L’axe des pôles et la sushumna

Analogie entre le globe terrestre et le corps subtil

Le principe d’analogie entre microcosme et macrocosme est l’un des fondements du hatha yoga. Au-delà des associations classiques entre l’individu et l’univers, est-il possible d’associer la sushumna avec l’axe des pôles et les chakras avec les différents parallèles de notre globe ?

Hatha yoga : analogies entre microcosme et macrocosme

La démarche du hatha yoga traditionnel est fondée sur la vision de l’identité de l’univers ou macrocosme et de l’individu ou microcosme. La pleine réalisation de cette identité n’est autre que l’éveil qu’on l’appelle samadhi, nirvana, satori ou autre. Cependant, tant que l’individu s’expérimente encore de façon grossière, subtile ou très subtile, comme une entité séparée du reste de l’univers, la présentation microcosme/macrocosme reste pertinente. Dans cette polarité entre le petit et le grand, il existe toute une série d’analogies qui vont permettre progressivement et parfois subitement au yogi de prendre conscience et de réaliser qu’il n’est autre que le tout. Une clef de compréhension de cette réalité réside dans la fameuse formule A HAM MAHA que l’on pourrait traduire « je suis le tout ». Cette formule, qui peut être répétée comme un mantra, contemplée ou méditée de façon plus discursive, porte en elle-même la double identité « je suis l’univers » et « l’univers est moi ». A HAM signifie en sanskrit « je suis » (très proche de l’anglais I am), et MAHA signifie à la fois « grand » et « la totalité ». Il suffit de les lire dans un sens puis dans l’autre pour commencer à percevoir de façon plus directe cette identité, mais c’est en entrant dans la pratique qu’elle se dévoilera bien davantage.

La représentation du corps énergétique

L’analogie la plus présente dans le hatha yoga est évidemment la polarité lune-soleil qui est même à l’origine du terme hatha yoga. Une autre analogie classique est la référence aux cinq éléments qui constituent à la fois l’univers tangible et l’individu concret. Ces cinq éléments sont associés aux cinq premiers chakra : la terre (prithvi) dans le chakra racine (muladhara), l’eau (ap ou jala) dans le chakra du pubis (svadhisthana), le feu (agni ou tejas) dans le chakra du ventre (manipura), l’air (vayu) dans le chakra du cœur (anahata), l’espace ou l’éther (akasha) dans le chakra de la gorge (vishuddha). À ces cinq éléments grossiers, on rajoute souvent la lumière ou la conscience dans le front (ajna chakra) et la vacuité ou l’absolu dans le chakra coronal (sahashrara). Ces sept chakras principaux figurent dans toutes les représentations classiques du corps subtil, où l’on voit en général un yogi avec les trois principales nadi (ida, pingala et sushumna) et les sept chakras évoqués ci-dessus. Dans ces gravures, les chakras sont représentés parfois en tant que tels, c’est à dire en forme de roue, mais le plus souvent, ils sont figurés comme des lotus (padma1). Dans ces représentations, les lotus ou les roues sont représentés par commodité de façon verticale (voir figure 1), mais il est dit qu’en réalité ces centres d’énergie sont davantage à l’horizontal, les différentes roues étant traversées au centre par l’axe de la sushumna. Pour tourner, une roue doit nécessairement le faire autour d’un axe. Si cet axe est le même pour toutes, c’est à travers celui-ci que l’on pourra les relier et les harmoniser. Dans beaucoup de pratiques de pranayama et de concentration, les roues sont visualisées et ressenties à l’horizontal.

la sushumna, les nadi et les chakrasfigure 1

Les chakras dans le dvada shanta

Pourtant, il convient de bien préciser que la réalité des chakras se situe au plan énergétique et non au plan physique et qu’en conséquence, toutes les représentations qui en sont faites pour les illustrer ne peuvent être que symboliques, et les correspondances entre le plan physique et le plan énergétique qu’approximatives. Si l’on a coutume de présenter toutes les roues de la même taille, il est une autre représentation intéressante, celle du Dvada Shanta, qui ressemble un peu à une cible, avec sept cercles concentriques (voir figure 2), le petit au centre figurant muladhara chakra et le plus grand cercle à l’extérieur symbolisant le sahashrara. On peut également assimiler cette figure aux sept planètes visibles à l’oeil nu dans le ciel, le point central figurant le soleil et les cercles concentriques les orbites des différentes planètes qui se meuvent toutes à peu près dans le même plan2. D’un point de vue astronomique on peut les classer ainsi : Soleil, Mercure, Vénus, Lune, Mars, Jupiter et Saturne3. Cependant, il ne faut pas en conclure que l’on doit associer les planètes aux chakras dans cet ordre, il y a plusieurs façon de les associer qui obéissent à des logiques différentes. Le Dvada Shanta yantra qui est utilisé tant pour la concentration (dharana) que pour yoga nidra, permet de donner une autre vision des centres d’énergie. Il suffit de fixer un moment le centre de la figure pour avoir une sensation de profondeur et l’impression d’une spirale ascendante. Cela met bien en évidence le processus ascensionnel de l’énergie et le fait que chaque centre permet d’accéder à une dimension plus vaste et plus ouverte. Le dernier cercle figure la totalité qui est habituellement représentée par un lotus à mille pétales. Cette représentation spiralée apparaît plus dynamique que la vision linéaire habituelle représentée dans la figure 1. Il s’agit de deux points de vue différents qui demeurent de toute façon de l’ordre du symbole.

Autres associations possibles avec les chakras

Outre les éléments (bhuta), présentés plus haut, il existe d’autres aspects qui sont associés traditionnellement aux cinq premiers chakras, en particulier les cinq sens, les cinq organes de perception (jnanendriya) et les cinq organes d’action (karmendriya4). Si l’on se réfère aux sept chakras habituels, il existe de nombreuses correspondances avec différents aspects de la manifestation : bija, mantras, yantra, couleurs, shakti, divinités, animaux, minéraux, planètes, notes de musique, etc. Bien sûr, ces associations sont davantage analogiques que logiques ce qui explique les différences que l’on peut trouver suivant les présentations, chacune étant basée sur des aspects symboliques différents mais non contradictoires. Si les sept planètes de l’astrologie traditionnelle sont couramment associées aux sept chakras principaux, il n’y a guère dans la littérature yogique de référence à notre planète Terre en relation avec le corps énergétique5.

La sushumna et l’axe des pôles

Pourtant si l’on aborde notre planète dans une perspective à la fois géographique et astronomique, il paraît assez évident d’associer l’axe des pôles avec l’axe de la sushumna. Dans ce contexte, on peut assimiler le pôle sud terrestre au muladhara chakra et le pôle nord terrestre au sahashrara chakra6. En effet, on a coutume de représenter le globe terrestre avec le pôle nord en haut et le pôle sud en bas, ce qui ne se justifie pas d’un point de vue purement astronomique car il n’y a pas de haut et de bas dans un espace illimité. Cela se conçoit davantage d’un point de vue géographique dans la mesure où il y a une masse magnétique au Nord qui attire l’aiguille de la boussole.

On peut également observer que la majorité des continents (et en conséquence de l’humanité) se situe dans l’hémisphère nord. Si l’on prolonge l’axe des pôles dans l’espace, cela indique le pôle nord céleste et le pôle sud céleste. Il est intéressant de noter que le premier correspond à une présence, l’étoile polaire (alpha de la petite ours), tandis que le second correspond à une absence, une zone obscure dans le ciel7. On assimile parfois les deux extrémités de la sushumna à deux portes : la porte du bas étant situé au niveau du chakra racine (muladhara) et la porte du haut correspondant à la fontanelle ou orifice de Brahma (Brahmarandra). Ces deux points qui sont considérés comme le plus bas et le plus haut niveau de conscience de l’individu sont d’une certaine façon figés. Cela est exprimé dans la base avec le symbole du cobra engourdi dans son sommeil, représentant l’énergie latente de kundalini. Au niveau du Brahmarandra, le processus de figement est plus physique que symbolique : en effet, l’orifice encore présent chez le nourrisson se referme bientôt au niveau de la fontanelle. Les pratiques du yoga doivent amener un réchauffement de ces deux zones. Dans le yoga tantrique indien, on met l’accent sur l’activation de l’énergie dans le chakra racine. Dans le yoga tibétain, on parle parfois d’une petite brèche qui peut s’ouvrir au niveau du Brahmarandra, avec éventuellement l’apparition d’une petite goutte (tiglé) à cet endroit. Ce processus est décrit en particulier dans l’un des six yogas de Naropa : powa, « l’éjection de la conscience ».

Les jeux du plein et du vide dans la sushumna

Pour revenir au globe terrestre, on constate que les deux pôles sont figés de la même manière sous une épaisse couche de glace. Cependant, dans la zone antarctique, on trouve un continent sous la banquise, alors que dans la zone arctique, il n’y a que l’océan. Ainsi, dans la direction du Sud, au vide céleste correspond un plein terrestre, tandis que dans la direction du nord, au plein céleste correspond un vide terrestre. Bien sûr ces notions de vide et de plein sont relatives, mais il est intéressant de noter ce jeu entre l’absence et la présence qui se révèle dans la contemplation de l’axe des pôles. Les yogis qui ont l’habitude de pratiquer des souffles dans l’axe de la sushumna et de jouer avec le vide et le plein dans les kumbhaka qui s’inversent au gré de la pratique, n’auront pas de mal à sentir un écho entre le canal médian et l’axe des pôles. Le muladhara chakra contient la terre, état de la matière arrivée au maximum de densité, qui correspond à la zone où la conscience est la moins présente. À l’inverse, le Brahmarandra, au nirvana chakra, est caractérisé par le vide, où la conscience est omniprésente, dans la mesure où elle s’est affranchie de la dualité qui l’enferme et la limite. Certaines visions simplistes ou manichéistes présentent le muladhara comme la porte des Enfers et le Brahmarandra comme la porte du Paradis8. Dans la démarche du yoga, la présentation est beaucoup plus nuancée, moins tranchée. Il y a effectivement un sens pour la libération qui est le sens de la montée de l’énergie. L’éveil de celle-ci peut survenir à n’importe quel niveau de la sushumna, mais le yoga tantrique, qui ne renie aucune partie de l’individu et soutient que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, insiste sur l’activation de la kundalini dans le muladhara chakra, même si à d’autres stades, l’éveil de l’énergie et donc de la conscience peut s’opérer dans le cœur ou dans le front. On peut également remarquer que les pôles sont des zones très particulières en relation à la lumière. En effet, alors que celle-ci alterne de façon progressive dans le reste du globe, dans ces zones-là l’alternance est beaucoup plus marquée dans la mesure où il y a six mois de jour, six mois de nuit. Lorsque le pôle nord est dans la lumière, le pôle sud est dans l’obscurité et vice versa. Cela renforce l’analogie notée plus haut concernant le plein et le vide qui s’inversent au niveau des pôles terrestres et célestes.

Dvadashantafigure 2

Correspondances possibles entre les parallèles et les chakras

Outre les deux pôles, il existe sur le globe terrestre cinq parallèles qui ont une importance particulière d’un point de vue géographique et astronomique. Il s’agit des cercles polaires, des tropiques et de l’équateur. Si l’on fait correspondre les pôles au muladhara et au sahashrara, il est logique d’associer le cercle polaire antarctique à svadhisthana, le tropique du capricorne à manipura, l’équateur à anahata, le tropique du cancer à vishuddha et le cercle polaire arctique à ajna chakra. On peut noter que l’équateur qui partage le globe en deux parties égales, que certains considèrent comme un troisième pôle diffus, correspond au cœur, qui est considéré comme le centre de l’individu. L’équateur recèle en lui à la fois le plus intérieur et le plus extérieur : le centre du cercle de l’équateur n’est autre que le centre de la Terre, tandis que sa périphérie est la zone de la plus grande expansion, de la plus grande ouverture. Au niveau de l’individu, on peut en dire autant du cœur énergétique (anahata chakra), qui mène à la fois à la plus grande ouverture au monde, à la plus grande empathie, et  en même temps à la plus grande intériorité. C’est l’image de la grotte au plus profond du lotus du cœur où brille la flamme du jivatman9. Tout comme les chakras sont perçus comme les roues d’énergie dont le centre est l’axe de la sushumna, les parallèles que sont les cercles polaires, les tropiques et l’équateur peuvent être perçus comme des roues d’énergie. En effet, ces cercles n’ont pas été placés de façon arbitraire mais parce qu’ils correspondent à des lignes d’énergie déterminées par une position spécifique de la Terre par rapport au Soleil.

Un mouvement permanent autour de l’axe

Cette course de la planète autour de notre étoile qu’on appelle l’écliptique ressemble elle aussi à une grande roue dont le centre apparent est notre astre qui tourne lui-même autour du centre de la galaxie. Les galaxies tournent aussi autour du centre de l’amas de galaxies dont elles font partie. Les amas de galaxies tournent autour du centre de super amas. À ce jour, on ne connaît rien de plus vers l’infiniment grand, tout comme on ne connaît pas plus petit que les quarks, semble-t-il, du côté de l’infiniment petit. Peu importe où s’arrête notre connaissance des extrêmes, l’important est de savoir et de sentir que tout tourne dans la manifestation. On peut appréhender ce processus de façon physique comme la science moderne. Dans la tradition spirituelle indienne, on dit de façon plus symbolique que nous tournons dans la roue du samsara. Les bouddhistes affirment même que pour s’en libérer, il faut se relier à la roue du dharma. Cet enseignement est présenté comme la voie du milieu (madhyamaka). Pour les yogis, cette voie du milieu est avant tout (madhya marga) l’axe central de la sushumna et les roues qui importent sont celles des chakras qui jalonnent ce canal médian.

Un jeu énergétique entre pôles solaires et pôles lunaires

Un autre aspect intéressant à considérer est la relation que l’on peut établir entre ida et pingala les canaux lunaires et solaires de la structure énergétique, et les parties orientales et occidentales de notre globe. La culture et la spiritualité de l’orient sont marquées par une dominante lunaire, alors que la culture et la spiritualité de l’occident sont marquées par une dominante solaire. Le soleil qui se lève à l’Est est puissant dans son ascension, tandis que le soleil qui se couche à l’Ouest perd de sa force en déclinant. Est-ce dans une sorte de compensation inconsciente que ce sont développées des civilisations à dominante solaire et lunaire en occident et en orient ? Quoiqu’il en soit, ces approches, lunaire en orient, solaire en occident, ne sont pas sans rappeler les canaux latéraux dans le corps subtil. Évidemment, il faut relativiser car il y a des composantes solaires en orient et lunaires en occident mais cela peut évoquer ida et pingala qui serpentent entre la gauche et la droite. Chaque nadi, si elle part d’un côté et arrive du même côté de la sushumna, n’en effectue pas moins quelques boucles de l’autre côté.

maha khumbaka

figure 3

Quelques idées de pratiques

On peut noter de nombreuses analogies entre microcosme et macrocosme, mais si cette observation n’est pas reliée à la pratique, elle demeure superficielle voire vaine. Ainsi, nous terminerons avec quelques pratiques de souffle, en lien avec les aspects évoqués plus haut. Pour équilibrer et harmoniser les canaux solaires et lunaires, il y a bien sûr nadi shodhana (voir l’article dans Infos Yoga n°105, décembre 2015). Pour activer les roues d’énergie on peut effectuer bhastrika dans la posture de la roue (voir article sur Chakrasana dans Infos Yoga n°96). Pour se relier aux chakras dans la vision classique, on peut pratiquer anuloma viloma, le souffle par paliers, où l’on fractionne l’inspiration et l’expiration en s’arrêtant dans chaque chakra, en voyant et en ressentant ses différentes caractéristiques, et en disant son bija. On peut aussi pratiquer anuloma viloma avec la vision du dvada shanta, qui est perçu comme un grand cône inversé avec sept étages reliés aux sept centres. On part à poumons vides du muladhara, on inspire un peu pour s’arrêter dans le pubis en sentant l’énergie qui emplit le petit cône entre le premier et le second cercle, et ainsi de suite jusqu’au septième cercle au-dessus de la tête au niveau du sahashrara. Lors de l’expiration également fractionnée, on sent le grand cône qui se vide progressivement pour arriver à poumons vides dans le petit cercle central qui correspond au muladhara chakra. Cette façon d’associer le corps subtil à un cône inversé rappelle la vision du Mont Méru relié au corps de Vishnu10. Bien sûr, il est possible de visualiser le cône dans l’autre sens. Dans ce cas-là, on peut méditer comme dans une enceinte en ressentant le petit cercle central au niveau du sahashrara et le grand cercle au sol tout autour de nous au niveau du muladhara. Finalement, nous pouvons proposer un bhastrika dans l’axe central, avec OM à l’inspiration et HRIM à l’expiration, en ressentant que notre sushumna n’est autre que l’axe des pôles, et que nous sommes à l’intérieur de la Terre. Après quelques instants de souffle inspir-expir dans le canal médian, faire un arrêt à poumons pleins en demeurant au pôle nord (Brahmarandra), avec le bija OM, puis reprendre le souffle et faire un arrêt à poumons vides dans le pôle sud (muladhara) avec le bija HRIM. Répéter une seconde fois de la sorte, puis une troisième fois. Au troisième arrêt à poumons pleins, le souffle et la conscience ne s’arrêtent pas au pôle, mais continuent à la verticale comme si on les éjectait vers le haut jusqu’à l’étoile polaire où l’on demeure en arrêt, puis on reprend le souffle. Et au troisième arrêt à poumons vides, on fait de même vers le bas, comme si le souffle et la conscience étaient expulsés jusqu’au pôle sud céleste où l’on demeure en arrêt… (voir figure 3 😉 )

 

Notes

 1) Certains font même une différence entre les padma et les chakras en plaçant les premiers sur la face antérieure et les seconds sur la face postérieure.

2)  Ce sont les sept planètes des Anciens utilisées dans l’astrologie traditionnelle.

3)  La Lune qui est un satellite de la Terre se retrouve donc entre Vénus et Mars.

4)  Pour plus d’informations, voir la vision du samkhya, exposée dans le samkhyakarika et la vision tantrique exposée dans Le tantrisme de Pierre Feuga et Le banquet de Shiva de Christian Tikhomiroff.

5)  Un des rares auteurs qui aborde un peu ce sujet est Kerneitz dans le Hatha Vidya.

6) Pour simplifier, nous ne distinguons pas le nirvana chakra qui est au sommet de la tête à la fontanelle, du sahashrara « situé » douze doigts au-dessus de la tête.

7) Pour localiser le pôle sud céleste, où ne demeure aucune étoile brillante, il convient de se repérer sur la Croix du Sud en prolongeant l’axe principal de la croix environ 4,5 fois sa longueur vers le Sud. 

8) Dans cette analogie entre axe des pôles et sushumna, on peut noter que le Sud est associé au bas et donc aux états inférieurs et correspond à l’obscurité dans le ciel, tandis que le Nord est associé aux états supérieurs, vers le haut et correspond à la lumière dans le ciel (l’étoile polaire). 

9) Certains présentent le jivatman comme une âme transmigrante mais il peut aussi être considéré comme le principe incarné en chacun de nous, la partie la plus essentielle, intangible, dans la mesure où elle est un simple reflet du tout. 

10) À ce propos, voir Véronique Bouillier et Gilles Tarabout (dir.), Images du corps dans le monde hindou, Monde Indien Sciences sociales 15e-20e siècle, CNRS Editions, 2003 : « Selon les sources puraniques, le Mont Meru est « la tête en bas », ayant la forme d’un cône inversé dont le sommet plat et les côtés sont respectivement, selon Kloetzli, la projection du Tropique du Cancer céleste et les lignes d’extension qui relient ce Tropique au pôle sud céleste. C’est à ce pôle que se trouve l’oeil de Vishnu, le gros orteil de son pied levé étant au pôle nord céleste ».

La sushumna dans le thème astral

Trouver un axe de réalisation dans notre ciel de naissance

On peut trouver des similitudes dans les approches traditionnelles de l’astrologie et du yoga. Le thème astral et le corps subtil d’un individu ne sont-ils pas comme un jeu de miroirs au niveau énergétique ? Si les yogis recherchent l’éveil de l’énergie et de la connaissance dans le canal central sushumna, est-il possible de localiser un reflet de cet axe médian dans notre thème astral ?

Les convergences de l’astrologie et du yoga

Nous avons vu dans un précédent article (voir Infos-yoga n° 93 – été 2013) les relations générales entre l’astrologie et le yoga. Nous proposons d’aborder ici un thème plus spécifique : peut-on repérer notre axe central (sushumna) dans notre thème astral ?

Le yoga et l’astrologie sont deux disciplines traditionnelles qui développent la connaissance du lien subtil qui unit l’individu et l’univers, le microcosme et le macrocosme. En schématisant, on pourrait dire que le yoga part de l’individu pour rejoindre l’univers, alors que l’astrologie procède à l’inverse. Dans le yoga, on agit sur notre propre microcosme, le corps dans ses différents niveaux (physique, énergétique, mental) pour se relier au macrocosme (le Tout), alors que dans l’astrologie on observe le ciel, symbole du macrocosme, pour décrypter le microcosme. Ainsi ces deux disciplines visent non seulement à relier microcosme et macrocosme mais encore à nous faire dépasser l’illusion de la dualité qui nous les fait apparaître comme séparés.  

La polarité lune-soleil dans le corps subtil

Le mot « yoga » évoque l’union ou l’unité, alors que le mot « hatha »  renvoie à la polarité soleil – lune (« ha » symbolise le soleil ou l’aspect actif, « tha » représente la lune ou l’aspect réceptif). Ainsi « hatha yoga » signifie  « union du soleil et de la lune ». Dans le hatha yogales chakras et les nadi, on parle d’un corps subtil ou énergétique composé de 72 000 nadi qui véhiculent les prana vayu (les différents aspects de l’énergie vitale), et de multiples chakras (roues d’énergie présentes à chaque croisement de deux ou plusieurs nadis). Parmi tous ces canaux d’énergie, il en est 10 principaux reliés aux 10 orifices de notre corps physique, ou les dix portes de notre temple interne1. De ces 10 canaux, les yogis n’en retiennent en général que trois : sushumna nadi, le canal central qui suit la colonne vertébrale et relie l’anus à la fontanelle, ida nadi, le canal lunaire, et pingala nadi, le canal solaire. Ida et pingala, les canaux latéraux, serpentent le long de l’axe central, de la base (mulhadhara chakra) jusqu’au front (ajna chakra), puis redecendent aux deux narines. A chacun de leurs croisements est un chakra majeur : svadhistana chakra dans le pubis, manipura chakra dans le ventre, anahatha chakra dans le cœur, et vishuddha chakra dans la gorge. 

« Ida est associée au principe lunaire, Pingala au principe solaire. Dans Sushumna réside Shambbhu. Shambhu y réside sous la forme de l’oie (hamsa, symbole de la connaissance) » Shiva Svarodaya, verset 50.

Il est dit que l’énergie monte à gauche dans le canal lunaire, et descend à droite dans le canal solaire. L’art du pranayama vise à acquérir une maîtrise du souffle subtil par des techniques respiratoires alliées à des mudra, des visualisations et des mantras. Dans cette perspective, il est question d’équilibrer et d’harmoniser le souffle dans les canaux latéraux puis de le fluidifier et de le subtiliser dans l’axe médian. Il s’agit de sortir de la dualité illustrée par la polarité lune-soleil, pour retrouver l’unité associée au canal central. Cette voie du milieu (madhya marga), qui est considérée par les yogi comme le plus court chemin vers l’éveil, n’est pas qu’un canal du corps subtil, mais s’actualise dans tout point de vue ou toute démarche permettant de résorber la dualité inhérente à ce monde manifesté. Il existe ainsi des approches plus philosophiques ou métaphysiques de la voie du milieu. Peut-on également en trouver des visions plus astrologiques ?

La variété des points de vue

éclipses et thème astralPrécisons d’abord qu’il n’est pas question de donner une réponse définitive à cette question, mais qu’il s’agit plutôt de proposer quelques pistes de réflexion. Dans le yoga, on dit qu’il ne saurait y avoir un seul point de vue, et que chacun doit trouver celui qui lui convient le mieux. Dans l’astrologie, il y a également plusieurs manières de considérer les choses. Si on a coutume de dresser une carte du ciel de façon géocentrique (en considérant que la Terre est au centre du système), on peut également la réaliser de façon héliocentrique (avec le soleil au milieu). Par ailleurs, on peut utiliser soit le zodiaque tropical (zodiaque des saisons), soit le zodiaque sidéral (zodiaque des étoiles) ou encore le zodiaque lunaire divisé en 27 demeures ou Nakshatra2.
En outre, on peut aussi calculer les maisons astrologiques d’après plusieurs systèmes, qui font varier sensiblement les  positions de l’axe milieu du ciel-fond du ciel3. Tous ces systèmes de référence fonctionnent à leur façon, cela montre bien que les différents points de vue sont relatifs. Dans ce contexte, on peut facilement concevoir dans le thème astral, plusieurs relations analogiques avec l’axe de la sushumna.

Trois axes du thème astral liés à sushumna

Lorsque l’on considère un thème astrologique, il est possible de trouver différents axes que l’on pourrait associer symboliquement à sushumna nadi :

  • Puisque ce canal médian est représenté dans le corps subtil par une ligne droite à mi-chemin entre les canaux ida et pingala qui représentent les  trajectoires du soleil et de la lune, on peut utiliser la méthode des mi-points pour tracer dans le thème astral un axe qui passe à mi-chemin entre les positions du soleil et de la lune de naissance4. Cet axe indique comment réunir en nous les parties masculine et féminine, tout comme l’axe central peut permettre au yogi de faire fusionner ses aspects solaire et lunaire.
  • Une autre façon de trouver dans le thème une analogie avec le canal médian, est bien sûr de considérer l’axe milieu du ciel-fond du ciel qui représente la verticalité dans le macrocosme de notre ciel de naissance, alors que la sushumna représente la verticalité du microcosme de notre corps subtil. Cet axe souligne différents aspects dans l’analyse du thème astral : le fond du ciel est en lien avec les origines du sujet, le milieu du ciel indiquant comment le sujet pourra se réaliser au niveau social dans cette vie.
  • Un troisième axe, bien connu des astrologues, est l’axe ascendant-descendant qui représente l’horizon dans notre ciel de naissance, et donc qui délimite le visible et l’invisible5. L’analogie n’est plus en relation avec la verticalité, mais avec l’ombre et la lumière, la nuit et le jour et avec leurs astres respectifs, lune et soleil. L’ascendant représente le sujet tel qu’il se manifeste dans ce monde, et d’abord au plan physique, alors que le descendant symbolise les autres et le monde tels qu’ils se présentent au sujet. L’axe qui relie ces deux points illustre le rapport et le jeu dynamique qui s’instaurent entre le sujet et le monde, avec leurs répercussions tant dans l’intériorité que dans l’extériorité.

L’axe du dragon Rahu-Ketu

S’il paraît judicieux de considérer dans un thème astral ces 3 axes (mi-points soleil-lune, fond du ciel-milieu du ciel, ascendant-descendant), il en est un quatrième qu’on peut également associer au canal médian cher aux yogis, c’est bien sûr l’axe des nœuds lunaires. Ce 4ème axe nous projette dans un autre plan par rapport aux 3 premiers qui demeurent davantage bornés par les limites de l’ego et de la dualité. L’axe des nœuds lunaires est déterminé par l’intersection du plan de l’écliptique (trajectoire de la Terre autour du soleil) et du plan de la révolution lunaire autour de la Terre. En effet l’orbite de la lune n’est pas alignée avec l’écliptique : en conséquence, dans sa révolution mensuelle autour de notre planète, la lune croise l’écliptique 2 fois. Lorsqu’elle passe de l’hémisphère céleste sud à l’hémisphère céleste nord, on dit que c’est le nœud ascendant ou nœud nord, qu’on appelle également tête du dragon ou Rahu dans l’astrologie indienne. Lorsqu’elle passe de l’hémisphère céleste nord à l’hémisphère céleste sud, on dit que c’est le nœud descendant ou nœud sud, qu’on appelle encore queue du dragon ou Ketu dans l’astrologie indienne.

On voit tout de suite l’analogie avec ce que représente la sushumna du yoga, qui est l’axe où les nadi solaire et lunaire se rencontrent theme-astral-ramana-maharshipériodiquement, et où leurs énergies peuvent se résorber dans la vacuité, car Rahu (nœud nord) et Ketu (nœud sud) sont à proprement parler les croisements des trajectoires solaire et lunaire6. Ces points virtuels qui n’ont aucune matérialité sont pourtant considérés comme des planètes dans la tradition astrologique indienne (ou astro-yogique) mais, comme tout a une dimension mythologique dans cette tradition, Rahu et Ketu ont également des représentations diverses. En général, la tête et la queue du dragon sont perçues comme celles d’un ancien asura (demi-dieu ou dieu jaloux) qui fut décapité par le disque de Vishnu lorsqu’il chercha à s’emparer de l’amrita (ou élixir d’immortalité) qui était réservé aux dieux. À la suite, la tête et la queue du monstre furent projetées dans l’espace où elles errent depuis, traquant le soleil et la lune : Rahu et Ketu cherchent à se venger des luminaires (soleil et lune) qui avaient dénoncé à Vishnu l’asura qui voulait dérober le nectar des dieux.

Thème astral Ramana Maharshi

Les liens entre sushumna et le dragon dans le thème astral

Dans l’astrologie indienne ces « planètes », qui sont immatérielles, ont une importance considérable. Certains astrologues leur accordent même plus d’importance qu’à toutes les autres planètes réunies. En effet, les 7 planètes matérielles7 ont à voir avec notre incarnation, alors que Rahu et Ketu sont davantage en relation avec un principe plus subtil qui dépasse et guide l’incarnation présente. L’axe des nœuds, qui est aussi pris en compte par les astrologues occidentaux, est parfois présenté comme l’axe de la destinée, la queue du dragon étant perçue comme le point d’où l’on vient et la tête du dragon comme le point vers lequel on se dirige. A ce stade on peut évidemment faire un parallèle avec l’axe de la sushumna où la base (muladhara chakra) est associée à notre dimension la plus grossière (élément terre) et à notre nature animale, alors que la partie supérieure qu’on nomme aussi la porte, ou orifice de Brahma (Brahmarandra qui correspond à nirvana chakra) est associée à notre nature la plus subtile ou divine.

Dans le hatha yoga, il est question d’éveiller l’énergie endormie dans la base pour la faire remonter dans la sushumna jusqu’au sahashrara (lotus aux mille pétales « situé » au dessus de notre tête et qui symbolise l’éveil parfait). Dans le thème astral, un examen minutieux des positions des nœuds sud et nord donnera, sinon une voie d’évolution bien tracée, au moins quelques indications sur le sens de notre incarnation.

 

1  On peut également associer ces dix canaux aux dix planètes, qu’on peut considérer comme les dix portes de notre temple externe, l’univers. Comme il existe sept portes visibles dans notre corps (les yeux, les oreilles, les narines et la bouche) et trois portes invisibles (l’anus, le sexe et la fontanelle), il existe sept planètes visibles dans le ciel (soleil, lune, mercure, vénus, mars, jupiter et saturne), et trois planètes invisibles (uranus, neptune et pluton).

2     Voir l’ouvrage de Kerneïz « Le hatha vidya », éditions Tallandier, 1945, plus particulièrement les chapitres VII et VIII.

3    Cet axe relie, à un moment donné, le point de l’écliptique (trajectoire apparente du soleil) le plus haut dans le ciel, au point de l’écliptique le plus bas dans le ciel. Lorsqu’il est midi en heure locale, on dit que le soleil passe au milieu du ciel et lorsqu’il est minuit on dit que le soleil passe au fond du ciel. Donc une personne née à midi solaire a dans sa carte natale « le soleil au milieu du ciel ».

4    Par exemple : pour une personne ayant à sa naissance le soleil à 1° du bélier et la lune à 1° du gémeaux, l’axe passera entre le 1er degré du taureau et le 1er degré du scorpion. Bien sûr, cet exemple est simplifié et il faudra en général calculer de façon un peu plus précise le nombre de degrés entre le soleil et la lune, et ensuite diviser par deux pour trouver la position de l’axe en question.

5     Pour les lecteurs non avertis, rappelons que l’ascendant dans le thème natal est le point de l’écliptique qui apparaît, au moment considéré, du côté Est – du fait de la rotation de la terre – et que le descendant est le point qui disparaît en face, du côté Ouest. Ces deux points ascendant-descendant marquent donc la ligne d’horizon et démarquent ce qui est visible (diurne) et  non visible (nocturne) dans le ciel. Lorsque l’on dresse un thème astral on regarde dans quelle partie du ciel zodiacal se situent ces points, on pourra ainsi déterminer l’ascendant d’un natif (par exemple ascendant en lion ). Pour une personne qui naît au lever du jour, on dit qu’elle a le soleil à l’ascendant et donc l’ascendant du même signe que le soleil (dans notre exemple, la personne sera lion ascendant lion).

 6   Pour plus de précision sur les aspects astronomiques des nœuds lunaires et des éclipses ainsi que sur les dimensions symboliques et mythologiques de celles-ci, voir l’ouvrage : Les éclipses, mythes et symboles de Khristophe Lanier, éditions peuples du monde, 1999, disponible sur www.yoga-horizon.fr

7    Dans l’astrologie traditionnelle, qu’elle soit occidentale ou orientale, on considère les 7 planètes visibles à l’oeil nu : soleil, lune, mercure, vénus, mars, jupiter, saturne. Les 3 planètes invisibles sont parfois prises en compte mais davantage à un niveau transpersonnel. Le mot planète signifie étymologiquement « astre errant » car on les voit bouger sur la toile de fond céleste contrairement aux étoiles dites fixes.

 

Khristophe Lanier et Isa Borgo

Astrologie et Yoga

L’art d’unir le soleil et la lune

Astrologie et yoga sont deux traditions qui ont des origines communes dans l’Inde ancienne. Elles nous enseignent chacune à leur façon à unir les énergies de la Lune et du Soleil afin de dissiper la pensée dualiste. Les cycles du souffle font écho aux cycles des planètes. Les yogis s’absorbent dans les premiers tandis que les astrologues décryptent les seconds. L’axe taureau / scorpion évoque symboliquement les origines de la tradition du yoga.

Astrologie et yoga dans le Shiva Svarodaya

La Lune sous la forme féminine de l’Énergie (Shakti) contrôle les influx du côté gauche. Le Soleil sous la forme mâle de Shambhu (Shiva) contrôle les influx du côté droit. (Shiva Svarodaya verset 52)

Les hommes qui observent constamment la circulation des influx dans les artères lunaire (Idâ) et solaire (Pingalâ) ont à portée de la main la connaissance du passé et de l’avenir. (Shiva Svarodaya verset 56)

astrologie et yoga
 

Astrologie et yoga ont en commun une vision traditionnelle du monde basée sur l’analogie entre microcosme (l’humain) et macrocosme (l’univers). L’astrologue comme le yogi recherche la connaissance et la réalisation à travers sa science, son art et sa pratique. Mais en schématisant un peu on pourrait dire que le premier appréhende le Tout (Maha) pour se comprendre et se réaliser, alors que le second part de lui-même (a ham) pour se relier et s’identifier au Tout.

Kerneïz et La Ferrière, les précurseurs

Nombreuses sont les références qui indiquent qu’astrologie et yoga ont été proches, voire se sont interpénétrés au cours des âges. Mais aujourd’hui il est difficile de trouver des maîtres qui relient ces deux grands courants.
Dans la tradition tibétaine on peut citer le grand lama dzogchen Namkai Norbu Rinpoché. Parmi les occidentaux qui ont fait le lien entre astrologie et yoga se trouvent deux français : Serge Raynaud de la Ferrière et Constant Kerneïz.
Serge Reynaud de la Ferrière (1916-1962) a fréquenté différents cercles ésotériques à Paris avant de se rendre en Amérique du Sud où il a fondé la Gran Fraternidad Universal au Vénézuela, organisation qui s’est développée dans toute l’Amérique latine où elle a largement contribué à populariser astrologie et yoga. La Ferrière présente le yoga dans une œuvre magistrale de 620 pages intitulée Yug Yoga Yoghismo. En tant que yogi et astrologue, il a établi de nombreux ponts entre les deux disciplines. Malheureusement cet ouvrage écrit en français à l’origine n’a jamais été publié dans cette langue.
Constant Kerneïz (1880-1960), astrologue et orientaliste, aurait reçu la transmission de la pratique du yoga par un indien à Londres en 1928. Il est considéré comme le premier français ayant enseigné le yoga en France. Son enseignement est passé à Lucien Ferrer qui l’a transmis à Roger Clerc, initiateur du « yoga de l’énergie ». Kerneïz a publié de nombreux ouvrages parmi lesquels le fameux Hatha Vidya publié en 1945 qui présente de façon éclairée la connaissance du hatha yoga. Dans cet ouvrage on trouve deux chapitres consacrés à l’astrologie associée à la connaissance du yoga. Il évoque en particulier la précession des équinoxes et les deux zodiaques utilisés dans la tradition indienne. Le zodiaque du soleil (surya kundali) divisé en douze signes et le zodiaque lunaire (chandra kundali) divisé en vingt-sept demeures lunaires ou nakshatra.

 

La polarité lune / soleil dans l’astrologie et le yoga

Ces deux zodiaques permettent d’associer le douze au soleil et vingt-sept à la lune. Le premier nombre qui est à la fois multiple de douze et de vingt-sept est cent huit (12×9=108 et 27×4=108). Le mala qui comporte 108 graines peut ainsi être perçu comme l’union des zodiaques solaire et lunaire. Le yogi qui égraine son mala en récitant des mantras peut de cette façon réaliser l’union du soleil et de la lune. Il rentre dans cette danse de l’énergie qui tourne avec le mala comme les planètes, les étoiles et les galaxies tournent dans l’univers. Ces deux zodiaques peuvent représenter au niveau du macrocosme ce que ida et pingala représentent au niveau du microcosme. En effet dans la tradition du hatha yoga ou l’art d’unir le soleil et la lune, le corps subtil est représenté comme un réseau de canaux (nadi) véhiculant l’énergie subtile (prana) dans tout l’espace énergétique des personnes. Ces canaux sont suivant les présentations au nombre de 72 000 ou de 360 000(1). Mais ils sont réduits au nombre de 10 canaux principaux associés aux 10 portes ou orifices du corps humain et aux 10 vayu principaux(2). Parmi ces 10 principaux on en retient en général trois dans la pratique du pranayama : sushumna, le canal médian ou axe central ; ida, le canal lunaire qui est blanc comme la lune et associé au côté gauche et pingala, le canal solaire qui est rouge comme le soleil et associé au côté droit. Ida et pingala, tout comme le soleil et la lune dans le ciel, représentent la dualité à travers tous les types de polarités imaginables. L’union de la lune et du soleil qui symbolise la résorption de la dualité ne peut se réaliser que dans l’axe central qu’on appelle aussi axe de la vacuité ou canal de l’éclipse dans le yoga tibétain. Cette jonction de soleil et lune dans l’axe central qui induit un éveil de l’énergie et de la conscience au niveau du yogi ou microcosme peut être associé au niveau du macrocosme ou univers aux rendez-vous célestes que constituent les éclipses(3). Dans le hatha yoga traditionnel il existe de nombreuses analogies entre microcosme et macrocosme. Les signes du zodiaque et les planètes sont associés aux différents chakras. Nous ne pouvons ici rentrer dans les détails de ces associations qui peuvent varier suivant les traditions, les auteurs et les ouvrages.

Les deux zodiaques et la précession des équinoxes

Dans le Hatha Vidya, on parle donc de deux zodiaques solaires et lunaires mais il faut préciser que le zodiaque solaire(4) peut être vu de différentes façons. Si on se réfère aux étoiles des constellations qui apparaissent dans le zodiaque, il s’agit du zodiaque sidéral qui est utilisé de façon traditionnelle en Inde et dans certains courants occidentaux comme l’anthroposophie de Rudolf Steiner.

Mais il existe un autre zodiaque que l’on appelle zodiaque tropical ou zodiaque des saisons qui est divisé en douze parties égales de trente degrés chacune calculées à partir du point vernal qui correspond à l’équinoxe de printemps dans l’hémisphère nord. C’est ce zodiaque qui est généralement utilisé dans l’astrologie occidentale. Le lieu du ciel où tombe le point vernal n’est pas fixe et il rétrograde dans le sens inverse du zodiac sidéral d’environ un degré tous les 72 ans. De la sorte il met en moyenne 2 160 ans pour traverser une constellation et il fait ainsi le tour complet du zodiaque sidéral dans un cycle d’environ 25 920 ans qu’on appelle une grande ère. Il en résulte que le zodiaque des saisons se décale lentement par rapport au zodiaque sidéral de la voûte céleste. On appelle ce phénomène la précession des équinoxes et c’est ce mécanisme qui détermine les ères astrologiques(5). Certains scientifiques rationalistes ont longtemps invoqué ce décalage pour discréditer l’astrologie. Mais la connaissance de la précession des équinoxes remonte à l’antiquité et les astrologues savent fort bien s’ils utilisent tel ou tel zodiaque. Ils ont un mode de calcul très précis pour déterminer ce décalage qui est appelé ayanamsa. Ce n’est sans doute pas par hasard si les occidentaux ont opté pour le zodiaque tropical ou mobile que l’on appelle aussi « le zodiaque intellectuel » qui est plus abstrait mais dont la lecture est plus concrète, plus « matérialiste ». De leur côté les indiens ont conservé l’usage du zodiaque sidéral ou zodiaque fixe qui est d’une certaine façon plus concret car délimité par les étoiles mais dont la lecture apparaît plus spiritualiste. De nos jours, cependant, les pensées occidentales et orientales s’étant rapprochées, nombres d’astrologues occidentaux tiennent compte du zodiaque sidéral, alors que beaucoup d’astrologues indiens intègrent le zodiaque des saisons.

Le ères astrologiques dans le grand cycle de la précession

L’astrologie traditionnelle enseigne que la constellation où transite le point vernal colore la période en question : c’est ce que l’on appelle une ère astrologique. Tous les astrologues sont d’accord sur ce point mais il n’y a pas unanimité sur les dates de début et de fin de ces ères. Aujourd’hui beaucoup disent que nous sommes déjà rentrés dans l’ère du verseau, d’autres pensent que nous y rentrons et certains comme les anthroposophes pensent que nous sommes encore en plein dans l’ère des poissons. Peut-être que tous ont raison à leur façon. Encore une fois tout dépend de notre référence, de notre point de vue. Il peut y avoir des manifestations concrètes qui indiquent un changement d’ère mais avant que ce changement soit vraiment intégré par la majorité il peut se passer des décennies voir des siècles. De plus les limites entre les constellations ne sont pas précises. Certaines constellations se chevauchent même un peu dans le zodiaque. Beaucoup s’accordent à penser que l’ère des poissons a commencé avec le Christ. La symbolique des poissons est très présente dans le christianisme de même que celle de la vierge qui est le signe opposée aux poissons dans le zodiaque. Les poissons symbolisent l’amour universel du Christ, tandis que la vierge est associée à la pureté, deux notions très présentes dans la tradition chrétienne. Le Christ représenté par les poissons est en relation directe avec la vierge et ces deux aspects correspondent à la période où l’axe précessionnel transite dans les signes des poissons et de la vierge. Auparavant cet axe a transité dans les signes du bélier et de la balance. C’était l’ère du bélier que beaucoup associent à l’Ancien Testament et d’autres traditions et mythes où le bélier et le mouton sont présents dans les cultes et les sacrifices. Le bélier représente la puissance divine, tandis que la balance représente la justice divine, deux notions clé dans l’Ancien Testament. Mais cette lecture des ères précessionelles ne se limite pas au monothéisme. On peut noter par exemple que le bouddhisme apparu cinq siècles av. J-C a évolué à l’époque où le christianisme est apparu vers une nouvelle forme : le mahayana, tradition où l’amour et la compassion sont des notions fondamentales.

 

L’axe taureau – scorpion dans la tradition indienne

Dans le cycle précédent (ère du taureau), l’axe précessionnel a transité dans les constellations du taureau et du scorpion. On trouve de nombreuses références au taureau dans les cultes et religions du Moyen-Orient (Égypte, Crète, Assyrie) et jusque dans la péninsule ibérique. C’est sans doute à cette époque que la tradition spirituelle indienne s’est structurée dans une synthèse du shivaïsme ancien et du brahmanisme naissant. On peut noter que la monture de Shiva est le taureau Nandi tandis que la monture de Vishnu est l’aigle Garuda. On sait que l’aigle est associé au signe du scorpion dans la tradition ésotérique(6). Par ailleurs le scorpion est en rapport direct avec Shiva dans la tradition du yoga(7) tandis que Vishnou peut être rapproché de la vache qui est vénérée dans le brahmanisme(8). La vache symbolise la mère divine et la nourriture terrestre et céleste qui permet le processus de préservation illustré par Vishnu. On retrouve ici la symbolique de la polarité lune – soleil avec Shiva le dieu lunaire associé à la mort et au scorpion et Vishnu dieu solaire associé à la vie et à la vache. Ainsi les deux dieux : Vishnu (préservation, conservation) et Shiva (destruction, régénération) avec leurs montures respectives à l’opposée dans le zodiaque mettent en évidence l’importance de l’axe taureau-scorpion dans la tradition du yoga. Assurément le hatha yoga traditionnel, le tantrisme et le shivaïsme sont colorés par le scorpion tandis que vishnuisme, bhakti yoga et karma yoga sont colorés par le taureau. Mais tout comme Shiva a pour monture le taureau, qui illustre l’incarnation dans le plan matériel, le hatha yoga se base sur le corps physique. Mais tout comme Vishnu a pour monture Garuda le courant vishnouïte s’établit dans le concret (rituels, règles, cadre…) en se basant sur de hauts principes et une philosophie spiritualiste (védanta).

Les postures du scorpion et de la tête de vache

Nous ne pouvons pas ici développer les correspondances entre les éléments de l’astrologie et les pratiques du yoga. Présentons simplement pour rester dans notre axe taureau-scorpion, deux postures du hatha yoga. La première est vrischikasana (la posture du scorpion) qui ne devrait être exécutée que comme offrande à Shiva. La seconde est gomukhasana (la posture de la tête de vache) qui est réputée pour développer des siddhi.
Pour exécuter vrischikasana il faut d’abord se placer en shirshasana (posture sur la tête). Il y a dans cette attitude inversée par excellence, comme un défi à l’ordre établi. Ce n’est qu’en acceptant de relier le plus haut au plus bas qu’on a une chance de dissiper la dualité. Mettre ainsi « la tête à la terre », est aussi une façon d’amener la conscience satvique dans la base la plus tamasique. Le passage de shirshasana à vrischikasana est comme une fulguration et la tenue de la posture comme une suspension dans un espace-temps secret/sacré. Pour exécuter gomukhasana, on peut s’asseoir en vajrasana ou en padmasana (lotus). Mais le plus approprié est sans doute l’assise en gorakshasana qui consiste à croiser les jambes en les repliant l’une sur l’autre. L’attitude de gomukhasana consiste à attraper les mains fermement derrière le dos et se centrer dans la grotte du cœur. En se reliant à Goraksha (le gardien du troupeau), on se relie à Matsyendranatha et à l’origine de la transmission. En se reliant à Gomukh, on se relie symboliquement à la source de la connaissance illustrée par la source du Gange qui émerge d’une grotte dans les hauteurs de l’Himalaya. Le Gange terrestre est perçu comme le flot de la connaissance qui s’écoule dans le monde des hommes. Ce flot qui s’écoulait du ciel vers la terre fut capté et décanté par le chignon de Shiva au mont Kailash, nous dit la légende. Le Gange céleste est assimilé à la Voie Lactée. Puissent les yogis se relier à cette sushumna cosmique, contempler cette voie royale, égrainer ce mala d’étoile !

 

Notes :

1 – Ces deux nombres sont évidemment symboliques. 360 est en relation évidente avec les 360 degrés du zodiaque. 72 est 6 x 12 et en même temps 1/5ème de 360 et constitue un des aspects utilisé dans l’astrologie indienne. Tous les multiples de 12 sont en relation avec le zodiaque. 72 ans est le temps que met l’équinoxe vernal pour parcourir un degré dans la précession des équinoxes. 72 est également en relation avec la nutation, un cycle parmi les nombreux mouvements de la lune.

2 – Les vayu sont des flux d’énergie qui parcourent le corps subtil et qu’on désigne parfois de façon globale par le terme de prana même si le prana désigne spécifiquement un de ces vayu. Dans ces 10 vayu il y a 5 vayu mineurs et 5 vayu majeurs qui sont associés au 5 premiers chakras principaux : apana et muladhara chakra, vyana et svadhisthana chakra, samana et manipura chakra, prana et anahatha chakra, udana et vishuddha chakra. Concernant les 10 portes, on peut associer les 7 planètes des anciens visibles à l’œil nu dans le ciel aux 7 orifices visibles chez l’être humain (yeux, narines, oreilles et bouche) et les 3 planètes trans-saturniennes invisibles à l’œil nu (Uranus, Neptune et Pluton) aux trois orifices secrets (anus, sexe et fontanelle ou brahmarandhra, orifice de Brahma).

3 – Voir Les éclipses mythes et symboles, Khristophe Lanier, édition Peuples du Monde, chapitre VI « Rahu le faiseur d’éclipses ».

4 –  Bande du ciel d’environ 24 degrés où le soleil semble se déplacer au cours de l’année. Ce mouvement n’est que l’image inversée du déplacement de la Terre dans son cycle annuel autour du soleil. Cette trajectoire de la Terre est appelée écliptique. Le zodiaque lunaire est la bande du ciel où l’on voit la lune se déplacer au cours de son cycle mensuel.

5 – Voir  Les éclipses, mythes et symboles chapitre I

6 – L’aigle représentait parfois ce signe dans la tradition ancienne de l’Égypte. C’est lui qui est présent dans le tétramorphe de l’apocalypse et dans le sphinx qui synthétise les 4 signes fixes : lion, taureau, scorpion (aigle) et verseau (l’Homme).

7 – Le scorpion symbolise la transmutation des poisons mortels en énergie spirituelle. Shiva sous la forme de Nila Kanta (Gorge Bleue) est celui qui absorbe le poison halahala pour sauver les êtres. Le dard du scorpion peut être assimilé au trident de Shiva.

8 – On symbolise parfois Purusha par un taureau et Prakriti par une vache. Dans la Bhagavad-Gîtâ, Krishna, un des avatars de Vishnu subjugue toutes les gopis (vachères) par le charme de sa flûte.

Khristophe Lanier

Publié dans InfosYoga n°93 été 2013