Dans ton corps est le Mont Méru (Shiva Samithâ)

L’axe central dans la pratique du yoga et dans d’autres traditions spirituelles orientales

Introduction

S’il existe une partie de notre corps plus sollicitée que les autres dans la pratique du yoga, c’est bel et bien la colonne vertébrale. Enchaînement complexe de vertèbres, la colonne joue un rôle fondamental de soutien  dans l’ensemble musculaire et squelettique de notre corps. Le yoga et en tous cas le courant tantrique ont non seulement compris l’importance de son alignement  mais ont dépassé cette dimension physiologique pour lui attribuer un rôle tout aussi fondamental sur le plan de l’énergie. L’axe central de notre corps est aussi envisagé par la religion hindoue comme le pivot autour duquel tourne la « roue cosmique » tant au niveau corporel qu’à l’échelle universelle…
Nous aborderons dans un premier temps les aspects anatomiques de notre axe central pour montrer ensuite comment la tradition tantrique le place au coeur de ses conceptions. Nous visiterons enfin d’autres traditions orientales pour y  découvrir qu’elles ont aussi un discours sur cette notion.

Notre axe central: la colonne vertébrale…

C’est entre 3,5 et 4 millions d’années avant nous que les premiers hominidés se séparent du reste de la famille des grands singes par l’adoption d’une attitude qui va bouleverser leur rapport au monde: la bipédie.
La colonne vertébrale qui relie les os du bassin à la boîte crânienne devient un axe vertical. L’Homme scrute l’horizon au delà de la futaie, il observe le vol des charognards qui le guide vers d’éventuelles proies, il interprète les signes du ciel: la course de la lune à travers le ciel nocturne, la position changeante des étoiles…
Bientôt l’Homme dialogue avec toutes les créatures divines, malfaisantes ou propriatoires qui, dans son imaginaire, peuplent ce monde céleste qui est au dessus de lui.

La colonne vertébrale correspond à un ensemble composé de vertèbre. Certaines demeurent soudées comme les vertèbres coccygiennes et sacrées, d’autres donnent à la colonne sa souplesse : les lombaires, les dorsales et enfin les sept vertèbres cervicales.
Elles supportent à elles seules la totalité du squelette, notamment les os du thorax et de la boîte crânienne. Elles fixent l’ensemble des os du bassin et protègent la moelle épinière.
Comme le montre l’image ci contre, notre axe central n’est pas droit mais traversé par des courbures qui lui permettent d’amortir les chocs provoqués par la marche  bipède : deux concavités, l’une au niveau des cervicales, l’autre au niveau des lombaires que l’on appelle lordoses, enfin deux convexités au niveau des dorsales et de l’ensemble sacrum-coccyx.
Cette disposition contraire à un schéma rectiligne assure à la colonne une certaine souplesse…
Il existe une véritable interdépendance entre la colonne vertébrale avec son prolongement dans le bassin et un système complexe de muscles. La première supporte les muscles dorsaux, les obliques, le muscle du périnée et ceux de la ceinture abdominale (grand droit et transverse) qui s’y attachent.
Ces muscles en retour assurent par leur entrelacement le maintien  de la colonne. Si dès lors ces muscles de l’ abdomen sont relâchés alors leur rôle de soutien de la colonne s’affaiblit en même temps que tous les organes du ventre descendent vers le bas.
Trois dispositions permettent a contrario de préserver l’alignement et la solidité de la colonne vertébrale :

• Le bon positionnement du bassin qui ne doit pas basculer vers l’arrière ce qui accentuerait la lordose lombaire mais surtout qui entrainerait le relâchement de toute la  ceinture abdominale. Seule une position neutre dans l’axe de la colonne va permettre aux muscles abdominaux de remplir leur rôle.

 

Les différents défauts (rétroversion et surtout antéversion)
de positionnement du bassin et leur impact sur l’alignement
de la colonne et la tenue des abdominaux.
(in les cahiers de l’animateur, N°28, octobre 2008)

• Un travail musculaire efficace qui renforce entre autres les abdominaux superficiels ( grands droits ) et profonds  ( le transverse ). L’essentiel des exercices doivent alors privilégier le gainage des muscles en maintenant droit l’ensemble de la colonne. On verra plus loin comment les postures de yoga répondent à cet objet

• Il existe au dessus de l’abdomen ce muscle fondamental dont le mouvement vertical détermine notre respiration: c’est le diaphragme. Lorsque celui-ci descend les muscles de l’abdomen se compriment en sortant légèrement afin que les poumons puissent se remplir. Quand il remonte en sens inverse pour faire sortir l’air des poumons, le diaphragme entraîne avec lui tous les muscles et les organes vitaux vers le haut. Cette pression agit favorablement sur l’alignement de la colonne en même temps qu’elle masse les organes du ventre. C’est la raison pour laquelle les thérapeutes insistent sur l’importance de l’expiration et le yoga en fait là encore une base fondamentale de sa pratique respiratoire.

L’intérêt du Yoga dans la biomécanique de la colonne vertébrale

Les pratiques du yoga répondent aux exigences que requiert une colonne vertébrale en bonne santé.

Elles impliquent effectivement des exercices d’alignement et d’assouplissement de la colonne, de gainage comme de contraction des muscles ainsi que des pratiques respiratoires très utiles.
De nombreuses postures (ou asanas) assurent un alignement correct de la colonne en exigeant du sujet qu’il « s’autograndisse ».  Il s’agit en particulier des postures debout dont la plus emblématique reste Tadasana ( la posture de la montagne ) mais il en existe de nombreuses autres qui permettent au pratiquant de mieux s’approprier son schéma corporel autour de l’alignement vertébral.
On retrouve cette nécessité « d’autograndissement » de la colonne dans les pratiques de torsion car cela permet de mieux dégager le diaphragme afin de permettre à l’adepte de respirer.
Certaines asana combinent cet effort « d’autograndissement » à celui du gainage de la ceinture abdominale, toutes ces postures de force visent à développer l’énergie du ventre : Navasana par exemple mais bien d’autres encore.

Quelques exemples de postures et leur impact sur l’alignement de la colonne vertébrale

                                                                                                       
                                                            Tadasana, la posture de la montagne                                                                   Virabhadrasana, la posture du guerrier (1ère phase)
                                                                              

                 Navasana, la posture de la barque, et l’effort de gainage abdominal qu’elle nécessite                      Ardha-Matsyendrasana, demi posture du sage Matsyendranath

La pratique du yoga se fonde de surcroît sur d’autres exigences physiologiques qui vont accentuer, lorqu’elles sont respectées, l’efficacité des asanas dans leur exécution.

• Il s’agit d’abord de contracter deux zones précises situées sur notre axe central: la zone de l’anus – périnée et la gorge. Le Mulabandha correspond à cet effort de contraction de l’anus et des muscles proches de cette zone, en particulier le périnée. Le serrage de Mulabandha doit accompagner la prise de la posture et a pour effet de gainer la ceinture abdominale et de faire remonter vers le haut l’ensemble des organes de cette partie du corps. Plus haut le long de notre axe central Jalandharabandha peut encore aider le pratiquant à étirer sa colonne. Cette contraction plus légère que la précédente consiste à rétracter le menton jusqu’à le poser sur le sternum, ce qui a pour conséquence d’étirer vers le haut les vertèbres cervicales.
• Il s’agit ensuite d’imprimer de manière volontaire à la respiration un cycle beaucoup plus long. Ce principe demeure à la base de ce que l’on appelle le Pranayama, ensemble des pratiques liées à la respiration. En général, le cycle respiratoire comprend une phase d’expiration deux fois plus longue que la phase d’inspiration ( deux phases auxquelles on va rajouter une dernière de rétention de l’air les poumons pleins, quatre fois plus longue que le phase inspiratoire ). Mais retenons que, pour ce qui nous concerne, cette longue phase expiratoire fait justement remonter le diaphragme loin vers le haut avec les effets bénéfiques que nous avons présentés auparavant.

Alignement correct de la colonne, application des bandha, respiration pranique, autant d’exigences qu’illustrent parfaitement les grandes postures assises…


Comme dans Padmasana ci-contre, l’assise facilite la poussée vers le haut qu’imprime la contraction de Mulabandha. La ceinture abdominale, convenablement tenue, assure le maintien de la colonne vertébrale. Cet effort est amplifié par la respiration pranique. La contraction du Jalandarabandha étire enfin le haut de la colonne.

 

On comprend bien avec tout ce qui précède que le yoga cherche à faire remonter vers le haut le long de notre axe central et qu’au contraire les mauvaises habitudes corporelles qui marquent notre vie quotidienne tendent à faire descendre vers le bas: positionnement incorrect de la colonne, relâchement de la ceinture abdominale, descente des organes du ventre. Mais pourquoi un tel souci pour l’alignement de la colonne et pour le mouvement ascendant ? Pourquoi les yogis s’acharnent-ils à contraindre ainsi leur corps ?
Il faut chercher les réponses à ces questions au delà du corps lui même, car le yoga, loin d’être une simple gymnastique d’entretien, tire ses origines d’une spiritualité très ancienne née en Inde. Il date d’une époque si ancienne qu’elle semble remonter avant même les invasions aryennes qui auraient déferlé sur la péninsule indienne à partir du XIème siècle avant J.C. ( en même temps qu’une branche indo-européenne se dirigeait vers l’Ouest). En ces temps anciens, le yoga était une spiritualité imprégnée de cultes ancestraux: adoration d’une divinité céleste pré-aryenne, Shiva; culte voué à cette énergie féminine et créatrice: la Shakti.
Ces éléments de contexte mettent en lumière l’effort du yogi tout entier absorbé à rechercher le divin à travers sa propre intériorité. Et la verticalité de son corps n’est-elle pas le meilleur moyen pour s’ouvrir symboliquement au ciel ?

 

L’axe central, pilier de notre structure énergétique selon le tantrisme indien

Pour ce courant spirituel qui marque profondément la pensée indienne à partir du Xème siècle de notre ère, le tantrisme, la structure musculaire, squelettique et organique de notre corps ne constitue pas l’essentiel. Ce corps qu’il nomme « grossier » se trouve enveloppé dans une structure énergétique complexe: le corps subtil.
Le tantrisme divise ce corps subtil en plusieurs enveloppes, ou auras,  et organise cette structure autour d’un axe central qui se superpose à l’axe représenté par la colonne vertébrale. Son discours va plus loin:  façonné dans la diversité que nous imposent les variations du code génétique, le « corps grossier » ne serait que la réplique imparfaite ( puisqu’aucun corps ne ressemble à un autre ) d’une matrice unique à l’espèce humaine, une matrice de nature énergétique, le corps subtil.
Déjà la religion hindoue qui se développe à partir de l’arrivée des aryens considérait l’être humain prisonnier de son enveloppe charnelle comme de son existence ordinaire. Elle le condamne à subir pour l’éternité un cycle de naissances et de renaissances. Pratiquer le yoga consiste alors à développer l’énergie de son corps subtil afin de se libérer de sa condition ordinaire et de parvenir à la libération.

Les textes du tantrisme indien affirment que l’aura énergétique entoure et traverse notre corps physiologique par le moyen d’un réseau complexe de canaux qui s’apparentent aux méridiens de la médecine traditionnelle chinoise: les nâdi. La tradition en compte 72 000, toutefois trois principaux canaux sont le lieu de l’activation et de la montée de l’énergie. Ces trois grands nâdi ( Ida, Pingala et Sushumna ) suivent l’alignement de notre colonne vertébrale par un entrelacement des deux premiers autour du troisième, l’axe central de notre corps subtil.

Ce système de canaux comporte deux ouvertures: la première se situe à la base dans la zone anus-périnée. Elle est le lieu de cette énergie forte, de nature tellurique: la Shakti. On la personnifie dans les textes anciens sous la forme d’un serpent enroulé sur lui même que l’on nomme Kundalini ( Beaucoup d’ésotéristes occidentaux font l’analogie avec le caducée des grecs, c’est la raison pour laquelle certaines représentations comme la figure ci-dessus représentent Ida et Pingala sous la forme de deux serpents entrelacés autour de Sushumna ).
La seconde est la porte ouverte sur le cosmos au sommet du crâne à hauteur de la fontanelle, bien que certains auteurs la situent quelques centimètres plus haut. Elle est cette interface entre la personne humaine et l’univers, une énergie cosmique imprégnée de plénitude y pénètre: Shiva.
Tout le travail du yoga consiste selon les tantriques à faire remonter l’énergie du bas le long des nâdi donc le long de notre axe central, pour la faire fusionner avec l’énergie du haut au niveau du front, là où Ida rencontre Pingala ( voir la figure précédente ).
Les asanas, les contractions, et en particulier mulabandha et les exercices de Pranayama prennent ici tout leur sens, sur un registre différent cependant, sur le plan de notre corps énergétique.

Le yogi s’impose alors une discipline corporelle très exigeante qui assure la remontée de l’énergie vitale le long de l’axe central dans le but d’unifier son esprit à son corps, d’abolir la souffrance causée par la dualité entre sujet et objet… et de faire finalement Un avec le cosmos.

Il active en chemin des noeuds énergétiques situés à l’intersection des trois nâdi  le long de l’axe: ce sont les chakras.
Certains auteurs assurent que ces noeuds sont des zones où l’énergie développe en tournant sur elle même une force électro- magnétique qui alimente l’ensemble de la structure énergétique du corps subtil. Cette rotation des chakras leur donnerait par conséquent une intensité vibratoire qui varie de  manière croissante de la base vers la porte au sommet du crâne. Les ondes ainsi produites sont appréhendées par nos sens sous la forme de sons et de couleurs. D’inombrables chakras jalonnent notre axe central, cependant la tradition en retient sept principaux.

Nom des Chakras Localisation par rapport au
corps physiologique le long
de l’axe central
Vibration sonore (1) Vibration chromatique (2)
Sahasrara Porte, sommet du crâne    
Ajna Point intersourciller OM Bleu indigo
Vishuddha Gorge HAM Bleu Ciel
Anahata Coeur : poitrine YAM Vert
Manipura Plexus solaire RAM Jaune
Svadhisthana Entre le sexe et le nombril VAM Orange
Muladhara Base, zone anus-périnée LAM Rouge

(1) : Notons que l’on appelle ces syllabes des bija.
(2) : Les couleurs varient néanmoins selon les auteurs et le approches, celles qui sont représentées ici épousent le spectre naturel des couleurs

Là encore, toutes les pratiques du Hatha Yoga visent à activer les chakras dans le but de développer notre corps subtil.
On affirme que leur blocage serait la source de nombreux dysfonctionnements physiologiques voire psychologiques. Chacun de ces centres d’énergie présiderait à une étape dans la croissance puis dans le vieillissement de la personne humaine et déterminerait les grands traits de caractère.
Toujours est-il qu’aux chakras correspondent par procédé d’analogie différentes glandes endocrines et des zones précises du système nerveux. Ces zones sont elles-mêmes reliées à la moelle épinière alors que celle-ci se situe sur le même plan que la sushumna, notre axe central énergétique…

Chakras Zones activées parles chakras
d’un point de vus du systhème nerveux
Sahasrara (la porte) Cortex cérébral
Ajna Plexus de la carotide ou plexus caverneux
Vishuddha Plexus du phaynx
Anahata Plexus pulmonaire et cardiaque
Manipura Plexus solaire
Svadhishthana Plexus sacral
Muladhara (la base) Plexus du coccyx

Pour conclure, notre axe central semble se situer à la charnière entre le corps « grossier » ou physiologique et le corps subtil puisqu’à la colonne vertébrale se superpose une matrice énergétique complexe formée de canaux et de centres vitaux, les chakras. Ces deux corps ne s’ignorent pas, les dysfonctionnements de l’un sont repérables à travers l’excès ou le déficit énergétique de l’autre. Inversement, les chakras constituent des interfaces qui permettent d’agir par l’énergie sur le corps physiologique, en tous cas selon la pensée tantrique.

Plus encore, agir sur les chakras reviendrait à  se relier au cosmos via notre axe central.
C’est que la tradition tantrique établit une analogie très forte entre notre corps subtil et l’univers qui l’entoure. Le premier ne serait que la transcription d’une organisation cosmique qui se fonde sur la hiérarchie de grands éléments fondamentaux constitutifs de l’univers: les bhuthas. Ils sont au nombre de cinq et s’échelonnent de la base jusqu’à Vishuddha en suivant une progression de l’élément le plus grossier à l’élément le plus subtil.

Cette présentation appelle deux remarques.
L’analogie entre la hiérachie des bhuthas à travers notre axe central et la physiologie humaine semble évidente. Comment ne pas voir dans la Terre notre système d’excrétion des déchets, dans l’Eau la zone de la vessie et des sécrétions sexuelles, dans le Feu les organes de la digestion, dans l’Air l’appareil respiratoire quant à l’Ether l’organe de la voix ?
Le tantrisme nous offre un procédé élégant d’analogie qui met en correspondance le microcosme de notre corps avec les grandes structures de l’Univers en suivant un ordre ascendant calqué sur notre axe central. Cela explique une préoccupation qu’ont certains pratiquants du yoga de se mettre en accord avec les cycles de la Nature: phases lunaires, cycle des saisons, etc…

Par ailleurs le yogi, lorsqu’il fait remonter l’énergie vitale le long des nâdi, transforme cette énergie en la rendant de plus en plus subtile afin qu’elle devienne finalement subtile »lumière ». Il existe effectivement dans ce courant de pensée l’idée qu’il est possible de transmuter les éléments aussi bien que les énergies.

L’alignement de la colonne, plus qu’une simple hygiène posturale, ouvrirait donc dans le yoga tantrique la porte au samadhi, à l’illumination:

« tenant son corps bien droit, le yogin saluera d’abord sa divinité d’élection ».         Yogatattva Upanishad

 

L’axe central dans la mythologie hindoue

« Dans ton corps est le mont Méru »       Shiva Samhitâ
Que signifie ce mystérieux aphorisme ?
Les conceptions du tantrisme trouvent leur racine dans les dogmes de cette religion plurimillénaire qu’est l’hindouisme. Nous savons par ailleurs que celui-ci constitue la matrice spirituelle du yoga traditionnel.
L’analogie qui est établie entre un micocosme à l’échelle du corps et un macrocosme à l’échelle de l’univers s’organise autour d’un axe vertical. Celui-ci constitue un pilier le long duquel on hiérarchise  à l’intérieur du corps les niveaux d’intensité énergétique et donc les grands éléments fondamentaux de l’univers, du plus grossier au plus subtil.
Cette vision semble directement découler de la mythologie hindoue.

Celle ci affirme que l’univers est organisé en trois mondes qui se disposent de manière hiérarchique le long d’un axe du monde vertical. Cependant cette présentation reste un peu figée car en réalité ces mondes tournent symboliquement au gré du cycle des naissances et des renaissances autour de cet axe central. L’image qui en découle devient celle d’une gigantesque roue cosmique en rotation sur elle même…
Ce qui nous importe ici est de constater que l’hindouisme définit à l’image du corps un univers hiérachisé et centré sur un axe.
A la base, sur la Terre, repose d’abord le règne minéral, puis au dessus vivent les plantes et les animaux dans toute leur diversité. C’est le premier de ces trois mondes, le monde terrestre. Au sommet de ce monde vivent les hommes prisonniers, comme toutes les créatures, du cycle éternel des naissances et des renaissances. Cependant ils se détachent du reste du monde terrestre par leur capacité à le comprendre et à s’affranchir de ses chaînes grâce à la voie du yoga. Dans la tradition, les hommes maîtrisent enfin la langue des dieux, le sanskrit, ils peuvent accéder par conséquent aux mondes supérieurs.
Au dessus domine ensuite un monde aérien peuplé de créatures intermédiaires entre les dieux et les hommes.
La mythologie hindoue regorge de génies, d’anges, de nymphes, de démons voire de dragons qui possèdent des qualités surnaturelles et qui interviennent comme bon leur semble dans la vie des hommes.
Au dessus encore règne le monde céleste ou subtil, c’est le royaume des dieux. Il est lui même divisé en différentes catégories rigoureusement hiérachisées. D’abord vient une nuée de divinités mineures qui servent les dieux majeurs. Puis on accède au panthéon des grands dieux de l’hindouisme: Varuna, Rudra, etc…
Trois d’entre eux occupent le sommet de cette hiérarchie cosmique, la Trimurti représentative de l’hindouisme: Brahma, Vishnu et Shiva.  Il y a enfin un au delà où tout n’est que lumière et absolu, les hindous l’appellent Brahman. 

Cette disposition que soutient l’axe central obéit à la fois à une hiérachie qui va du plus grossier au plus subtil mais aussi de la multitude à l’unité:

L’allégorie la plus couramment utilisée est celle d’une montagne, le Mont Méru. En son sommet, sur le toit du monde, vivraient les dieux. Mais certains penseurs hindous affirment que celui-ci ne serait occupé que par Shiva et son épouse, Parvatî, la déesse de la montagne.

Ce détail n’est pas anodin quand on sait que Shiva incarne ce principe d’énergie cosmique qui règne à l’état latent et que vient fusionner l’énergie vitale depuis la base. Dieu de la destruction puis de la régénérescense, il est aussi le premier des yogis. Les hommes le représente souvent en posture de méditation. Il tient dans l’une de ses quatre mains le trident comme sur l’image ci-contre qui symbolise l’axe central, cette verticalité du corps propice à la quête intérieure. Les trois dents correspondraient aux trois nâdis, Ida,Pingala et Sushumna.
Pour revenir au Mont Méru, on affirme qu’il se trouverait dans les montagnes de l’Himalaya. Tout comme les hindouistes, les bouddhistes et les jaïnistes le tiennent pour sacré.
Cette figure allégorique de l’axe central qui soutient le monde correspond effectivement à un sommet qui se situe aux confins du Tibet, de l’Inde et du Népal. Il s’agit du Mont Kailash, plus haute montagne du Tibet avec une altitude de 6 714 m.


Lorsque l’on observe cette montagne, on est frappé par la forme régulière de la crête, une véritable pyramide. Sans doute ce sommet a-t-il été choisi parce que sa forme inspirait aux sages de l’Inde ancienne l’axe du monde, réplique dans le macrocosme de notre propre axe central…

 

La symbolique de l’axe central dans  d’autres traditions orientales

Loin au delà de la chaîne de l’Himalaya, par delà le Tibet à l’Est, la civilisation chinoise a aussi développé une antique conception du monde.
Celle-ci s’organise à partir de deux pôles: le Ciel et la Terre. Mais contrairement aux Indiens, ce sont les forces cosmiques qui descendraient vers la Terre afin d’insuffler la vie.
Un axe de monde relie ces deux pôles et sert de catalyseur à ces forces cosmiques. Lorsque la Chine fut dirigée par des empereurs, ceux-ci incarnaient à l’échelle humaine cet axe central. Ce procédé analogique permettait par conséquent d’assurer une dignité céleste à la personne impériale. Puis l’analogie était étendue à chaque individu de telle sorte que chaque corps d’être humain se voyait structuré autour d’un axe central , liaison symbolique entre la terre et le ciel.
Cet aspect de la philosophie taoiste a bien sûr influencé les praticiens de la gymnastique chinoise, le Qi Gong.

Deux points situés aux extrémités de l’axe central ouvrent sur l’univers. Au sommet du crâne, le point Bai Hui qui est en contact avec le ciel. Dans la zone du périnée, c’est le point Hui Yin qui met l’adepte en contact avec alea Terre.
L’art dui Qi Gong consisterait à amener le pratiquant vers une prise de conscience méditative de l’axe qui traverse son corps. L’enchaînement des mouvements est réalisé en se situant par rapport à l’axe central. On pourrait affirmer que cette discipline vise à mettre notre axe en mouvement, à en développer la conscience aigue afin de mieux se relier à la Terre et au Ciel.

Si l’on voyage au delà de la Chine, on parvient au Japon où depuis des siècles s’est développée une branche du bouddhisme qui met particulièrement en avant le travail sur la posture. Il s’agit du Zen.

A la différence du yoga, la posture en zazen n’est pas le moyen de la méditation, ni d’une éventuelle remontée de l’énergie, elle n’en est pas le préalable.
Elle en constitue simplement la finalité.
Zazen est une posture assise, la plupart du temps en lotus, mais pas obligatoirement. Car l’essentiel ne réside pas dans le croisement des jambes mais dans la rectitude du corps, autrement dit un alignement correct dans la verticalité.
L’alignement du bout du nez par rapport au nombril dans la prise de la posture entraine une rétraction légère au niveau de la gorge et l’étirement des vertèbres cervicales. L’alignement correct de la colonne est gage d’un bon zazen car il facilite l’immobilité du corps aisni qu’une meilleure circulation de l’énergie.
Dans la méditation bouddhiste comme dans le Yoga, l’immobilité physique aboutit au calme de l’esprit. Il facilite un lâcher prise indispensable à la méditation.
Cette idée de statisme du corps autour de notre axe central renvoit bien sûr à l’image de la montagne!

Le fondateur de la lignée zen sôtô, Dogzen, s’exprime ainsi: « s’asseoir immobile comme une puissante montagne »!

En conclusion, un alignement du corps à partir de notre axe central semble bien la condition de toute recherche spirituelle intérieure et ce, quelque soit la tradition. Notre microcosme intérieur constitue une réplique pour l’Univers, cette sorte de macrocosme extérieur qui s’organise lui même autour d’un axe central.
Ces constatations restent valables de chaque côté de l’Himalaya et montrent finalement que la thématique de l’axe central répond à un besoin très ancien de spiritualité dans cette partie du monde…  

  Joan TRECH

Sources  bibliographiques :

TUAN L., Le grand livre des chakras, les centres de la force vitale, éd. De Vecchi, 2007.

VARENNE J., Aux sources du Yoga, éd. Jacqueline Renard, Paris, 1989.
Je remercie chaleureusement Christophe JOBAZE, professionnel de santé et Gérard DUC, professeur de yoga et formateur d’enseignants, pour leur amicale et attentive relecture.