Le mala de rudraksha / 2ième partie

la danse de l’énergie

 

En vertu du principe d’analogie entre microcosme et macrocosme, les 108 graines du mala évoquent à la fois les rythmes du souffle que le yogi cherche à maîtriser et les cycles du temps qui régissent l’humanité. La pratique du mala, ou japa yoga, permet d’intégrer les cycles du soleil et de la lune et d’entrer dans la ronde de l’énergie qui ouvre la conscience. Égrainer le mala devient alors une offrande à l’union de Shiva et Shakti.

 

Dans le numéro précédent d’Infos Yoga , nous avons introduit la symbolique du 108 dans la tradition indienne. Nous avons évoqué en particulier des aspects numérologiques, géométriques, astronomiques et astrologiques. Nous aurions également pu aborder des aspects liés à l’alphabet sanskrit1 ou à la géographie sacrée2.

Nous poursuivrons en relevant la relation qui existe entre le 108, le souffle énergétique et la vision traditionnelle du temps.

 

Souffles, luminaires et mala

On peut mettre le 108 en relation avec les cycles du souffle.

Le rythme respiratoire moyen d’une personne avec une activité normale est de 15 souffles (inspiration-expiration) par minute, cela fait 900 souffles en une heure, 10 800 en 12 heures et 21 600 souffles en 24 heures.

Certains textes traditionnels, comme le Vijnana Bhairava Tantra, affirment que si le yogi arrive à maintenir son attention sur le souffle avec le mantra « Ham Sa » 21 600 fois sans distraction, il réalise instantanément l’Éveil3. On sait que le souffle passe alternativement à gauche et à droite dans les canaux lunaire et solaire, cela fait donc 10 800 souffles lunaires et 10 800 souffles solaires durant 24 heures. Par ailleurs, il est dit que les 10 800 premiers souffles d’un jour sont associés à la phase ascendante du Soleil (de minuit à midi) et les 10 800 suivants, à sa phase descendante (de midi à minuit).

Notons que 10 800 est une variation de 108. En effet, dans l’approche traditionnelle, on peut ajouter ou enlever autant de 0 que l’on veut à une valeur symbolique ; celle-ci demeure toujours la même4.

Pour se relier au flux de l’énergie solaire ascendante et descendante, durant la récitation d’un mantra avec un mala, lorsqu’on arrive à la 109e graine après avoir dit 108 mantra, on retourne le mala pour partir dans l’autre sens, afin de réciter les 108 suivants, et ainsi de suite. Dans ce contexte, la 109e graine représente tantôt le solstice d’été ou midi, tantôt le solstice d’hiver ou minuit. Partir dans l’autre sens, c’est se relier au Soleil, lequel inverse sa course à ces moments clefs de l’année ou du jour. C’est l’une des raisons pour lesquelles on ne passe pas sur cette graine5.

On peut également mettre en relation les 10 800 premiers souffles (ou les 108 premiers mantra) avec la phase ascendante de la Lune au cours d’une journée ou d’un mois, et les 10 800 souffles suivants (ou les 108 mantra suivants) avec la phase descendante de la Lune au cours du même jour ou du même mois. La 109e graine désigne alors les moments ou la Lune arrive au plus haut et au plus bas de sa course quotidienne ou mensuelle. Que le yogi se relie plutôt au Soleil ou plutôt à la Lune, le principe reste le même.

Le mala s’avère ainsi un moyen symbolique pour se connecter aux rythmes naturels du cosmos, en particulier à la course des luminaires : le Soleil et la Lune.

Dans une autre vision traditionnelle du Japa (récitation continue de mantra) il est stipulé qu’un yogi qui s’adonne de façon suivie à cette pratique peut lui consacrer 12 heures par jour, soit le temps de 10 800 souffles ; les autres 12 heures étant consacrées au sommeil et autres nécessités du quotidien.

On dit également que la récitation d’un mantra commence à être efficace à partir de 108 mala c’est à dire 108 fois 108 mantra. Si on n’a pas le temps d’effectuer une telle pratique, il est conseillé de réciter 12 ou 27 mala (ou un multiple de ces 2 valeurs pour se relier au Soleil ou à la Lune).

 

Le 108 et le temps

On peut rapprocher les 21 600 souffles d’une journée des 21 600 minutes d’arc que comporte un cercle. En effet, un cercle est divisé en 360°, chaque degré comportant 60 minutes d’arc, 360 x 60 = 21 600. Ce rapprochement entre la journée et le cercle permet de se relier à une vision du temps plus circulaire que linéaire, cette approche cyclique est bien plus porteuse dans une discipline basée sur le mouvement de l’énergie, car celle-ci se manifeste de façon circulaire (ou spiralée), des atomes jusqu’aux galaxies.

Il faut noter que dans notre vision moderne du temps, un jour est composé de 24 heures, chaque heure contient 60 minutes, si bien qu’un jour comporte 1 440 minutes, ce qui renvoie à un nombre solaire par excellence (12×12 = 144). Une minute est composée de 60 secondes, ce qui fait 3 600 secondes par heure.

Dans la vision traditionnelle védique, un jour est composé de 60 gathi6. Un gathi est divisé en 60 pala, eux-mêmes divisés en 60 vipala. Il y a donc, dans un jour, 3 600 pala (60 gathi x 60 pala) et 216 000 vipala (60 gathi x 60 pala x 60 vipala). En tenant compte du rythme des luminaires, on peut diviser ce nombre en deux : 108 000 vipala durant la montée du Soleil ou de la Lune et 108 000 vipala durant la descente du Soleil ou de la Lune.
 

Dans cette approche du temps, nous retrouvons la valeur 3 600 qui renvoie au cercle de 360°, 108 000 qui renvoie au 108 et 216 000 qui renvoie à la fois aux 21 600 souffles quotidiens et aux 2 160 ans d’une ère précessionnelle.

Le grand cycle de la précession des équinoxes (ou année précessionnelle) dure 25 920 ans, soit 12 fois 2 160 ans et 24 fois 1 080 ans. Chacune des 12 divisions de 2 160 ans qui compose ce grand cycle est appelé « ère précessionnelle ». Chaque ère précessionnelle est associée à un signe du zodiaque (ère des poissons, ère du verseau etc7.) Ainsi, l’humanité passe par des cycles analogues à ceux que connaît l’individu dans son souffle.

Une ère précessionnelle de 2 160 ans peut être divisée en deux fois 1 080 ans avec une phase ascendante et une phase descendante, comme c’est le cas au cours d’une année pour le Soleil (du solstice d’hiver au solstice d’été, et vice versa) ou au cours d’une journée (de minuit à midi, et vice versa). En réalisant ce lien, l’individu peut ainsi se sentir relié aux cycles cosmiques, qui, dans une vision traditionnelle, ne sont qu’une dimension supérieure des mêmes cycles qui le déterminent (journée, mois, année, et autres cycles des planètes).

illustration-1Figure 1

Le mala de rudraksha avec ses 108 graines comme autant d’yeux de Shiva peut symboliser toutes les phases du temps, qu’elles soient à l’échelle de l’individu, de l’humanité ou de l’univers. Parmi les multiples aspects de Shiva, il en est deux qui sont plus particulièrement en relation avec le temps : Nataraja et Mahakala. Le premier, Nataraja (illustration 1) est le roi des danseurs qui fait et défait les mondes dans sa danse cosmique. Les récitations de mantra ou les répétitions de bija ponctuées par les graines du mala, qui tourne comme les planètes et les galaxies, activent peu à peu la danse de l’énergie comme un écho à la danse cosmique de Nataraja rythmée par son tambour.

Quant au second, Mahakala, Lilian Silburn le présente ainsi : « pour les sivaïtes, Siva qui résorbe l’univers est Mahakala, ‘Grand Temps’, à savoir le Temps indivis considéré en son essence, et donc l’éternité même. Il joue dès les époques reculées un rôle considérable bien qu’ambivalent, car il se présente selon l’angle envisagé comme mort ou comme source de vie : mort et servitude pour l’ignorant sous l’aspect du temps qui ronge sans arrêt la vie humaine, mais pour celui qui le reconnaît en sa réalité, tourbillon ardent d’énergies divines que sont toutes ses puissances unifiées.»8

Dans ce contexte, les yogi pleinement absorbés dans le son du mantra et dans le mouvement du mala ne craignent plus la mort. En effet, celle-ci est intégrée au jeu divin dans lequel les yogi s’inscrivent à travers leur pratique.

Quelques usages du mala de rudraksha
 

Dans le yoga traditionnel, les pratiques avec le mala de rudraksha sont un aspect essentiel pour se relier aux cycles du temps et de l’énergie en prenant conscience de l’identité du microcosme et du macrocosme.

Cependant, force est de constater que bien peu de cours de yoga intègrent ces pratiques. Il n’est pas rare de rencontrer d’anciens pratiquants de yoga qui n’ont jamais utilisé de mantra et encore moins de mala. Il est pourtant possible, sans entrer dans une approche trop ésotérique ou exotique, de proposer des pratiques simples de dharana ou de pranayama avec le mala de rudraksha. Par exemple, la récitation des bija dans les chakras : en assise les yeux clos, le mala dans la main droite, posé sur le genou (illustration 2). Pour égrainer le mala, il faut faire passer les graines entre l’index et le majeur en les ramenant vers soi avec le pouce (illustration 3). Porter l’attention dans la base (Muladhara chakra) en passant la première graine et en prononçant mentalement le bija LAM puis monter dans le pubis (Svadhistana chakra) en passant la deuxième graine et en prononçant le bija VAM, puis se centrer dans le ventre (Manipura chakra) en passant la troisième graine et en prononçant le bija RAM, venir ensuite dans le cœur (Anahata chakra) en passant la quatrième graine et en prononçant le bija YAM, puis porter l’attention dans la gorge (Vishuddha chakra) en passant la cinquième graine et en prononçant le bija HAM, et enfin monter dans le front (Ajna chakra) en passant la sixième graine et en prononçant le bija OM. Puis revenir dans la base pour la septième graine et ainsi de suite jusqu’à la 108ème graine qui doit correspondre à Ajna Chakra. Si ce n’est pas le cas, soit on s’est trompé dans un moment d’inattention, soit notre mala n’a pas 108 graines !9

                       Figure 2

illustration-3Lorsqu’on termine le mala, il ne faut pas passer sur le mont Mérou (la 109ème graine) mais retourner le mala et repartir dans l’autre sens. On peut continuer à dire les bija dans tous les centres ou bien choisir un chakra parmi les six et répéter 108 fois le même bija en s’efforçant de garder l’attention dans le chakra en question. Cela demande plus de concentration que de passer dans tous les centres, car il y a plus de risques de distraction. Si on a le temps, on peut faire ainsi les six chakras en partant du bas, ce qui fait en tout sept mala, le premier en passant de centres en centres et ensuite un mala dans chaque chakra. A la fin du dernier cycle, lâcher le mala, prendre un geste joint et rester centré dans Ajna chakra en silence. Lorsque l’on a l’habitude de cette pratique, on peut visualiser les chakras sous la forme de lotus ou de roues avec le nombre de pétales ou de rayons qui leur correspond. Il est aussi possible de visualiser une forme géométrique dans chaque centre, en lien avec les éléments (bhuta) correspondants : dans la base, un carré jaune pour la terre ; dans le pubis, un croissant de lune blanc orienté vers le ciel pour l’eau ; dans le ventre, un triangle rouge pour le feu ; dans le cœur, une étoile verte à six branches pour l’air  ; dans la gorge, une sphère bleue pour l’espace et dans le front, simplement la lumière de la conscience. Ces formes font office de yantra simples, comme les bija (syllabes germes) sont des mantra élémentaires. Il s’agit de bien tout synchroniser, porter l’attention dans la zone en question, voir le yantra et sa couleur, dire le bija et passer la graine en même temps. Par la suite, on peut encore rajouter des éléments dans chaque centre, en particulier les jñânendriya (organes de connaissance liés aux six sens) et karmendriya (organes d’action liés aux six fonctions). Cette pratique de concentration constitue aussi un travail de synchronisation et une familiarisation progressive avec les différents éléments associés aux chakras10. Ainsi, cette pratique très simple au départ peut se décliner de différentes façons en s’élaborant progressivement. Finalement, il est possible de faire la même pratique en y associant le souffle sur un rythme de kapalabhati. On relie alors le pranayama au dharana, ce qui a le mérite de montrer que les différents anga ne sont pas vraiment séparés et que la tendance à saucissonner la pratique de façon rigide va à l’encontre de l’esprit du yoga, qui est l’art d’unifier les choses.

                                                                                                                     Figure 3

img_0327Une autre pratique avec le mala consiste à répéter le mantra OM NAMAH SHIVAYA 108 fois à haute voix en passant les graines sur le OM au début de chaque mantra puis, 108 fois le même mantra murmuré, puis 108 fois le même mantra répété mentalement. A la fin, lâcher le mala et rester en silence. On peut faire toute la pratique les yeux fermés ou bien réciter les trois mala les yeux ouverts en fixant le centre du Shri Yantra avant de fermer les yeux en demeurant en silence, le regard toujours immobile sur le centre de l’image rémanente qui apparaît alors. Si l’on connaît les trois niveaux de verbalisation mentale d’un mantra, on peut alors enchaîner cinq mala : le premier à haute voix, le second chuchoté, le troisième mentalement articulé (verbalisation grossière), le quatrième mentalement non articulé (verbalisation plus subtile), et le cinquième mentalement entendu (passer les graines en silence en guettant un éventuel écho du mantra).Terminer la pratique en méditation silencieuse. Ces cinq mala constituent une belle offrande à Shiva.

Il est également possible d’utiliser le mala pour le pranayama. Par exemple, dans l’apprentissage du petit pranayama : un temps d’inspiration, quatre temps à poumons pleins et deux temps d’expiration, en s’efforçant d’atteindre le rythme 8-32-16. Cet apprentissage assez exigeant est facilité par certains mudra et certaines visualisations. Par exemple, on peut faire ashvini mudra sur chaque décompte pendant la phase d’arrêt à poumons pleins (antar kumbhaka). On peut aussi égrainer le mala pendant cette même phase de kumbhaka.

lingamala-illustration-4Figure 4

Si on fait une pratique personnelle avec une divinité particulière (Ishta devata), le mala permet de compter le nombre de mantra, et surtout de charger le mala de l’énergie de la déité qui pourra avoir un effet protecteur et libérateur.

Si on utilise un lingam dans sa pratique personnelle ou lors de rituels, le mala, enroulé autour du lingam, fera alors office de Yoni en lui permettant de se maintenir dans la verticalité qui lui convient (illustration 4). C’est bien entendu l’union Shiva-Shakti qui est évoquée à travers ce symbole. Le mala statique représente ainsi la Yoni, matrice de l’univers, tandis que le mala dans la dynamique du mouvement circulaire active la danse de l’énergie de la Shakti, indissociable de la conscience de Shiva.

 

 

 

 

Pour plus de détails sur les cycles solaire et lunaire consulter Les éclipses mythes et symboles, Khristophe LANIER (édition Peuple du monde) disponible à l’École de Yoga Horizon et sur le site internet.

 

1 Les 54 lettres de l’alphabet sanskrit ont chacune une double nature Shiva et Shakti, ce qui fait 108

2 Les latitude et longitude combinées du Gange donnent 108. En effet, le Gange coule entre les latitudes 79° nord et 91° nord, soit un écart de 12°, et entre les longitudes 31°est et 22°, soit un écart de 9° . Une fois de plus 9 x 12 = 108

3 Il est également dit qu’un yogi qui arrive à maîtriser sa respiration jusqu’à n’avoir plus que 108 souffles dans un jour réalise l’Éveil.

4 C’est pourquoi on parle parfois de 84 asana et parfois de 84 000, qui représentent alors toutes les variantes.

5 L’autre raison est qu’il n’est pas question de passer sur cette 109e graine car elle représente le Guru, que l’on doit respecter; ou l’axe du monde, la montagne sacrée qu’on ne peut escalader, mais que l’on doit circumambuler comme un stupa.

6 Le gathi ou le gathika est estimé à 24 minutes. C’est une unité de temps très importante dans le pranayama car il représente un seuil au-delà duquel les effets d’une pratique commencent vraiment à se manifester

7 A noter que la précession des équinoxes est un mouvement rétrograde, ce qui implique que dans ce cycle, l’ordre des signes du zodiaque est inversé.

8 Lilian Silburn Hymnes aux Kali la roue des énergies divine,ed. De Boccard, 1995

9 Lorsqu’on se procure un mala, il est conseillé de compter s’il a bien 108 graines et si la 109ème est bien attachée. Il vaut mieux prendre des mala dont les rudraksha sont séparés par un nœud car ils sont plus solides et ne risquent pas de se distendre.

10 Dans le Samkya, système philosophique associé au yoga, les jñânendriya et les karmendriya font partie des différents tattvas qui nous constituent

 

Khristophe Lanier

Paru dans Info-yoga n°103 été 2015