L’individuation doit, dans un premier temps, permettre à l’individu de se dévêtir de ses masques, sans trop d’empressement néanmoins car souvent il est le seul moyen d’identification de l’humain.

L’aboutissement de cette réalisation se fait en général par la rencontre avec la figure de la femme sage vers la fin du processus. Les mythes sont parsemés de références à l’anima : Circé et Ulysse, la Dame du Lac et Lancelot, Dante et Marguerite.

Selon son état et sa fonction, des avatars apparaissent ; on peut exposer quatre niveaux de représentations à traverser ; chacun correspond à un niveau de maturité psychoaffective :

  • 1er niveau : femme primitive – par exemple Ève, Vénus, mais aussi les sirènes, ou les femmes fatales, etc.
  • 2e niveau : femme d’action – Par exemple Jeanne d’Arc, Diane la chasseresse, les Amazones etc.
  • 3e niveau : femme de la sublimation– Par exemple : Vierge des chrétiens, Kâlï chez les hindous, Isis, Demeter, etc.
  • 4e niveau : femme sage – Par exemple une déesse mère, une guide « L’anima du quatrième niveau, stade le plus élevé correspond à une sagesse transcendante, sous l’image d’Athéna, la Sophia des gnostiques, les initiatrice et les muses. La dimension féminine entre en étroite relation avec la dimension masculine.» (la psychanalyse jungienne, Elysabeth Leblanc, ED. Bernet-Danilot).

L’aboutissement du processus qui permet à l’individu de grandir, de maturer, se fait en général par la rencontre avec la figure de la femme sage.

Dans L’Ame et la vie, l’anima est présentée comme : « un conglomérat héréditaire inconscient … de toutes les expériences de la lignée ancestrale au sujet de l’être féminin, résidu de toutes les impressions fournies par la femme, système d’adaptation psychique hérité ».

Selon le développement de l’homme, l’anima comme figure archétypique va évoluer, selon l’objet sur lequel elle est projetée : « La mère est la première à porter l’image de l’anima, qui lui confère un caractère fascinant aux yeux de son fils. Cette image est ensuite transférée, via la sœur et autres figures semblables, à la femme aimée » (Psychologie et alchimie). « L’anima compense le conscient masculin. Chez la femme … l’élément de compensation revêt un  caractère masculin, et c’est pourquoi je l’ai appelé l’animus (Dialectique du moi et de l’inconscient). L’anima peut ainsi influencer le caractère de l’homme, par des humeurs ou des caprices que la sagesse populaire qualifie de féminins.
Une anima distante de la conscience, non intégrée, car encore dans l’ombre de l’inconscient, peut fasciner le Moi, ce qui explique certains états amoureux ou d’attachement immodéré à la mère. Jung parle alors de « possession », lorsque l’anima envahit le champ du conscient. Ainsi, Kâlî nous aide-t-elle à franchir le passage, mais faut-il savoir la lâcher lorsqu’elle a terminé sa tâche, pour se diriger vers la « femme sage » de Jung, étape ultime du processus d’individuation

Kali dans le yoni

« Kâlî, l’Energie ténébreuse, abyssale, qui ‘’dormait’’ aux époques antérieures, est complètement réveillée. Cette Shakti, quand elle n’est pas intégrée et maîtrisée, quand elle se disjoint de son pôle spirituel, de son ‘’époux’’ Shiva, peut devenir une puissance dévorante et mortelle pour l’être humain et le cosmos entier. » (P. Feuga).
« L’anima du troisième niveau est présente chez l’homme et lui apporte à la fois vie et mort, initation et destruction » (La psychanalyse jungienne, Elysabeth Leblanc, ED. Bernet-Danilot, 2002). Ainsi, lorsqu’elle n’est pas reconnue, Kâlî  devient-elle ce monstre assoiffé de sang qui ne nous lâchera que lorsque nous lui aurons donné un morceau de nous-mêmes : notre ego (symbolisé par le collier de crânes).
Kâlî, femme de la sublimation, nous aide à parcourir le long chemin de transformation semé de morts et de naissances à nous-mêmes, qui constitue notre chemin de vie. Elle nous fait voir les démons que notre esprit crée sans cesse et nous donne les armes puissantes et effrayantes pour les transformer. Car il ne s’agit pas seulement d’anéantir ces énergies, qui, comme l’hydre peuvent repousser comme autant de têtes, mais de transformer le poison en élixir, en digérer et en intégrer la quintessence au cours d’un processus quasi-alchimique de transformation spirituelle du plomb à l’or.
« Pour la culture initiatique de l’Inde, chaque condition archétypale de la conscience contient en son noyau un pouvoir de transformation, et l’initiation consiste justement à munir l’individu des instruments physiques, vitaux, mentaux et psychiques qui l’aideront à utiliser chacune d’elles comme moyen de transformation et support d’élévation vers des sphères spirituelles supérieures. » (J. Letschert, op. cit. p. 183)
Mais avant de découvrir notre nature spirituelle (Sattva), d’enfanter notre individualité réelle, il nous faut fouiller dans notre inconscient, déblayer le terrain de notre psychisme mais aussi sonder dans le labyrinthe de nos sens en quête de notre nature physique et vitale. C’est là, dans ce grand réservoir, que nous plongeons à la source de l’inconscient collectif, à la recherche de notre mémoire originelle, éternelle, incarnée en chaque individu.
Les monstres de la mythologie, ce sont les dragons (nos résistances psychiques), gardiens des portes donnant sur nos zones d’ombre inconscientes : c’est Tamas.
« C’est pourquoi la Devî tantôt nous élève et tantôt nous abaisse, tantôt nous encourage et tantôt nous humilie. Tantôt elle apparaîtra sous la forme exacte de notre désir et nous nous sentirons gratifiés, rassurés voire sécurisés ; tantôt elle assumera une forme radicalement opposée et nous nous sentirons abandonnés, tandis que le doute nous envahira. Cependant ce sont ces moments-là qui cachent un contenu initiatique ». (J. Letschert, op. cit.).
De la traversée du désert naît la soif, de l’obscurité naît la quête de la lumière. L’errance, c’est avant le labyrinthe. Quand on entre dans le labyrinthe, l’initiation a commencé. Le chemin a la dimension de notre durée de vie : on ne peut donc pas dire qu’on n’aura pas le temps de terminer notre parcours. Il s’agit seulement de trouver le courage d’avancer (Rajas) pour découvrir la lumière (Jyotir) au centre de l’incarnation.
« Alors, nous commençons à comprendre que nous avons le masculin et le féminin en nous, qu’à l’extérieur nous apparaissons comme l’un ou l’autre, mais qu’au fond de nous-mêmes, le corps et le psychisme humain sont l’incarnation de la Suprême Symétrie Originelle. En notre centre intime, Shakti est Shiva, Shiva est Shakti ». (J. Letschert, op. cit.).

 

Isabeille Charbonnier