Les 10 mahavidya, 10 manifestations de la Shakti

 

Les mahavidya sont les 10 aspects de l’adi parashakti (la déesse, la devi, l’être suprême). Cette mère divine est personnifiée. « Maha » signifie « grande » et « vidya » peut être traduit par « sagesse », « connaissance » ou encore « manifestation ». Chacune des 10 mahavidya représente un aspect différent du divin. Les différentes déesses auxquelles on rend hommage en Inde sont les reflets de la Shakti, de l’énergie : malgré leurs apparences très différentes elles sont identiques, seuls leurs modes d’expression varient. Les Mahavidya représentent dix états d’esprit, états d’éveil que nous pouvons expérimenter dans notre quête de connaissance. Ces énergies sont présentes en nous et hors de nous. Elles sont des parties de nous qui se manifestent parfois, mais aussi des situations qui peuvent se présenter et auxquelles nous devons faire face.

 

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10 aspects du divin qui guident le chercheur vers la libération.

Sati, l’épouse de Shiva,10-Mahavidya-yantraa épousé ce dernier contre l’avis de ses parents. Daksha, le père de Sati, a organisé un yagna (rite védique) auquel il a convié tous les dieux sauf Shiva. Sati demanda à Shiva d’y participer tout de même mais Shiva refusa. Pour lui prouver sa puissance, Sati prit la forme de la mère divine. Shiva essaya de fuir mais où qu’il aille se trouvait Sati sous une forme différente. Elle lui montra ainsi ses 10 aspects.

L’ordre est important dans la présentation des 10 mahavidya. Paradoxalement, d’un texte à l’autre cet ordre change, nous nous contenterons d’en présenter un ici. La première des mahavidya, Kali, représente le stade de plus évolué de l’énergie. Comme la kundalini qui s’élance de la base vers la porte, la dernière des mahavidya (Kamala) correspond aux premiers stades de l’éveil de l’énergie vitale. Chacune d’entre elles personnifie une étape à franchir pour atteindre la porte.

Les yantra et les mantras sont utilisés pour invoquer ces différents aspects du divin. À chaque mahavidya un diagramme et un mantra sont donc associés.

 

Présentation des 10 mahavidya

. Kali 

Kali elle-même revêt plusieurs formes, citons seulement les 2 plus importantes, Camunda et Dakshinalkali. kali-yantra

Kali s’est battue contre le démon Raktabija : lorsqu’une goutte de son sang tombait sur le sol, un autre démon apparaissait. Kali, sous la forme de Camunda, lécha tout le sang du démon qui recouvrait le sol, détruisant ainsi tous les démons sans faire couler leur sang. Raktabija n’est rien d’autre que la représentation de l’esprit ordinaire qui est perpétuellement en mouvement. Camunda représente donc la capacité à arrêter l’activité du mental.

Quant à Dakshinakali, elle réalise plusieurs mudra : varadamudra (le geste du don, la paume ouverte) et abhayamudra (le geste qui dissipe la peur : la main est à la verticale, la paume ouverte et les doigts joints). Elle tient l’épée de la connaissance (viveka, capacité à discriminer) et les têtes coupées de plusieurs démons (égo, attachement). Sa nudité représente son absence de limites, de liens. Les cheveux longs et détachés indiquent qu’elle ne se plie pas aux conventions. Le collier de crânes qu’elle porte autour de son cou représente le pouvoir créatif. Les bras coupés qu’elle porte à la ceinture symbolisent le pouvoir de couper les liens du karma et donc de se libérer du samsara.

Quelle que soit sa forme, Kali représente le pouvoir de transformation qui permet de transcender la condition humaine pour accéder au divin.

. Tara

tara yantraTout comme Kali, Tara revêt de multiples aspects. Elle est plus souvent associée au bouddhisme tibétain qu’à l’hindouisme. Son nom signifie littéralement « étoile ». C’est ainsi elle qui guide, qui aide à passer de l’ombre à la lumière telle l’étoile du berger, elle qui aide à franchir la frontière entre l’ignorance et la connaissance. Elle est aussi celle qui nous fait traverser le samsara où nous passons d’une incarnation à l’autre.

Comme Dakshinakali elle est représentée avec 4 bras. Dans ses mains elle tient l’épée de la connaissance (jnanakhadga) et une tête coupée qui est une image du sectionnement de l’égo. Grâce au pouvoir de la conscience, cette mahavidya nous permet de trancher cet égo qui nous limite grâce à l’épée. L’égo ne se limite pas à l’orgueil, c’est un ensemble de conditionnements dont il faut se défaire si l’on souhaite accéder à notre être véritable, celui qui est au-delà des concepts et des conditionnements. Tara tient également des ciseaux qui symbolisent cette même coupure des attachements et sa dernière main tient un lotus de couleur bleue, son cœur ouvert. Le troisième œil au centre de son front à l’emplacement du chakra ajna est synonyme de connaissance, on le comprend parfois comme sa capacité à voir les trois temps (passé, présent, futur)… Ou sa capacité à comprendre qu’ils ne forment qu’un ?

Les cheveux de Tara ne sont pas détachés comme ceux de Kali. Ce qu’elle représente n’est pas la liberté mais l’ascétisme, la rigueur du yogi (ou de la yogini) qui parvient à maîtriser les fluctuations du mental. Akshobhya, le serpent à dix têtes qui représente la conscience de Shiva s’élève au-dessus d’elle. Cette conscience immobile est celle qui laisse émerger la transparence de l’esprit libre des conditionnements et des limitations.

. Shodashi

Shodashi est souvent confondue avec Tripura Sundari. Elle est parfois appelée Rajarajesvari, Lalita, Kamesvari ou encore Srividya. Dans ses shodashimains elle tient une corde, un aiguillon, un arc et 5 flèches. Le nœud représente le pouvoir captivant de la beauté, l’aiguillon la capacité de détachement. L’arc est un symbole du mental tandis que les 5 flèches sont les 5 sens (pour les yogis, le mental est considéré comme le 6ème des sens). Ces flèches sont représentées sous la forme de fleur pour faire référence à la manière dont nos perceptions sensorielles peuvent nous charmer.

Shodashi est assise sur un trône dont les 4 pieds sont Brahma (la force de création), Vishnou (la préservation, la conservation), Rudra (la destruction), et Mahesvara (la dissimulation). Les textes de Bhaskararaya traduisent le nom de « Tripura Sundari » par « celle dont la beauté se manifeste dans les 3 mondes ». Elle représente l’état de conscience appelé sadashiva tattva (la conscience d’être soi, l’expérience directe du divin en soi et dans le monde qui apparaît comme extérieur à soi). Le résultat de cette prise de conscience est la sensation de non séparation entre soi et les autres. La voie d’accès à cette connaissance est la reconnaissance de la beauté en toute chose, la capacité à voir l’extraordinaire dans ce qui semble commun, la conviction que rien n’est extérieur à nous.

. Bhuvaneshvari

bhuvaneswari yantraBhuvaneshvari est la 4ème mahavidya, elle ressemble à Tripura Sundari. Elle représente le monde manifesté et notre expérience de celui-ci. Son nom est composé de Bhuvana (le monde dans lequel nous vivons) et isvari (la souveraine). On traduit parfois Bhuvaneshvari par « maîtresse du monde » mais son pouvoir s’étend bien au-delà de la Terre ou même de l’univers que nous pouvons concevoir. Elle est parfois appelée Mahamaya (au grand pouvoir magique), Sarvarupa (celle dont la forme est tout) ou encore Visvarupa (celle qui apparaît comme étant l’univers). L’idée commune derrière ces noms est que Bhuvaneshvari est présente dans chaque expérience, dans chaque chose. Elle est représentée comme une femme couverte de bijoux, ce qui est une image du monde matériel. Elle tient parfois un récipient plein de pierres précieuses, elle est alors une source d’abondance. On peut ici comprendre que le monde matériel a la capacité d’enrichir le chercheur spirituel, il ne faut donc pas le rejeter. Comme Shodashi elle est représentée avec trois yeux, elle connaît les 3 temps. Elle tient parfois la corde et l’aiguillon, elle a la capacité de nous entraver ou de nous libérer. Elle nous incite à dépasser les limitations de la vie humaine et à découvrir notre nature divine. Assise sur une fleur de lotus, elle est la pureté et la perfection qui naît de la boue (le monde manifesté). Preuve que l’on peut se servir de ce monde comme support pour dépasser l’état de conscience ordinaire ! Elle représente la lumière de la conscience, de la présence à l’instant. Elle est présente à chaque instant et en chaque chose même si nous n’avons pas toujours la capacité de la reconnaître.

Bhairava. Bhairavi

Le nom de Bhairavi signifie « terrible », « horrible ». Un qualificatif qui peut sembler paradoxal car Bhairavi est également lumineuse, elle est représentée avec un disque solaire brillant ou plusieurs soleils. Comme Krishna qui en révélant sa vraie nature à Arjuna l’a terrifié, Bhairavi provoque la peur non à cause de sa noirceur, mais à cause de son éclat. Lorsque nous nous engageons sur une voie spirituelle, nous sommes pleins d’idées préconçues sur la manière dont la connaissance va se révéler. En réalité, lorsqu’elle se présente, bien souvent la forme quelle prend nous rebute ou nous incite à rebrousser chemin. Nous avons alors été éblouis et terrifiés par l’éclat de Bhairavi mais une fois que nous avons la capacité de regarder cette lumière, le monde prend une tout autre teinte. Finalement, toute expérience déstabilisante peut s’avérer bénéfique. Le feu de Bhairavi peut brûler mais il est nécessaire pour nous éclairer.

. Chinnamasta

Chinnamasta signifie « celle qui n’a plus de tête ». Elle tient dans une main sa propre tête coupée de laquelle sortent trois jets de sang. Elle Chinnamastaboit une partie du sang, Dakini et Varnini qui l’entourent s’abreuvent aux deux autres sources. Dakini est noire, Varnini est rouge et Chinnamasta qui se tient au centre a la peau blanche. Les trois énergies ont les couleurs des trois guna, les trois qualités de l’énergie. Les trois jets de sang font penser aux trois nadi (ida, pingala et sushumna).

Loin de toute interprétation macabre, la décapitation suggère sa capacité à transcender le mental et ses fonctionnements afin de parvenir à la libération. La tête et le visage d’une personne représentent également son identité. En coupant sa tête, Chinamasta se sépare de son individualité, de son ego, de son identification au corps. La représentation d’une déesse sans tête est en réalité celle d’une personne qui s’est rapprochée de sa vraie nature, qui ne s’identifie plus aux désirs, aux pensées ni aux conditionnements. La place prépondérante du mental est remise en question, on cherche ici à « perdre la tête » c’est-à-dire à sortir de la logique rationnelle et dualiste pour aller vers la non-dualité, ce qui peut aux yeux de certains se rapprocher de la folie. La décapitation est un symbole de libération dans la mythologie hindoue. C’est un thème que l’on retrouve dans l’histoire de Ganesh dont Shiva a symboliquement tranché la tête pour le faire renaître en tant que divinité. Le collier de crânes qu’elle porte autour du coup renforce cette image.

Chinnamasta se tient debout sur Kama et Rati enlacés. La posture de Chinnamasta peut être interprétée comme sa capacité à dépasser le désir sexuel (elle est debout sur Rati) mais aussi peut-être à s’en nourrir, à l’utiliser en tant que pure énergie. On voit que malgré sa tête tranchée Chinnamasta est bien vivante. Le sacrifice n’est donc pas quelque chose qui nous affaiblit mais un acte qui nous aide à accéder à notre être véritable. On ajoutera que le soi est indestructible : il existe indépendamment du corps physique.

. Dhumavati

Goddess Dhumavati, One of the Mahavidya - Vintage Prints, Late 19th Century c

Après l’éclat lumineux de Bhairavi, observons la noirceur de Dhumavati. La plus âgée des mahavidya a les traits d’une vieille femme vêtue de blanc (la couleur associée au deuil pour les hindous). Elle a la sagesse des anciens qu’elle transmet, elle connaît les secrets de la vie et de la mort. Dans la vie quotidienne, elle se manifeste sous la forme d’une compréhension qui apparaît suite à des expériences intenses et parfois désagréables au premier abord. Dhuma signifie « fumée » en sanskrit, une fumée qui couvre et qui masque certaines choses. Lorsqu’une chose disparaît, une autre apparaît… Dhumavati est celle qui masque ce qui est évident pour faire apparaître une réalité, une vision des choses plus profonde et plus subtile. Elle peut ainsi nous aider à trouver en nous des ressources insoupçonnées. Dhumavati est veuve, contrairement aux autres mahavidya. Elle est l’énergie pure qui ne peut pas créer sans sa contrepartie masculine. C’est donc une énergie latente, un potentiel qui doit être complété afin de pouvoir s’exprimer. Par analogie, nous devons rendre conscientes toutes nos potentialités et une fois la conscience amenée dans cette énergie latente nous serons en mesure de réaliser ce que nous souhaitons.

. Bagalamukhi 

Digital Capture

Bagalamukhi reste la plus mystérieuse des mahavidya, son nom lui-même n’a jamais été traduit et aucun terme sanskrit ne permet de l’expliquer. Elle est parfois appelée « la déesse vêtue de jaune », sans que l’on ne sache à quel symbole se réfère cette couleur. Bagalamukhi est connue pour ses siddhi, ses pouvoirs obtenus grâce à la pratique. Parmi ses pouvoirs, elle aurait celui de paralyser, d’immobiliser qui elle souhaite. Ce pouvoir s’applique à trois niveaux (corps, énergie, pensée). Elle est parfois représentée tirant sur la langue de ses adversaires. C’est ainsi le pouvoir de réduire au silence qui est représenté. Silence de celui qui ne parle pas, mais également silence du mental. Bagalamukhi nous invite à reprendre le contrôle sur nous-mêmes, à ne pas semer le verbe à tout va. Ce n’est pas l’ennemi extérieur qui est représenté mais notre propre tendance à parler sans cesse, qu’il s’agisse de discours mental ou de mots prononcés.

 

. Matangi 

RajamatangiLa ressemblance entre Matangi est Sarasvati est évidente, toutes deux jouent de la vina et portent un mala. Matangi tient parfois une épée couverte de sang et un crâne. La vina représente l’art, la créativité mais aussi le son qui est à l’origine de la création. Le mala est utilisé pour la récitation des mantras, un autre lien avec le son. Le livre qui est parfois représenté est la transmission de la connaissance sous forme de mots… Encore une allusion au son. Matangi est accompagnée de perroquets, le seul animal qui peut être doté de la parole. Le son est associé à la connaissance, et la connaissance au pouvoir. Il est ici question de la connaissance de soi, non du savoir purement intellectuel. Le pouvoir recherché est celui de la libération, non celui de dominer les autres… Nous avons déjà suffisamment de travail à accomplir avec nous-mêmes.

La symbolique de Matangi est liée à la question de la pureté/impureté. Pour lui rendre hommage, les fidèles doivent lui offrir les restes conservés suite à la préparation des prasad (offrandes) et non les offrandes elles-mêmes. Ce qui est considéré par la vision ordinaire comme impur pourrait donc être vu comme quelque chose d’aussi pur qu’une offrande à une divinité. Encore un renversement des conventions propre au tantrisme, on retrouve l’idée que la transgression est nécessaire pour apprendre à se libérer des conventions, des conditionnements. En sortant de la vision dualiste qui oppose le pur à l’impur, le monde peut être vu comme un terrain de jeu où tout est expérience, sans jugement.

. Kamala

kamala yantraLa première des Mahavidya est la forme d’énergie la plus éloignée de l’état ordinaire. Kamala serait la première étape, la première expérience sur le chemin de la maîtrise de l’énergie. Et finalement, Kali et Kamala sont reliées, elles ne devraient pas être vues comme des entités séparées. Kamala signifie « lotus » en sanskrit. Elle est assise sur une fleur de lotus et tient des fleurs de lotus dans deux de ses mains. Cette fleur qui, nous l’avons déjà vu, symbolise la pureté. Des éléphants se tiennent autour d’elle et l’aspergent d’eau. Cette eau (la pluie) est un symbole d’abondance, de croissance des cultures, de richesse. L’éléphant symbolise la sagesse dans l’hindouisme, cet animal est la monture d’Indra.

Sagesse et pureté sont donc les deux principales qualités de Kamala, les deux qualités que nous pouvons commencer par développer.

Samantha Soreil

Article publié dans la revue Infos Yoga N°111 Avril 2017