Eclipse à Benares

On disait que l’éclipse solaire serait visible depuis Bénarès. Mais on ne pouvait pas l’observer seulement à l’aide de verre fumé : l’œil de la foi était également indispensable. Cette qualité, hélas, nous ne l’avons pas. L’éclipse partielle était trop discrète pour être remarquée et elle est passée inaperçue, du moins pour nous. Mais ce n’était pas pour observer l’ombre de la lune que nous nous pressions parmi la foule ce matin sur les bords du Gange : c’était pour voir les hindous qui observaient ce phénomène. Ce spectacle était encore plus exceptionnel.
Ils étaient au bas mot un million à se baigner sur les ghâts ce matin-là. Un million. La nuit et le jour précédant, le flot humain s’est déversé dans la ville. Nous les rencontrions sur chaque chemin, marchant pieds nus dans la poussière, une silencieuse et interminable procession. Dans des paquets qu’ils portaient sur leurs têtes, ils transportaient des provisions, des ustensiles de cuisine et des bouses séchées pour faire du feu, ils portaient leurs nouveaux vêtements comme les hindous doivent le faire après s’être immergés dans l’eau pour rendre hommage au soleil en partie couvert. La plupart venaient de loin. Les vieillards à l’air fatigué s’appuyaient sur leurs bâtons de bambou. Les enfants à califourchon sur leurs hanches, les charges sur leurs têtes se balançaient à chaque mouvement, les femmes avançaient et semblaient ne plus sentir la fatigue. Ici et là on voyait de petits groupes qui s’étaient assis pour se reposer, comme les indiens le font souvent, dans la poussière du chemin en restant presque sous les roues des véhicules qui circulaient.

Et maintenant, le moment tant attendu est arrivé. Le serpent était sur le point d’avaler le soleil. (Il allait engloutir le soleil, du moins à Sumatra. À Bénarès, il n’a fait que grignoter imperceptiblement le bord du disque. On peut dire que le serpent essayait d’avaler le soleil). Un million d’hommes et de femmes s’étaient rassemblés à Bénarès pour assister à la victoire de la lumière céleste sur l’obscurité.
Les ghâts sont de grands escaliers qui descendent dans le fleuve, qui ressemble à une immense arène entourée de gradins. Les gradins étaient remplis aujourd’hui. Flottant sur le Gange, on peut voir la foule qui s’étend sur des kilomètres.

Sur les ghâts considérés comme moins sacrés, la foule était un peu moins dense que sur certains escaliers. C’est de l’un d’eux que nous avons observé l’embarquement de la princesse su le fleuve sacré.

Coiffé et drapé de tissus d’or, un palanquin titubant perché sur les épaules de six serviteurs vêtus de rouge fendit la foule. Une grande barge, comme une arche de Noé, ses fenêtres ornées de rideaux rouges, se tenait près du bord. Le majordome criait et il bousculait et frappait la foule avec sa canne, le chemin était à peu près dégagé. Le palanquin est descendu doucement et non sans quelques embardées. Une fois descendu, en un clin d’œil, un petit passage a été fait et un tapis a été étendu entre le siège et la porte de la barge. Le tissu d’or se soulevait, la toile volait, la femme (les femmes, car il y en avait plusieurs dans le siège à porteurs) étaient entrées dans la barge sans avoir été vues de la foule. Et pourtant, quelques minutes plus tard, lorsque la barge a été repoussée au milieu du fleuve par le courant, elles ont soulevé le rideau rouge et elles scrutaient avec des yeux ronds et une curiosité évidente les bateaux qui passaient et notre appareil photo un peu trop curieux. Pauvres princesses ! Elles ne pouvaient pas se baigner avec la plèbe et les femmes libres dans le Gange qui s’offrait à elles. Elles devaient se baigner dans l’eau de cale de la barge. Le courant sacré est déjà assez sale, mais qu’est-ce que ce devait être une fois que l’eau avait stagné dans l’obscurité de la cale d’une vieille barge ?

Nous avons pris la direction des ghâts brûlants. Étendus sur des bûchers semblables à des lits très soignés, deux ou trois cadavres fumaient encore. Ils reposaient sur des fagots qui se consumaient, ils étaient couverts de bois. Fait macabre et grotesque, leurs pieds dépassaient comme pour les personnes qui dorment dans un lit trop court et sous des couvertures trop petites.

Un peu plus loin, nous avons vu une rangée de sâdhus qui étaient perchés comme des cormorans sur un mur étroit, juste au-dessus de l’eau. Les jambes croisées, leurs mains pendaient mollement, les paumes tournées vers le haut, sur le sol à côté d’eux, ils contemplaient le bout de leurs nez marron et pleins de sueur… Le bruit de la foule d’un million de personnes emplit l’air mais aucun son ne pouvait troubler la médiation des hommes qui contemplaient leurs nez.

À un moment donné, l’œil de la foi a dû constater que le serpent démoniaque grignotait le disque. D’un même mouvement, toutes les personnes installées sur les marches les plus basses des ghâts se jetèrent soudainement dans l’eau et commencèrent à se laver et à se gargariser, à réciter leurs prières et à se moucher, à cracher et à boire. Un groupe de policiers mis fin à ces démonstrations de leur dévotion et à leur bain par souci de sécurité. Ceux qui attendaient étaient alignés sur presque un kilomètre, mais un million de personnes étaient derrière eux. Le bain a dû durer toute la journée sans interruption.
Le temps s’écoula. Le serpent a commencé à grignoter imperceptiblement le soleil. Les hindous comptaient leurs perles et priaient, accomplissant les gestes rituels, immergés dans la vase sacré, ils buvaient et étaient évacués par la police pour laisser la place à une autre vague parmi le million des personnes qui attendait patiemment. Nous allions de haut en bas, en prenant des photos. C’est ça, les occidentaux.

Malgré la présence du serpent, le soleil tapait étonnamment fort sur notre dos et après avoir passé quelques heures près du fleuve, nous en avions assez et nous décidâmes de partir. Les ruelles étroites qui menaient des ghâts aux larges rues du centre-ville étaient remplies de mendiants, plus ou moins religieux. Ils étaient assis sur le sol avec leurs bols à aumône devant eux. Ceux qui leurs donnaient quelque choses, lorsqu’ils passaient, jetaient quelques grains de riz dans chaque bol. À la fin de la journée, les mendiants pouvaient avec un peu de chance avoir de quoi faire un repas normal. Nous avons poursuivi lentement notre chemin à travers les ruelles encombrées. D’une porte voutée en face de nous est sorti un taureau sacré. Le mendiant le plus proche somnolait à son poste, il était de ceux qui mangent peu mais qui dorment beaucoup. Le taureau a mis son mufle dans le bol de l’homme endormi, il commença à le nettoyer avec sa langue noire, et l’aumône de la matinée disparut. Le mendiant somnolait toujours
En ruminant d’un air pensif, l’animal sacré disparut comme il était venu.

Alors qu’on les considère comme stupides et sans imagination, les animaux font souvent davantage preuve de sensibilité que les humains. De manière efficace et suivant leur instinct, ils agissent de manière appropriée au bon moment (ils mangent quand ils ont faim, cherchent de l’eau lorsqu’ils ont soif, s’accouplent à la saison des amours, se reposent et jouent quand ils n’ont plus rien à faire). Les Hommes sont intelligents et ont de l’imagination : ils regardent devant et derrière eux, ils expliquent de manière ingénieuse les phénomènes qu’ils observent, ils élaborent des moyens complexes et détournés pour atteindre leurs objectifs. Leur intelligence, qui a fait d’eux les maîtres du monde, les fait souvent agir comme des imbéciles. Aucun animal, par exemple, n’est assez intelligent et n’a assez d’imagination pour penser qu’une éclipse est l’œuvre d’un serpent qui dévore le soleil. C’est le genre d’explication qui ne peut surgir que dans l’esprit humain. Et seul l’esprit humain songerait à effectuer des gestes rituels dans l’espoir d’influencer, pour son propre bénéfice, le monde extérieur. Tandis que l’animal, obéissant à son instinct, vaque tranquillement à ses occupations, l’Homme qui est doué de raison et d’imagination gaspille la moitié de son temps et de son énergie à faire des choses complètement idiotes. Au final, c’est vrai, l’expérience lui a appris que les formules magiques et l’accomplissement de rituels ne lui donnent pas ce qu’il souhaite. Mais jusqu’à ce que l’expérience ne lui démontre cela, et il apprend très lentement, le comportement de l’homme est à de nombreux points de vue bien plus absurde que celui des animaux.

J’ai alors réfléchi en regardant le taureau sacré qui léchait le riz dans le bol du mendiant assoupi. Alors qu’un million de personnes entreprennent de longs voyages, souffrent de la faim et de l’inconfort pour se baigner dans un point d’eau sale, toutes ces pitreries à cause d’une étoile qui se situe à 150 millions de kilomètres de nous, le taureau va chercher de la nourriture et remplit son estomac avec ce qu’il peut trouver. Dans ce cas, il est évident que le manque de réflexion du taureau le fait agir de manière plus rationnelle que ses maîtres.

Pour sauver le soleil, (qui pourrait très bien prendre soin de lui-même) un million d’hindous vont se rassembler sur les rives du Gange. Combien, je me demande, se rassemblerait ainsi pour sauver l’Inde ?
Une immense énergie, qui pourrait se manifester sous forme d’engagement politique, pourrait libérer et transformer le pays, mais elle est gâchée au nom de quelques stupides superstitions. La religion est un luxe que l’Inde, dans l’état où elle est actuellement, ne peut pas se permettre. L’Inde ne sera jamais libre tant que les hindous et les musulmans seront aussi farouchement attachés à leurs religions que nous le sommes à l’Église d’Angleterre. Si j’étais un millionnaire indien, je ferais don de tout mon argent pour la mise en place d’une mission athéiste.

Aldous Huxley

Traduit de l’anglais par Samantha Soreil