Hatha Yoga et Danse Contemporaine

   Le hatha-yoga et la danse contemporaine sont deux pratiques dont le but est radicalement différent.
Pourtant, bien qu’à première vue il n’est que très peu de choses qui puissent les rapprocher, si l’on touche de plus près, de façon concrète, ces deux « entraînements », on se rend compte très vite qu’il existe bien des points communs à plusieurs niveaux; points communs qui permettraient de « tirer des bénéfices » dans ces deux pratiques, si on les découvre complètement.
Plusieurs personnes appartenant au monde de la danse se sont tournées vers la pratique du yoga. Certains ont même été jusqu’à « créer » une nouvelle discipline appelée « yoga-danse ». Pourquoi? Qu’est-ce que vont puiser les danseurs dans le yoga? Quels sont les liens intimes entre ces deux disciplines? Le terme « yoga-danse » est-il légitime?
Pratiquant régulièrement ces deux formes d’utilisation du corps, j’ai découvert avec un certain plaisir de nombreux ponts entre les deux. Et aujourd’hui, je trouve finalement ces deux disciplines véritablement complémentaires.
Partie du mouvement, de la danse, je me suis retrouvée dans un cours de hatha-yoga. Que pouvais-je rechercher dans le yoga que je ne trouvais pas dans la danse contemporaine? Qu’est-ce que j’ai trouvé? Quels sont les ponts que j’ai construits?
Finalement, avant d’essayer de comprendre ces grandes similitudes et complémentarités, ne devons-nous pas tenter de démêler les origines, l’histoire du hatha-yoga, né il y a des millénaires, et celle de la danse contemporaine, « sortie de terre » il y a à peine cent ans?…

 

      Origines

      Le hatha-yoga s’inscrit dans la tradition de l’Inde, il y a plusieurs
millénaires. On ne peut en dater exactement la naissance, mais on sait qu’il y avait déjà des foyers de cultures très raffinées avec une spiritualité très développée avant l’invasion des Aryens, peuple d’Asie Centrale qui s’est installé en Inde du Nord.
Ce peuple pré-aryen était très proche de la Nature, la Terre-Mère, l’Energie, qui avaient une grande importance à leurs yeux.
Puis, ces indo-européens qui se désignaient comme Aryens ou « Peuple noble », se sont installés dans les vallées de l’Indus et de la rivière Sarasvati. Leur langue était une ancêtre du sanskrit, l’ancienne langue indienne. Les plus anciens textes de la traditions hindoue sont les Védas (en sanskrit: « la connaissance »); ils se présentent comme des recueils de poésie, de rituels et de philosophie. Ces textes n’intégreront le yoga que très progressivement. Le hatha-yoga, même s’il est dans la tradition, s’est toujours transmis un peu en marge de cadres officiels des religions.
Le terme « hatha-yoga » signifie « union ». Peut-être l’union du Soleil et de la Lune, l’union du Masculin et du Féminin, l’union du Microcosme et du Macrocosme, en fait l’union de l’Être humain avec l’Universel.
Le mot « union » signifie «  une relation qui existe entre (…)des choses considérées comme formant un ensemble; mais également une entente. » (concorde, harmonie), selon le dictionnaire. Le hatha-yoga viserait donc peut-être à mettre en relation les pôles opposés qui sont en nous afin qu’ils forment un ensemble, tout cela pour créer une harmonie; que ces deux « pôles » ne s’opposent plus mais « s’entendent », pour ensuite s’unir avec l’Universel. « Le hatha-yoga est destiné d’une part à détruire ou plutôt à ’transformer’ ce qui dans l’être humain fait obstacle à son union avec l’Universel, et d’autre part à préparer cette union » dit Daniélou. A un niveau supérieur, il permettrait de se libérer du cycle de la vie et de la mort.
Le hatha-yoga est peut-être la forme de yoga la plus connue en Occident, car elle met l’accent sur les postures et le contrôle du corps. Et selon Vasudha Narayanan dans le livre Comprendre les religions: Hindouisme: La libération finale ne peut être atteinte qu’après que les différents centres du corps sont en harmonie avec le cosmos. ». Le yoga, tel que nous le pratiquons en Occident, même s’il reste très accès sur le corps, l’aspect physique des postures, nous met donc tout de même en rapport avec une forme de spiritualité, avec quelque chose qui nous dépasse, qui peut être, selon les individus, de l’ordre du divin, de l’ordre du cosmos. Et bien plus concrètement que cela, il nous met déjà en rapport avec les autres; les autres, qui sont à nos côtés lorsque l’on pratique le yoga à plusieurs, et que l’on se retrouve dans un temps donné dans une même posture, dans une même énergie; les autres, pratiquants du yoga et autres maîtres ou yogis qui se sont trouvés dans ces même postures des siècles auparavant et qui se retrouveront dans ces même postures des siècles plus tard; les autres, tous les autres hommes avec lesquels on se relie à l’aide du souffle, du mental, de l’énergie; les autres, toutes formes, tous êtres de ce monde et même des autres. Cette pratique, comme d’autres pratiques dans lesquelles il y a des rituels, nous rattache vraiment à quelque chose de grand, qui n’a pas de limite, aux Hommes, à la Nature, à l’Univers. C’est peut-être quelque chose d’un peu métaphysique? Mystique?

                                                                                                                                                                                                                              
     La danse contemporaine est née vers la fin du 19ème  siècle, donc n’a qu’un peu plus de cent ans. Mais bien sûr elle découle de toutes les autres formes de danse, qui, pour certaines d’entre elles, sont nées en même temps que l’Homme.
La danse contemporaine a pris une ampleur considérable à partir du milieu du 20ème  siècle, et surtout à partir des années 80 où elle est présente sur toutes les scènes culturelles. Laurence Louppe, historienne de la danse, nous dit qu’ « elle est devenue chez nous, en quelques décennies, une des forces d’intégration et d’expression de la conscience d’ aujourd’hui les plus exemplaires »  « Puissance à dire le présent du monde, à le faire surgir parfois depuis sa face invisible. » « Elle veut que le corps et surtout le corps en mouvement soit à la fois le sujet, l’objet et l’outil de son propre savoir. A partir de quoi une autre perception, une autre conscience du monde peut s’éveiller. Et surtout une nouvelle façon de sentir et de créer. »
En effet, la danse contemporaine, dont le premier nom est « danse libre », naît d’une volonté de rompre avec les codes trop rigides de la danse classique, qui ne laissent aucune place à la liberté de mouvement. Isadora Duncan et Loie Fuller sont les deux précurseurs de cette nouvelle forme de danse, d’expression, aux Etats-Unis. Puis cette danse libre évolue au 20ème siècle avec plusieurs courants: allemand (Mary Wigman), américain (Martha Graham puis Merce Cunningham), français (Françoise et Dominique Dupuy)… vers une danse qui finalement se codifie peu à peu.
Vers le milieu du 20ème siècle, la danse libre devient la danse moderne (modern’dance aux Etats-Unis). Et petit à petit, plusieurs mouvements issus de cette danse émergent.
Chaque chorégraphe a une philosophie, une pensée précise de la danse, d’où l’apparition de gestuelles nouvelles, personnelles.
Aujourd’hui, il y a donc de multiples formes de danse, qu’on appelle « contemporaine » (terme qui ne veut finalement pas dire grand-chose , si ce n’est la danse d’aujourd‘hui), chacun pouvant y mettre ce qu’il désire, puisant dans son histoire personnelle, mais aussi dans l’histoire collective. Car s’il y a un point commun qui existe entre tous les chorégraphes actuels, c’est tout de même que chacun, à sa manière, essaie de donner une image du monde dans lequel on vit.

              Points communs, connexions

     L’enseignement

      Le premier point qui relie danse contemporaine et hatha-yoga, est la manière d’enseigner ces techniques.
L’approche, dans les deux cas, est celle de la délivrance d’une méthodologie précise, d’une technique particulière, rigoureuse.
Le professeur, le maître, transmet donc son savoir technique, presque mécanique, à l’élève qui se doit de se soumettre à cet entraînement difficile, très précis, très objectif. Ce sont un peu les gammes du musicien, les vocalises du chanteur.
Le danseur, comme le pratiquant de yoga, doit s’attacher à cette méthodologie pendant quelque temps, afin de l’« incorporer ».
Mais ensuite, une fois cette phase terminée (si tant est qu’elle se termine un jour…), l’élève doit essayer d’adopter d’autres techniques, d’improviser, de chercher quelque chose de plus personnel…
Dans le hatha-yoga comme dans la danse contemporaine, comme également dans de nombreuses pratiques notamment artistiques, on a d’abord besoin de bases techniques indispensables, qu’on doit s’approprier, qu’on doit intégrer, afin d’être capable de les utiliser ensuite librement. Cette phase-là est la plus intéressante: « faire soi » une pratique; avec cette petite différence qu’on peut pratiquer une danse libre, individuelle peut-être plus rapidement que le yoga.

     Le corps

       La danse et le yoga utilisent le même outil qu’il faut soigner pour continuer ainsi à le manier le plus efficacement et le plus longtemps possible. Cet outil est bien sûr le corps.

       Dans la danse, le corps est simple « vecteur », au service de l’expression artistique.
      Dans le hatha-yoga, le corps est « simple » vecteur, au service de l’esprit en quête de la libération.
Le Dalai-lama (chef spirituel du bouddhisme, religion née également en Inde et inspirée de l’hindouisme) écrit: « Ne négligez pas votre corps, ne lui prêtez pas non plus une attention trop grande, mais respectez-le et prenez-en soin comme un outil précieux indispensable à votre esprit pour atteindre l‘éveil. »
 Kerneiz dit encore dans Le hatha-vidya le monde et l’homme: « (…)le maintien en bon état du corps physique n’a de valeur qu’en tant que moyen permettant d’atteindre des fins plus hautes. »                                                                                                                                                                                                                   
     La danse comme le hatha-yoga demandent une grande maîtrise de son corps physique. C’est un entraînement de tous les jours qui nécessite patience, volonté… On voit donc déjà que finalement, ce qui concerne le corps matériel concerne également l’intellect, l’esprit, le mental.

      Conscience du corps

      Le yoga comme la danse nous relient à notre corps, à notre physicalité. Plus on pratique, plus on connaît ce support qu’est le corps, plus on acquiert une conscience corporelle. Celle-ci est primordiale dans les deux pratiques. Savoir comment se placer, avoir conscience des différentes parties de ce corps, les sentir, les ressentir, comprendre comment ça marche, pourquoi ça marche…
En yoga comme en danse, cette conscience du corps est indispensable, et l’on se rend compte ensuite que dans notre vie de tous les jours, cette conscience du corps reste, aide.

      Souplesse

      La souplesse est un des éléments qui sert aussi bien la danse que le yoga.
Attention! Elle n’est en aucun cas un but en tant que tel dans les deux disciplines, mais un moyen de parvenir à être de plus en plus à l’aise dans ce corps compliqué, un moyen d’aller vers, et non pas d’atteindre.
      Dans la danse contemporaine, on ne s’intéresse pas forcément aux performances de souplesse (telles grand écart ou autre). Cette forme d’ « esthétique » ne fait que très rarement partie d’une œuvre vivante contemporaine. L’exploit n’y a que très peu sa place (il y a des exceptions bien sûr). Mais il est tout de même important d’y travailler, car la souplesse permet d’acquérir une liberté, une qualité de mouvement (souplesse de la colonne vertébrale par exemple), d’être à l’aise dans la danse, d’économiser l’effort, et d’améliorer le rendu, en développant l’expressivité du corps.


       Dans le hatha-yoga, plus on est souple, plus on est à l’aise dans un grand nombre de postures, plus on parvient facilement à se concentrer sur autre chose que le corps physique: mudras, visualisations, souffle… il est donc souvent plus facile de rentrer dans la pratique dans sa globalité, et aussi peut-être d’en ressentir les effets.

      Esthétique

      Dans les deux disciplines, je pense qu’il y a une forme d’esthétique. Beauté du corps en mouvements, beauté d’une position, beauté de la forme… Les courbes et les lignes dialoguent, les différents fragments du corps s’enchevêtrent, apparaissent, l’espace apparaît lui aussi. C’est une belle histoire que nous racontent le corps des pratiquants. Cette puissance esthétique nous enveloppe de désir.

      Immobilité

      Un point commun dont j’aimerais parler, toujours en ce qui concerne le corps peut paraître quelque peu incongru lorsque l’on évoque la danse; mais il ne l’est pas pour moi. C’est la notion d’immobilité.
N’est-ce pas légèrement paradoxal lorsqu’on parle de danse donc de mouvement?
En réalité, bien sûr, celle-ci est extrêmement importante; c’est elle qui précède le mouvement. En tant que danseuse, j’ai beaucoup d’affinités avec cette « dame » qu’est l’immobilité. Lorsque l’on est immobile sur scène, ce n’est pas « rien », ce n’est pas anodin. Nous pouvons puiser dans ce pré-mouvement beaucoup de choses. Nous sommes déjà présents, totalement, nous respirons.
Cécile Barra, professeur de natya-yoga (discipline entre danse et yoga), dit que « La respiration permet (…) de trouver et d’accepter l’importance de l’immobilité, source de départ du geste. » Je pense également que la respiration joue un rôle clé dans l’immobilité, mais beaucoup d’autres paramètres entrent aussi en jeu ( concentration, présence, conscience de l’espace, ouverture du regard…).

      Dans le hatha-yoga, l’immobilité est bien sûr cruciale. Lorsque l’on est dans une posture (en statique), on doit, après avoir trouvé le placement juste (positionnement, mudras..), être le plus immobile possible, au niveau physique, comme au niveau mental. Mais l’on se rend parfois compte que plus on reste dans une posture, moins l’on est immobile: relâchement des mudras, relâchement des muscles intervertébraux, ou autre… Et le mental, qui doit se recentrer sur ces aspects physiques (que le professeur rappelle souvent!), perd donc également souvent de son immobilité dans sa visualisation. Et peut même partir un peu dans tous les sens! Mais là est l’entraînement.
      En danse nous parlons aussi de « positions ». Mais là nous nous éloignons du domaine de l’immobilité. Car lorsque l’on dans une position en danse, la plupart du temps on essaie d’aller toujours plus loin dans l’espace, dans cette position; d’étirer la position à l’infini. Alors qu’en hatha-yoga, on « est » dans la position (position comme pose). Il paraît donc tout de même plus évident de parler d’immobilité en hatha-yoga qu’en danse. Mais, danse les deux cas, il existe un jeu réel entre mouvement et immobilité. Et le mouvement, dans une pratique de hatha-yoga, est avant tout réalisé par le souffle.

      Puissance musculaire, verticalité, axe

      Le hatha-yoga comme la danse contemporaine garantissent une base musculaire forte. Ces deux disciplines travaillent beaucoup sur la musculature profonde et donc favorisent un bon placement postural. Les muscles profonds, dits toniques, sont plus intéressants que les muscles superficiels, dits phasiques, car ils sont plus près des os. Ils sont beaucoup plus endurants, ils vieillissent beaucoup moins vite, ils permettent d’affiner le mouvement. Notre conscience corporelle s’en trouve améliorée. Ce sont les muscles de la posture.
      Lorsque l’on tient une même position dans la durée pendant un cours de yoga, ce sont bien sûr ces muscles qui entrent en jeu. Et il est très important de les stimuler, sinon ils s’endorment, et notre « verticalité » avec. La verticalité est également une notion que l’on retrouve dans les deux pratiques.
      En danse, on parle d’autograndissement: encore une fois pour atteindre cette liberté de mouvement.
      En yoga, on utilise beaucoup de termes pour amener à trouver cette verticalité. Elle passe par les mudras (notamment mulabanda, qui empêche l’énergie de s’échapper vers le bas), la fixité du regard qui est souvent posé sur un point à l’horizontal, la recherche ou plutôt la sensation de l’allongement de l’axe, dans lequel circule le souffle… Dans la pratique du hatha-yoga, on recherche en général, à toujours s’élever un peu plus (physiquement et mentalement..). Même dans les postures les plus liées à la terre (les plus « tamasiques »), je pense que le but est finalement de se sentir ensuite, par contraste, beaucoup plus porté vers le haut, vers le ciel.    
      En danse, cette notion d’axe, qui relie le bas et le haut, est très présente également. Dans la position de base en danse contemporaine (debout, bras le long du corps), on parle de l’appui des pieds, bien étalés dans le sol, mais aussi du sommet du crâne, dirigé vers le haut. Il y a donc double-direction: vers le haut et vers le bas. On peut sentir cette double-direction comme un flux qui traverse la colonne de bas en haut et de haut en bas. Dans la danse, il n’y a jamais qu’une seule de ces notions: quand on monte, on descend, quand on descend, on monte (la direction opposée est toujours présente, et presque plus importante que la direction « primaire » du mouvement).
      Lorsque l’on pratique le hatha-yoga, nous retrouvons cette notion d’opposition, de contraires: le ciel/la terre (le souffle qui relie les deux), l’intérieur/l’extérieur, le soleil/la lune, la flexion/l’extension…; on constate finalement que tout est dualité (ne serait-ce que l’esprit et le corps), et la pratique du yoga, en s’appuyant sur les asanas et le pranayama permet peut-être d’annihiler cette dualité, d’amener le corps et l’esprit en contact avec « la lumière de l’âme », et ainsi trouver « la paix intérieure ».
      
      J’aimerais revenir sur la notion d’ « axe », présente dans le yoga comme dans la danse. Comme je l’ai écrit ci-dessus, on parle beaucoup de l’axe dans la pratique de la danse. L’axe, c’est la colonne vertébrale, c’est la base de tout en danse contemporaine, c’est le tronc, qui est en relation avec la tête et le bassin, avec les quatre membres: sa place est donc centrale. L’école Graham (milieu 20ème siècle, danse moderne), parle de l’axe comme « arbre de vie », que je visualise comme un tube, une colonne dans laquelle circule le souffle; et j’essaie de sentir ce souffle, ce flux, concrètement, physiquement, qui va de la base jusqu’au front, et du front jusqu’à la base.                                               
 
    Le souffle

      Voilà donc que j’en viens à la respiration, aspect fondamental dans les deux disciplines.
      En danse contemporaine on travaille beaucoup sur la respiration, maîtresse de l’espace et du mouvement. Elle trace son chemin à l’intérieur du corps; elle permet plus de fluidité dans le corps en mouvements; elle rend le corps plus disponible; elle facilite l’accès aux différentes énergies du corps, et aide ainsi à la juste réalisation du mouvement; elle rend plus endurant, plus léger… Elle est une source inépuisable d’énergie.
      Le yoga parle de pranayama (prana signifie aussi l’énergie vitale). Il y a de multiples façons de respirer dans la pratique du hatha-yoga, mais le but suprême est en réalité d’allonger au maximum le souffle, afin de respirer de moins en moins. En effet, les rétentions de souffle sont très importantes, à poumons pleins comme à poumons vides; c’est souvent pendant ces « kumbhakas » que l’énergie peut s’accumuler, et les effets de la pratique se feront peut-être plus ressentir par la suite. Et puis plus ma respiration est lente, plus mon corps et mon esprit se détendent, plus je peux entrer en relation avec mon intériorité. Elle permet également de nous relier à l’espace: le souffle comme lieu de passage, comme vecteur de relation, comme relieur.

      Le mental

      Ce pranayama, ce souffle énergétique, ce relieur, me permet donc d’en venir à la sphère mentale.

      Concentration, attention

      La concentration, l’attention, deux paramètres que le yoga fait beaucoup travailler, et dont la danse a besoin.
Que ce soit dans l’une ou l’autre des disciplines, on essaie de se concentrer, de se centrer; de poser son attention sur des choses bien particulières. On contrôle son émotion comme on contrôle son équilibre; par la respiration, par la concentration.
      En danse, il arrive qu’un chorégraphe demande de porter attention à quelque chose de bien précis pendant qu’on est en mouvements. Lors d’une création par exemple, on m’a demandé de danser toute une partie de la pièce en pensant, en portant attention à ma langue! J’ai donc visualisé ma langue, rien que ma langue, pendant dix minutes de l’œuvre. Pourquoi? Je n’ai pas eu d’explication. Il lui paraissait clair que la qualité de mon mouvement était différente et à priori plus intéressante quand je pensais à ma langue. C’était « sensiblement » différent.
Mais, mis à part ces cas particuliers, le danseur doit se concentrer sur plusieurs facteurs à la fois: l’espace (que j’apprécie particulièrement), les autres danseurs et les autres personnes en général ( public, techniciens…), la musique… Il faut que son attention soit très ouverte, très globale, très périphérique.
      C’est un peu la même chose dans la pratique du hatha-yoga: il arrive qu’on se concentre sur un point en particulier ( par exemple le point au milieu du front), mais il arrive aussi qu’on porte notre attention sur plusieurs choses à la fois (mudras, trajet du souffle, visualisation…).

      Dissociation, coordination

      Dans ces pratiques, on travaille énormément la dissociation, la coordination.
      Parvenir à garder les yeux en bhrumadia (sur le point au milieu des sourcils), tout en visualisant mentalement le trajet du souffle qui circule dans l’axe, tout en maintenant mula-bhanda (la racine serrée), tout en restant dans la posture…et ce n’est qu’un exemple simple. Cette dissociation-coordination se fait grâce à la concentration, grâce au mental. Mais au fur et à mesure de l’expérience qu’on acquiert dans la pratique, on se rend compte qu’elle devient de plus en plus facile, c’est-à-dire automatique, naturelle, organique.
      C’est le même travail qu’en danse, où la dissociation des articulations, la coordination dans le mouvement, est perpétuelle; et l’habitude fait que le corps prend la place du cerveau, en reconnaissant le mêmes positions, les mêmes chemins empruntés; car le corps a une mémoire extraordinaire, et bien souvent dans la vie de tous les jours, nous ne lui faisons pas suffisamment confiance… On oublie trop souvent de l’écouter, de se reposer sur lui et sur ses envies.

      Présence

      Dans la tradition indienne, le corps humain est parfois présenté comme le « temple de l’Être Suprême ». Il y a cette idée que le corps serait divin. « Bâtis un temple dans ton cœur; installes-y le seigneur nommé Krishna; offres-lui la fleur d’amour. » nous dit le poète Periyalvar (18ème siècle). La lumière serait donc simplement dans notre propre corps; et il appartient à chacun d’essayer de la voir, de la toucher, de la sentir, de l’écouter…
      Pour ma part, je pense qu’il y a cette même forme de spiritualité dans l’acte de danser: il y quelque chose de lumineux à l’intérieur de nous-même qui ne demande qu’à rejaillir, à travers le mouvement. La magie du geste, la magie du corps, vient en fait des profondeurs de notre cœur… Il faut avoir le courage d’aller y puiser tous ses trésors… Il y a un mot pour évoquer ce phénomène en danse: c’est le mot « présence ». Selon moi, lorsqu’on dit qu’un danseur a de la présence, c’est justement qu’il est totalement en accord avec cette «présence intérieure ». Cela l’élève, le transcende. L’intention du mouvement est simplement belle, car simplement juste, car simplement soi. Et c’est peut-être cela l’art.
Gérard Genette, critique littéraire, écrit: « Il n’y a d’œuvre qu’à la rencontre active d’une intention et d’une attention. L’art aussi est pour tous une pratique ». Pratique du yoga et pratique de la danse se rejoignent…

      Présent

      L’intention dans le mouvement nécessite d’être totalement présent, à chaque instant, dans l’acte. Vivre le moment présent! Être dans le présent!
      Pendant une séance de yoga, le professeur nous fait souvent revenir sur l’instant présent, sur nos sensations du moment, là, maintenant.
      C’est une chose très importante dans la danse, on l’a vu, ainsi que dans la vie en général. « L’essentiel pour être heureux est d’être satisfait de ce que vous êtes et de ce que vous avez dans le moment présent. Ce contentement intérieur changera le regard que vous portez sur les choses et votre esprit sera en paix » dit le Dalai-lama.
Albert Camus nous dit encore: « Qu’est-ce que le bonheur sinon le simple accord entre un être et l’existence qu’il mène? »

      Espace, temps

      La présence en danse, comme en yoga d’ailleurs, c’est avoir pleinement conscience du temps présent, et donc de l’espace à l’intérieur et autour de nous. Ce qui est la même chose… « L’espace intérieur de la jarre n’est pas réellement séparé de l’espace extérieur » nous dit Daniélou.
Notion d’espace; notion de temps; notion de pensée.
Je laisse ici la parole à Adolphe Appia, grand théoricien du 20ème siècle, qui a beaucoup influencé le monde de la danse, notamment ses travaux sur l’espace et le temps.
      «  Ce n’est pas mécaniquement que nous possédons l’espace et en sommes le centre. C’est parce que nous sommes vivants. L’espace est notre vie; notre vie crée l’espace; notre corps l’exprime… Pour arriver d’un point à un autre, nous avons fait un effort qui a correspondu aux battements de notre cœur. Les battements de notre cœur ont mesuré nos gestes. Dans l’espace? Non, dans le temps. Pour mesurer l’espace, notre corps a besoin de temps, la durée de nos mouvements a mesuré leur étendue. Notre vie crée l’espace et le temps, l’un par l’autre: notre corps vivant est l’expression de l’espace pendant le temps, et du temps dans l’espace… Les arts du temps trouvent dans la mobilité l’intermédiaire indispensable à leur présence invisible sur la scène… »
Je place derrière ce texte magnifique un extrait de Mythes et Dieux de l’Inde, de Daniélou:
      « Ce temps absolu est une éternité toujours présente, inséparable de l’espace. Les formes du temps relatif sont le résultat de la division apparente de l’espace par le rythme des corps célestes. »

On perçoit donc dans ces  deux extraits, la relation indissociable qu’il existe entre l’espace et le temps. Et comme ces deux notions n’existent que par rapport à notre perception, on peut dire que la pensée, le mental, l’esprit, sont également indissociables de ces deux concepts.
Notion d’espace; notion de temps; notion de pensée.
Clés de voûte de la danse contemporaine, art du mouvement, art de l’instant. Clés de voûte du hatha-yoga, art de l’union, art de l’instant.

 

      Neutralité

      Rester neutre. Être le témoin. Sans commentaire. Ne pas juger, critiquer. Ne pas analyser. Ne pas se parler. Simplement observer.
      Pendant ou après une pratique de hatha-yoga, il faut éviter tout commentaire négatif, tout bavardage intérieur qui viserait à s’auto-critiquer (s’auto-flageller…); juste se mettre en retrait et ne pas monologuer (« c’est trop dur », « je ne suis pas resté longtemps », ou bien même « trop facile! »). Savoir recevoir la pratique et ses effets, sans y entrer dedans la tête la première et donc s’y cogner; mais plutôt l’accueillir; tenter d’être réceptacle être creux.
      Je retrouve ce phénomène de neutralité dans la danse contemporaine. Lorsque je suis en création, on m’impose de faire des choses qui ne me correspondent pas toujours, ou même qui ne me plaisent pas. Dans ces cas-là, je dois contrer rapidement les commentaires, les jugements critiques. Et simplement rester neutre, je dirais même témoin de moi-même; me sentir claire par rapport à cela. Je reçois juste un mouvement, une attitude, une demande, que je dois transmettre; je suis simplement un vecteur, un « corps neutre » qui sert de lien. Je suis un personnage de l’œuvre, et non la personne.
      Ce pont-là que j’ai construit entre ma pratique du yoga et mon travail de danseuse m’aide énormément à affronter des situations pas toujours évidentes. Pour moi, la neutralité, la non-analyse, que je reçois en hatha-yoga est une clé qui ouvre une grande porte pour entrer dans l’univers d’une œuvre dansée en tant qu’interprète.
    

      Conclusion

      Je pense que je trouverai encore des parallèles ou plutôt des croisements (car ces deux disciplines se touchent réellement physiquement) entre yoga et danse, au fur et à mesure de mon expérience. Car c’est avant tout en pratiquant, en expérimentant ce corps, cette énergie, ce mental, dans ces deux activités, que je ressens tous ces liens, que je qualifierais de profondément intimes. Les mots entendus dans l’une et l’autre de ces pratiques, témoignent d’ailleurs de cette relation fusionnelle: respiration, position, suspension, sol, souffle, énergie, conscience, espace, présence, ouverture, fermeture, axe, allongement, concentration, intention, volonté, rythme, souplesse, intériorité, lâcher-prise, coordination, sensation, enracinement, élévation, légèreté, poids, corps, mental, émotion, fluidité, équilibre, détente, regard, force, puissance, opposition…
Ce sont les mêmes!
Dans ma vie, empreinte de danse et de yoga, j’ai à de nombreuses reprises constaté que certains danseurs ressentaient le besoin, l’envie, d’expérimenter un cours de yoga, mais également que des pratiquants de yoga se tournaient vers la danse contemporaine. Quand je pense à tous ces points communs qui les réunissent, je ne m’en étonne pas. Je fais moi-même partie de ces personnes. J’ai d’ailleurs le souvenir d’un stage de danse incluant des pratiques de yoga, qui m’avait transformé. Les deux intervenantes avaient réussi à inclure le yoga au sein de ces ateliers de danse, d’une façon vraiment juste, et les improvisations dansées qui suivaient ces pratiques en étaient que plus entières, plus savoureuses, plus reliées à notre intériorité mais également à tout ce qui se passait autour de nous. Mais ce stage ne prétendait nullement  « marier » ces deux disciplines. Il restait un stage de danse, auquel le yoga avait apporté une aide précieuse de part l’énergie et la conscience particulière qu’il véhicule.
Il existe cependant certains cours dont la vocation est réellement de mélanger les deux disciplines. On parle de natya-yoga. Le natya-yoga est « un yoga dansé, c’est-à-dire qu’il utilise toutes les postures du yoga en ajoutant le plaisir, la grâce et le délié de la danse. » écrit le journal Danser. Il ajoute: « Il n’y a pas de pauses entre les postures, celles-ci sont enchaînées lors de l’échauffement ou chorégraphiées afin de composer des enchaînements comme dans un cours de danse. Tout se fait en musique, classique, indienne, rap ou autre, sans compter, à l’écoute les uns des autres. »
Lorsque je lis ceci, je n’ai pas envie de participer à ces cours. Cela me donne l’impression d’un « travestissement » du yoga, qui ne serait plus qu’un instrument purement mécanique, au service des danseurs. Attention! Je ne parle qu’en mon nom, et ne dénigre pas ce genre de pratique! Certains peuvent y trouver leur compte. Je trouve même intéressant ces idées de mélanger les disciplines, de mélanger les arts, ces idées d’ouverture.
Mais je pense tout de même qu’il est bon de faire attention à certaines choses, qu’il est bon de prendre soin, dans leur globalité, de ces deux pratiques passionnantes; afin de donner à chacune leur juste valeur, pour qu’elles gardent toute leur ampleur.
Il reste cependant clair, que ce soit d’une façon ou d’une autre, que les deux techniques s’enrichissent et se complètent harmonieusement…
Poumi Lescaut, artiste complète, est peut-être arrivée à trouver une place , juste et belle, au point de rencontre de ces deux mondes. Meena Murdeshwar, journaliste indienne, écrit, après avoir vu son spectacle Murmures de Mère:
      « …ce spectacle est une synthèse exceptionnelle de l’Orient et de l’Occident. En même temps danseuse, compositeur et chanteuse, la chorégraphe Poumi Lescaut se sert du mouvement pour révéler l’accomplissement de son être et de sa relation avec le monde, sous une forme qui associe avec force le sacré et le profane. Poumi Lescaut réalise dans sa danse une alliance harmonieuse de grâce et de mouvements précis, faisant preuve d’une poignante tendresse et d’une réelle spontanéité. Ces « Murmures » regorgent d’instants magiques. Poumi s’affirme par son extrême sensibilité qui s’exprime d’un regard, d’un son ou d’un infime mouvement… »
Cela donne envie…

Caroline