Introduction à la pratique du calme mental

La pratique du calme mental est avant tout une pratique spirituelle sur la voie de la réalisation de la nature de l’esprit et des phénomènes. Mais c’est aussi une pratique qui développe la concentration et apaise l’esprit. Ses effets secondaires les plus visibles sont notamment l’accroissement de la présence, la lucidité, la maîtrise des émotions.

Pourquoi démarrer la pratique du calme mental ?

Au fur et à mesure que vous pratiquez, vous devenez plus présents à ce que vous vivez à chaque instant ; votre esprit est moins porté à vagabonder dans le futur ou dans le passé. Vous vous rendez compte que vous appréciez plus simplement ce que vous avez, ce qui vous entoure, ce qui est.
En même temps que le calme se développe, l’agitation mentale diminue. Avec le silence qui s’installe peu à peu, votre attention et votre écoute se développent en même temps que votre lucidité. Avec plus de calme et de lucidité, vous vivez vos émotions en vous laissant moins facilement entraîner dans les réactions excessives habituelles que vous regrettez régulièrement.

Conditions extérieures de la pratique du calme mental

Il est préférable, du moins au début, de pratiquer dans un environnement calme et silencieux. Le corps doit être le plus immobile possible. L’immobilité se développe en même temps que se développe le calme. Au fil de la pratique vous expérimenterez ce qu’est l’immobilité totale du corps.
La posture du corps doit être compatible avec une immobilité prolongée et confortable, c’est-à-dire sans tension. La posture allongée sur le dos permet cette immobilité mais présente l’inconvénient de favoriser l’endormissement. La posture debout est difficile à tenir dans l’immobilité. L’idéal est la posture assise. L’essentiel dans la posture assise est de maintenir le dos bien droit et ceci sans tension. Pour le reste, le choix de la posture dépend de chacun et de ses capacités du moment.
On peut pratiquer le calme mental les yeux ouverts mais on peut aussi les yeux fermés. Dans les deux cas, les yeux doivent rester immobiles.
Les conditions de la pratique vont évoluer au fil du temps, en particulier la posture, difficile à maintenir immobile au début.

L’esprit dans la pratique du calme mental

On distingue plusieurs stades successifs dans la pratique qui sont fonction du développement de la stabilité de l’esprit. Le premier stade qui nous intéresse ici est celui de la fixation mentale sur un objet. Le principe de ce premier stade consiste à poser l’esprit sur un objet d’attention et à développer une fixation stable et sans effort sur cet objet.

Choix de l’objet d’attention

Le choix de l’objet d’attention dépend de chacun et de ses affinités. Il n’y a pas de règle. A chacun de trouver l’objet d’attention qui lui convient, quitte à en tester plusieurs. Il y a deux types d’objet d’attention : les objets extérieurs et les objets intérieurs.

Objets d’attention extérieurs

Il existe des objets traditionnels particuliers utilisés dans certaines cultures comme des cercles de terre cuite de couleurs utilisés au Tibet. On peut utiliser une statuette représentant une déité. On peut aussi utiliser une image ; celle d’une déité, d’un maître, de la première lettre de l’alphabet… Dans la voie spirituelle, la valeur symbolique de l’objet a son importance. Choisir un objet en lien avec le sacré est source d’inspiration et soutiendra la pratique.
L’objet d’attention extérieur est placé de façon à ce que les yeux regardent à l’horizontale. A travers le regard immobile, on fixe l’objet sans tension.

Objets d’attention intérieurs

Les objets d’attention intérieurs présentent l’avantage d’être toujours avec vous et donc de vous permettre de pratiquer n’importe quand et n’importe où. L’objet d’attention intérieur le plus connu et sûrement le plus utilisé est le souffle. Mais vous pouvez aussi pratiquer sur une visualisation, comme par exemple la visualisation d’un point blanc lumineux sur le front légèrement au dessus des sourcils ou bien comme la visualisation du ressac des vagues sur la plage. Vous pouvez aussi pratiquez en plaçant votre esprit sur le son interne que vous pouvez percevoir lorsque votre mental devient silencieux.

Le placement de l’esprit

Une fois choisi l’objet d’attention, la difficulté peut résider dans la façon de placer l’esprit sur l’objet. Il s’agit de fixer une attention totale et exclusive sur l’objet de telle façon que l’esprit ne perçoive plus que l’objet. L’esprit est très facilement distrait et il peut paraître impossible au début de le maintenir stable plus de quelques minutes ou secondes sur l’objet d’attention. Placer et maintenir correctement l’esprit posé sur l’objet – c’est-à-dire sans tension – nécessite un effort mesuré. La concentration, justement appliquée, est le moyen de produire cet effort. C’est pourquoi la pratique du calme mental est qualifiée de pratique de concentration.
Au début, c’est-à-dire au premier stade de la pratique du calme mental, la concentration n’est généralement pas suffisamment forte et un effort est nécessaire. Le deuxième stade de la pratique commence quand la concentration est devenue suffisamment forte et que l’esprit reste posé sur l’objet d’attention de façon stable, continue et sans effort.

La concentration

La concentration est une focalisation de notre attention sur un objet précis. Dans le cadre de la pratique, elle est un « outil » mental qui permet de maintenir l’esprit fixé sur l’objet d’attention choisi sans le laisser s’échapper vers d’autres objets. Cet outil qu’est la concentration doit toujours être utilisé sans forcer et en dosant l’intensité. Pour cela, il est essentiel d’apprendre à associer détente et concentration.

L’effort mesuré ou l’effort juste

L’effort et la concentration sont complémentaires. Lorsque la concentration est faible au début, l’effort nécessaire pour maintenir l’esprit sur l’objet d’attention est plus important. Toutefois, cet effort doit rester mesuré car l’esprit doit être maintenu sur l’objet sans tension. Ne vous crispez pas en vous concentrant sur l’objet. Un effort trop important – motivé par exemple par la volonté de progresser rapidement – entraîne l’agitation, la nervosité et la perte de la concentration. Vous devez être concentrés en proportion de votre capacité de concentration du moment.
Ainsi au début, il est recommandé de pratiquer sur des périodes courtes mais répétées. L’effort fourni est plus important mais ne dure pas longtemps. Au fur et à mesure que la concentration se renforce, l’effort à fournir diminue et le temps de pratique s’allonge. Ainsi de suite jusqu’à obtenir le maintient stable de l’esprit sur l’objet sans effort, possible sur une très longue durée.
A contrario, un effort trop faible entraîne somnolence, relâchement ou torpeur. Ainsi, vous avez l’impression d’avoir l’esprit calme, mais l’état mental est faible et passif sans force de concentration. Il est important de reconnaître cet état pour ce qu’il est car l’expérience peut être agréable et reposante, et si on la prend à tort pour une pratique correcte, on peut perdre des années à l’entretenir sans changement décelable de la qualité de conscience.
Rechercher donc l’équilibre : ni trop ni trop peu.

Pendant plusieurs années, Siddhartha et ses compagnons vécurent dans le silence sans jamais quitter la forêt. Pour toute boisson, ils avaient la pluie, pour toute nourriture, les grains de riz sauvage, une écuelle de boue ou les fientes des oiseaux de passage. Pour maîtriser la souffrance, ils fortifiaient leur esprit pour oublier le corps. Puis un jour Siddhartha entendit un vieux maître de musique qui passait en bateau sur le fleuve dire à son élève : « Si tu tends trop la corde elle casse. Si tu ne l’a tends pas assez elle ne sonne pas. » Siddhartha compris soudain que ces paroles toutes simples recelaient une grande vérité. La Voie du milieu était la grande vérité que Siddhartha avait découverte.

La pratique du calme mental

Il n’y a pas vraiment de règles à appliquer pour la pratique du calme mental. Tout est possible dès lors que le sens est compris et chacun peut pratiquer selon ses possibilités et ses capacités.

Voici toutefois quelques commentaires et recommandations :

– La pratique peut paraître difficile au début – voire impossible – et le doute apparaît. Les avancées peuvent paraître trop lentes et de même le doute apparaît. Le doute est l’un des grands ennemis de la pratique. C’est pourquoi, la confiance, la patience et la détermination sont indispensables. Il s’agit de ne pas chercher à obtenir quelque chose mais simplement de pratiquer ; un état d’esprit difficile pour les Occidentaux qui ont souvent besoin de comprendre intellectuellement le lien entre ce qu’ils font et l’objectif qu’ils se sont fixé. Un état d’esprit qui suppose de lâcher prise. Confiance et lâcher prise sont indissociables de la pratique.

– Pratiquer le calme mental en exerçant sa concentration peut être comparé à l’entraînement musculaire d’un sportif. Les séances doivent être dosées mais régulières. Au début des séances courtes et répétées seront plus efficaces. La durée des séances augmentent avec le temps et avec le renforcement de la concentration. D’une certaine façon, vous pouvez pratiquer le calme mental comme vous pratiqueriez – intelligemment – la musculation, quotidiennement. Mais veillez à pratiquer doucement avec bienveillance pour vous-même et pour le monde qui vous entoure.
Dans ce sens, repoussez toujours un peu vos limites pour progresser. Ne vous laissez pas aller à une pratique confortable ; ne restez pas dans votre zone de confort. Soyez alerte et cherchez toujours à maintenir l’équilibre dans l’effort, la concentration, l’immobilité et la détente.

– Au début les séances de concentration sont courtes. Pendant les pauses qui séparent ces courtes séances répétées, il convient de ne pas laisser l’esprit vagabonder et de l’occuper : par exemple par un travail d’imagerie mentale (imposez-vous de visualiser des objets choisis), en récitant un mantra, en étant attentif à toutes vos sensations qui apparaissent à chaque nouvelle seconde, ou tout autre activité mentale permettant de garder l’esprit présent à l’instant. De façon générale, pratiquez l’attention dès que vous le pouvez en dehors des séances de pratique du calme mentale : l’attention à ce que vous faites, à ce que vous ressentez, … etc.

– Un signe qui montre que votre pratique est correcte est qu’elle évolue. Vous verrez notamment votre concentration se renforcer ; votre capacité à maintenir votre esprit sur l’objet devenir progressivement plus aisée. De la même façon que vous voyez votre force augmenter au fil du temps en suivant un entraînement musculaire bien coaché.

A mesure que l’esprit se calme dans la pratique, la vie s’améliore. Vous constaterez notamment que vous êtes de moins en moins soumis aux emportements de vos émotions habituelles et les traits positifs se développeront qui seront un soutien important pour la motivation.

Le deuxième stade de la pratique du calme mental

Il commence quand la stabilité est installée. Il n’est alors plus nécessaire de faire d’effort pour maintenir l’esprit tranquille. L’esprit est absorbé dans la contemplation de l’objet. Une tranquillité agréable et détendue est établie, dans laquelle l’esprit est calme et les pensées surviennent sans distraire l’esprit de son objet.
Avec l’absorption de l’esprit dans la contemplation, toute agitation mentale a disparu. La conscience apparaît alors comme la lune dans le ciel nocturne lorsque les nuages se dissipent.

Pour commencer la pratique du calme mental :

Trouver un support de concentration qui vous convient, qu’il s’agisse d’un support interne comme le souffle ou d’un support externe que vous pouvez fixer du regard. Adoptez une posture confortable, trouvez le juste effort : ni trop relâché, ni trop tendu et portez toute votre attention sur l’objet choisi. Si vous choisissez le souffle, essayez de ne pas le modifier, observez-le simplement. Essayer de ne « voir » que le support choisi.
Inévitablement l’esprit s’égare : ramenez-le constamment, sans vous impatienter, avec bienveillance mais détermination sur l’objet de concentration. S’il s’égare mille fois revenez mille fois au support. Au début vous pourrez rester plusieurs secondes, voire plusieurs minutes, avant de vous apercevoir que vous êtes partis dans vos pensées ou dans les commentaires. Peu importe, ne vous découragez pas, revenez au support d’attention encore et encore. Ne vous laisser pas envahir par le jugement ou par le doute.
Soyez indulgents avec vos pensées et avec vous-mêmes. Lâcher prise. Lorsque les pensées défilent essayez de les laisser passer, gardez la sensation que la nature de l’esprit est la clarté, la transparence, que rien ne peut l’entacher. Ces pensées ne font que passer, elles n’affectent pas sa nature profonde. Le plus difficile n’est pas la technique mais de parvenir à l’absence de jugements ou de commentaires.
Commencez par des séquences courtes de 5 minutes voire moins. L’essentiel est que pendant le temps que dure la séquence, vous soyez complètement présents à la pratique. Dosez votre effort. Reposez-vous entre deux séquences tout en restant assis immobile et en gardant l’esprit présent. Au fur que votre concentration se renforce, c’est-à-dire que vous avez besoin de moins d’effort pour garder votre esprit sur le support, réduisez le temps des pauses et augmentez très progressivement la durée des séances.

Patrick L.

Le shri yantra

Le shri yantra

L’art d’unir microcosme et macrocosme

Parmi les 960 yantra répertoriés, le shri yantra est le plus célèbre. Il constitue pour les yogi à la fois un support de concentration et une représentation symbolique du lien entre microcosme et macrocosme. Structuré en 9 niveaux de l’extérieur vers l’intérieur, il constitue ainsi une représentation symbolique de la manifestation. 

Le shri yantra, le roi des yantra

Yantra désigne « un diagramme mystique » en sanskrit. C’est un support graphique de méditation issu de la tradition hindoue, puis emprunté par le bouddhisme, (on parle alors de mandala), le jaïnisme (on parlera de siddhachakra, navapada ou navadevata) et le taoïsme.

Les yantra sont censés révéler les concepts et aspects du monde, certains yogis parlent même de la représentation de la Vérité, c’est-à-dire ce qui est vu une fois l’éveil atteint. Chaque yantra est associé à un mantra. Le but du méditant est alors de percevoir l’énergie associée au concept représenté.

Dans la tradition hindoue un yantra symbolise une vérité, une qualité. C’est un support visuel tout comme le mantra est un support vocal. Méditer sur un yantra est réputé donner accès à l’unité avec le concept qui lui est lié, passage du micro au macrocosme et vice versa, créant ainsi un lien subtil jusqu’à ne former qu’un.

Parmi tous les yantras, le shri yantra est le plus fameux.

Les symboles présents dans les yantra

            Les formes et motifs couramment employés dans les yantra comprennent des carrés, des triangles, des cercles et des motifs floraux, mais peuvent également inclure des symboles plus complexes et détaillés, par exemple :

            -La fleur de lotus : représente généralement les chakras, chaque pétale représentant une propension psychique (ou vritti) associé à ce chakra.

            -Le point, ou bindu : représente le point de création de l’infini, du cosmos, du vide où tout reste à exprimer.

            -Le shatkona  « hexagramme » est composé de deux triangles entrelacés, l’un pointé vers le haut, l’autre vers le bas. Il contient les figures suivantes :  

                 > Un triangle pointé vers le haut qui, selon le tantra désigne l’énergie, ou plus précisément l’action et le service (seva). Il peut également désigner l’aspiration spirituelle, l’élément du feu, purusha, Shiva. Il est aussi dit représenter le substrat statique du cosmos.

                > Un triangle vers le bas qui, selon le tantra désigne la connaissance spirituelle, la puissance créatrice de l’univers, la fécondité, l’élément de l’eau, Prakriti, Shakti.

                > Le swastika : représente la chance, le bien-être, la prospérité ou la victoire spirituelle, Ganesh…

Selon le Tantraraja tantra, il existe neuf cent soixante yantra.

Les composantes du shri yantra

 

Shri Yantra

                       

Le Shri yantra également connu sous le nom de shri chakra est aussi appelé la mère de tous les yantra car il contient tout les autres yantra, ce qui fait de lui l’un des plus célèbres. On le retrouve sous trois formes principales : plane, pyramidale (ou il représente le Mont Meru) et sphérique.

            Il est formé par la rencontre de neuf triangles dont cinq avec le sommet tourné vers le bas représentant Shakti et les quatre autres pointant vers le haut, représentant Shiva. Leurs croisements vont ensuite former 43 autres triangles. Ils sont entourés de deux cercles de pétales de lotus avec l’ensemble enfermé dans un cadre sécurisé, appelé la « citadelle de la terre ». Le tout est centré, scellé autour du bindu (point originel d’où la manifestation est issue).

            Le shri yantra est réputé représenter la forme de l’univers, c’est à dire les diverses étapes de la manifestation cosmique. C’est un schéma symbolisant la création qui vient à l’existence sous le désir primordial, créant une vibration qui résonne en tant que son.

            Cette manifestation est représentée par le bindu. À la première étape de la manifestation, le bindu est nommé para bindu, c’est le noyau d’énergie concentrée, le germe du Son ultime, et les aspects dynamiques et statiques de Shiva-Shakti. Le bindu lui même est formé de 3 bindu en son centre, un rouge (l’ovule), un blanc (le sperme) et un mixte qui représente l’union Shiva-Shakti : le potentiel devenir.

            Lorsque commence la création, il se transforme en apara bindu : le point prend un rayon, la polarisation de Shiva-Shakti s’opère en son sein, les énergies dynamiques et statiques entrent en interaction, et les deux points supplémentaires émergent pour former une triade de points : le triangle primordial ou mula-trikona.

            Le triangle renversé représente la femme, la yoni, la Shakti. Il est signe d’évolution, et représente le principe dynamique de la création. L’élément statique prédomine dans le para bindu de telle sorte qu’il représente le principe masculin, Shiva (qui sera aussi symbolisé par les 4 triangles pointant vers le haut plus tard dans la création). La création tout entière provient de ces deux principes, le triangle et le point, l’union de Shiva-Shakti (que l’on retrouve aussi symbolisée avec le lingam noir et le triangle rouge ).

            On peut observer plusieurs symboles dans le premier triangle comme le triple processus de la manifestation (création-conservation-destruction), la lune, le soleil et le feu, iccha, jnana et krya… Mais aussi les 3 gunas ( sattva, rajas, samas ) dont l’interaction produit toutes les formes de la « création » qui émane de la prakriti, la nature originelle.

4 triangles pointés vers le haut dans le shri yantra

Les 4 triangles pointés vers le haut, symbole de Shiva

5 triangles du shri yantra pointés vers le bas

5 triangles du shri yantra pointés vers le bas, Shakti

 

   

           

 

 

 

 

Shaktona dans le shri yantra

Les 2 plus gros triangles formant le Shatkona

Dans l’école Shri Vidya du tantra hindou le shri yantra est la représentation de Lalita Tripurasundari. Du fait qu’il est composé de neuf (nava) triangles (yoni), on le nomme souvent Navayoni Chakra : la roue aux neuf triangles. Chaque niveau correspond à un mudra, une yogini, et une forme spécifique de la divinité Tripura Sundari avec son mantra, ses apparats etc…

Tripura Sundari

                                           « Tripura est la Shakti primordiale, suprème, la lumière de la manifestation. Celle qui est perçue comme l’ensemble des lettres de l’alphabet donna vie aux 3 mondes. Après sa dissolution elle est la demeure de tous les Tattvas et reste inchangée » Vamakeshvaratantra

Les 9 mandalas du shri yantra

Voici la liste des 9 mandalas du Shri yantra, du plus grossier au plus subtil :

1) Trailokya Mohan ou Bhupar : « la citadelle de la terre »

Il représente les barrières, les murs de chacun mais aussi l’ancrage et l’imperméabilité. Il est composé de 3 lignes, chacune correspondant à un aspect mineur de la déesse rouge.

  • La ligne externe contient les lokapalas, les protecteurs des huit mondes. Ce sont les gardiens des directions.
  • La ligne médiane évoque huit siddhi shakti.
  • La ligne interne regroupe les matrikas connues sous le nom de prakata yogini, ces shakti sont souvent décrites comme dangereuses et sauvages.

                                            Le mantra est AM AM SAUH.

2) Sarva Aasa Paripurak : le lotus aux 16 pétales, « l’exécuteur du désir »

L’aspect de Lalita qui en ressort est Tripureshi, son mantra est AIM KLIM SAUH. Le mandala reflète 16 yogini associées à la réalisation des désirs par la culture ou le renforcement du pouvoir sur l’esprit, l’ego, le son, le toucher, la vue, le goût, l’odorat, l’intellect, la stabilité, la mémoire, le nom, la croissance, le corps éthérique, la revivification, et le corps physique. Elles sont décrites comme les Nitya Kala.

3) Sarva Sankshobahan : le lotus aux 8 pétales, le « chakra palpitant »

Présidées par Tripura Sundari, les 8 shakti dans chacun des 8 pétales du mandala sont décrites comme shakti du discours, du maintien, de la marche, de l’excrétion, du plaisir, de l’abandon, de la concentration et du détachement. Elles sont les yogini du grand secret. Le mantra est HRIM KLIM SAUH.

 

4) Sarva Saubhagyadayak : les 14 triangles, « le chakra donnant la bonne fortune »

Lalita est Vasini, son mantra est AIM KLIM SAUH. Les triangles évoquent 14 shakti associées aux nadi principales, elles sont les akarshani.

5) Sarva Arthasadhak : les 10 triangles externes, « le chakra donnant tous les objets au sadhaka »

Ils symbolisent Lalita Tripura Shri. Ses 10 shakti sont les Kula Kaula. Ce sont les yogini des 10 souffles vitaux.

6) Sarva Rakshakar : les 10 triangles internes, « le chakra protecteur de tous ».

Ici on retrouve Lalita Tripura Malini avec son mantra HRIM KLIM BLEM. Les yogini dans les triangles représentent les 10 souffles de feu. Elles sont appelées les « sans origine ».

7) Sarva Rogahar : les 8 triangles, « le chakra destructeur de toutes maladies »

Ils incarnent Lalita Tripura Siddha avec son mantra HRIM SHRIM SAUH. Elle est la destructrice du poison. Ses shakti sont les souveraines du froid, de la chaleur, de la joie et de la tristesse mais aussi des 3 guna.

 

            Entre les 8 triangles et le triangle central se trouve les 4 armes de Lalita : un arc formé de fleurs, des flèches de fleurs, une corde et un ankusa (outil pour le dressage des éléphants).

8) Sarva Siddhiprada : le triangle central, « Le chakra donnant tout les succès »

Lalita réside ici en tant que Tripura Amba avec son mantra HSRAIM HSRKLI HSRSAUH. On retrouve 3 shakti qui correspondent chacune à un dieu de la trimurti.

-Bhagamalini, « la femme à l’utérus en fleurs». Elle est la shakti de la création, de Brahma.

-Vajreshi, « la femme adamantine » : elle est la shakti de la conservation, de Vishnu.

-Kameshvari, « la femme de la luxure » aussi connue sous le nom de Rudra shakti. Elle est la shakti de la destruction, de Shiva.

9) Sarva Anandamay : le bindu, « la béatitude absolue »

Elle est la Reine des reines, Rajarajeshvari, « la très rouge ». La transcendante Lalita Maheshvari Mahatripurasundari. Son mantra est KA E I LA HRIM HA SA KA HA LA HRIM SA KA LA HRIM ainsi qu’une 16ème syllabe secrète.

            Elle est entourée des 15 nityas, modifications de Lalita en tant que shakti. Ce cercle de nitya représente les 15 jours lunaires, Mahatripurasundari étant le 16ème jour. Chacun des nitya a un certain nombre de « bras » qui correspond aux rayons, l’ensemble atteignant le nombre de 108. Chaque nitya a 1440 respirations, un processus lunaire compte donc 21 600 respirations qui correspondent aux souffles d’un être humain en un jour. L’unité espace/temps/homme est crée. Intrinsèquement il est le Kalachakra : la roue du temps.


            Le voyage de  l’homme de l’existence matérielle à l’illumination ultime est cartographié sur le shri yantra. Chaque niveau est matérialisé par un circuit du shri chakra qui indique symboliquement les différents processus du devenir. Chaque niveau est une ascension vers le centre. Il est un outil pour donner une vision totale de l’existence de sorte à ce que le yogi puisse internaliser ses symboles pour la réalisation de son unité avec le cosmos. Ainsi il est un lien entre le microcosme et le macrocosme. C’est une métaphore de l’être humain, d’un univers en mouvement perpétuel oscillant entre l’expansion et la rétraction.

 

Sources : www.shivashakti.com

L’axe des pôles et la sushumna

L’axe des pôles et la sushumna

Analogie entre le globe terrestre et le corps subtil

Le principe d’analogie entre microcosme et macrocosme est l’un des fondements du hatha yoga. Au-delà des associations classiques entre l’individu et l’univers, est-il possible d’associer la sushumna avec l’axe des pôles et les chakras avec les différents parallèles de notre globe ?

Hatha yoga : analogies entre microcosme et macrocosme

La démarche du hatha yoga traditionnel est fondée sur la vision de l’identité de l’univers ou macrocosme et de l’individu ou microcosme. La pleine réalisation de cette identité n’est autre que l’éveil qu’on l’appelle samadhi, nirvana, satori ou autre. Cependant, tant que l’individu s’expérimente encore de façon grossière, subtile ou très subtile, comme une entité séparée du reste de l’univers, la présentation microcosme/macrocosme reste pertinente. Dans cette polarité entre le petit et le grand, il existe toute une série d’analogies qui vont permettre progressivement et parfois subitement au yogi de prendre conscience et de réaliser qu’il n’est autre que le tout. Une clef de compréhension de cette réalité réside dans la fameuse formule A HAM MAHA que l’on pourrait traduire « je suis le tout ». Cette formule, qui peut être répétée comme un mantra, contemplée ou méditée de façon plus discursive, porte en elle-même la double identité « je suis l’univers » et « l’univers est moi ». A HAM signifie en sanskrit « je suis » (très proche de l’anglais I am), et MAHA signifie à la fois « grand » et « la totalité ». Il suffit de les lire dans un sens puis dans l’autre pour commencer à percevoir de façon plus directe cette identité, mais c’est en entrant dans la pratique qu’elle se dévoilera bien davantage.

La représentation du corps énergétique

L’analogie la plus présente dans le hatha yoga est évidemment la polarité lune-soleil qui est même à l’origine du terme hatha yoga. Une autre analogie classique est la référence aux cinq éléments qui constituent à la fois l’univers tangible et l’individu concret. Ces cinq éléments sont associés aux cinq premiers chakra : la terre (prithvi) dans le chakra racine (muladhara), l’eau (ap ou jala) dans le chakra du pubis (svadhisthana), le feu (agni ou tejas) dans le chakra du ventre (manipura), l’air (vayu) dans le chakra du cœur (anahata), l’espace ou l’éther (akasha) dans le chakra de la gorge (vishuddha). À ces cinq éléments grossiers, on rajoute souvent la lumière ou la conscience dans le front (ajna chakra) et la vacuité ou l’absolu dans le chakra coronal (sahashrara). Ces sept chakras principaux figurent dans toutes les représentations classiques du corps subtil, où l’on voit en général un yogi avec les trois principales nadi (ida, pingala et sushumna) et les sept chakras évoqués ci-dessus. Dans ces gravures, les chakras sont représentés parfois en tant que tels, c’est à dire en forme de roue, mais le plus souvent, ils sont figurés comme des lotus (padma1). Dans ces représentations, les lotus ou les roues sont représentés par commodité de façon verticale (voir figure 1), mais il est dit qu’en réalité ces centres d’énergie sont davantage à l’horizontal, les différentes roues étant traversées au centre par l’axe de la sushumna. Pour tourner, une roue doit nécessairement le faire autour d’un axe. Si cet axe est le même pour toutes, c’est à travers celui-ci que l’on pourra les relier et les harmoniser. Dans beaucoup de pratiques de pranayama et de concentration, les roues sont visualisées et ressenties à l’horizontal.

la sushumna, les nadi et les chakrasfigure 1

Les chakras dans le dvada shanta

Pourtant, il convient de bien préciser que la réalité des chakras se situe au plan énergétique et non au plan physique et qu’en conséquence, toutes les représentations qui en sont faites pour les illustrer ne peuvent être que symboliques, et les correspondances entre le plan physique et le plan énergétique qu’approximatives. Si l’on a coutume de présenter toutes les roues de la même taille, il est une autre représentation intéressante, celle du Dvada Shanta, qui ressemble un peu à une cible, avec sept cercles concentriques (voir figure 2), le petit au centre figurant muladhara chakra et le plus grand cercle à l’extérieur symbolisant le sahashrara. On peut également assimiler cette figure aux sept planètes visibles à l’oeil nu dans le ciel, le point central figurant le soleil et les cercles concentriques les orbites des différentes planètes qui se meuvent toutes à peu près dans le même plan2. D’un point de vue astronomique on peut les classer ainsi : Soleil, Mercure, Vénus, Lune, Mars, Jupiter et Saturne3. Cependant, il ne faut pas en conclure que l’on doit associer les planètes aux chakras dans cet ordre, il y a plusieurs façon de les associer qui obéissent à des logiques différentes. Le Dvada Shanta yantra qui est utilisé tant pour la concentration (dharana) que pour yoga nidra, permet de donner une autre vision des centres d’énergie. Il suffit de fixer un moment le centre de la figure pour avoir une sensation de profondeur et l’impression d’une spirale ascendante. Cela met bien en évidence le processus ascensionnel de l’énergie et le fait que chaque centre permet d’accéder à une dimension plus vaste et plus ouverte. Le dernier cercle figure la totalité qui est habituellement représentée par un lotus à mille pétales. Cette représentation spiralée apparaît plus dynamique que la vision linéaire habituelle représentée dans la figure 1. Il s’agit de deux points de vue différents qui demeurent de toute façon de l’ordre du symbole.

Autres associations possibles avec les chakras

Outre les éléments (bhuta), présentés plus haut, il existe d’autres aspects qui sont associés traditionnellement aux cinq premiers chakras, en particulier les cinq sens, les cinq organes de perception (jnanendriya) et les cinq organes d’action (karmendriya4). Si l’on se réfère aux sept chakras habituels, il existe de nombreuses correspondances avec différents aspects de la manifestation : bija, mantras, yantra, couleurs, shakti, divinités, animaux, minéraux, planètes, notes de musique, etc. Bien sûr, ces associations sont davantage analogiques que logiques ce qui explique les différences que l’on peut trouver suivant les présentations, chacune étant basée sur des aspects symboliques différents mais non contradictoires. Si les sept planètes de l’astrologie traditionnelle sont couramment associées aux sept chakras principaux, il n’y a guère dans la littérature yogique de référence à notre planète Terre en relation avec le corps énergétique5.

La sushumna et l’axe des pôles

Pourtant si l’on aborde notre planète dans une perspective à la fois géographique et astronomique, il paraît assez évident d’associer l’axe des pôles avec l’axe de la sushumna. Dans ce contexte, on peut assimiler le pôle sud terrestre au muladhara chakra et le pôle nord terrestre au sahashrara chakra6. En effet, on a coutume de représenter le globe terrestre avec le pôle nord en haut et le pôle sud en bas, ce qui ne se justifie pas d’un point de vue purement astronomique car il n’y a pas de haut et de bas dans un espace illimité. Cela se conçoit davantage d’un point de vue géographique dans la mesure où il y a une masse magnétique au Nord qui attire l’aiguille de la boussole.

On peut également observer que la majorité des continents (et en conséquence de l’humanité) se situe dans l’hémisphère nord. Si l’on prolonge l’axe des pôles dans l’espace, cela indique le pôle nord céleste et le pôle sud céleste. Il est intéressant de noter que le premier correspond à une présence, l’étoile polaire (alpha de la petite ours), tandis que le second correspond à une absence, une zone obscure dans le ciel7. On assimile parfois les deux extrémités de la sushumna à deux portes : la porte du bas étant situé au niveau du chakra racine (muladhara) et la porte du haut correspondant à la fontanelle ou orifice de Brahma (Brahmarandra). Ces deux points qui sont considérés comme le plus bas et le plus haut niveau de conscience de l’individu sont d’une certaine façon figés. Cela est exprimé dans la base avec le symbole du cobra engourdi dans son sommeil, représentant l’énergie latente de kundalini. Au niveau du Brahmarandra, le processus de figement est plus physique que symbolique : en effet, l’orifice encore présent chez le nourrisson se referme bientôt au niveau de la fontanelle. Les pratiques du yoga doivent amener un réchauffement de ces deux zones. Dans le yoga tantrique indien, on met l’accent sur l’activation de l’énergie dans le chakra racine. Dans le yoga tibétain, on parle parfois d’une petite brèche qui peut s’ouvrir au niveau du Brahmarandra, avec éventuellement l’apparition d’une petite goutte (tiglé) à cet endroit. Ce processus est décrit en particulier dans l’un des six yogas de Naropa : powa, « l’éjection de la conscience ».

Les jeux du plein et du vide dans la sushumna

Pour revenir au globe terrestre, on constate que les deux pôles sont figés de la même manière sous une épaisse couche de glace. Cependant, dans la zone antarctique, on trouve un continent sous la banquise, alors que dans la zone arctique, il n’y a que l’océan. Ainsi, dans la direction du Sud, au vide céleste correspond un plein terrestre, tandis que dans la direction du nord, au plein céleste correspond un vide terrestre. Bien sûr ces notions de vide et de plein sont relatives, mais il est intéressant de noter ce jeu entre l’absence et la présence qui se révèle dans la contemplation de l’axe des pôles. Les yogis qui ont l’habitude de pratiquer des souffles dans l’axe de la sushumna et de jouer avec le vide et le plein dans les kumbhaka qui s’inversent au gré de la pratique, n’auront pas de mal à sentir un écho entre le canal médian et l’axe des pôles. Le muladhara chakra contient la terre, état de la matière arrivée au maximum de densité, qui correspond à la zone où la conscience est la moins présente. À l’inverse, le Brahmarandra, au nirvana chakra, est caractérisé par le vide, où la conscience est omniprésente, dans la mesure où elle s’est affranchie de la dualité qui l’enferme et la limite. Certaines visions simplistes ou manichéistes présentent le muladhara comme la porte des Enfers et le Brahmarandra comme la porte du Paradis8. Dans la démarche du yoga, la présentation est beaucoup plus nuancée, moins tranchée. Il y a effectivement un sens pour la libération qui est le sens de la montée de l’énergie. L’éveil de celle-ci peut survenir à n’importe quel niveau de la sushumna, mais le yoga tantrique, qui ne renie aucune partie de l’individu et soutient que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, insiste sur l’activation de la kundalini dans le muladhara chakra, même si à d’autres stades, l’éveil de l’énergie et donc de la conscience peut s’opérer dans le cœur ou dans le front. On peut également remarquer que les pôles sont des zones très particulières en relation à la lumière. En effet, alors que celle-ci alterne de façon progressive dans le reste du globe, dans ces zones-là l’alternance est beaucoup plus marquée dans la mesure où il y a six mois de jour, six mois de nuit. Lorsque le pôle nord est dans la lumière, le pôle sud est dans l’obscurité et vice versa. Cela renforce l’analogie notée plus haut concernant le plein et le vide qui s’inversent au niveau des pôles terrestres et célestes.

Dvadashantafigure 2

Correspondances possibles entre les parallèles et les chakras

Outre les deux pôles, il existe sur le globe terrestre cinq parallèles qui ont une importance particulière d’un point de vue géographique et astronomique. Il s’agit des cercles polaires, des tropiques et de l’équateur. Si l’on fait correspondre les pôles au muladhara et au sahashrara, il est logique d’associer le cercle polaire antarctique à svadhisthana, le tropique du capricorne à manipura, l’équateur à anahata, le tropique du cancer à vishuddha et le cercle polaire arctique à ajna chakra. On peut noter que l’équateur qui partage le globe en deux parties égales, que certains considèrent comme un troisième pôle diffus, correspond au cœur, qui est considéré comme le centre de l’individu. L’équateur recèle en lui à la fois le plus intérieur et le plus extérieur : le centre du cercle de l’équateur n’est autre que le centre de la Terre, tandis que sa périphérie est la zone de la plus grande expansion, de la plus grande ouverture. Au niveau de l’individu, on peut en dire autant du cœur énergétique (anahata chakra), qui mène à la fois à la plus grande ouverture au monde, à la plus grande empathie, et  en même temps à la plus grande intériorité. C’est l’image de la grotte au plus profond du lotus du cœur où brille la flamme du jivatman9. Tout comme les chakras sont perçus comme les roues d’énergie dont le centre est l’axe de la sushumna, les parallèles que sont les cercles polaires, les tropiques et l’équateur peuvent être perçus comme des roues d’énergie. En effet, ces cercles n’ont pas été placés de façon arbitraire mais parce qu’ils correspondent à des lignes d’énergie déterminées par une position spécifique de la Terre par rapport au Soleil.

Un mouvement permanent autour de l’axe

Cette course de la planète autour de notre étoile qu’on appelle l’écliptique ressemble elle aussi à une grande roue dont le centre apparent est notre astre qui tourne lui-même autour du centre de la galaxie. Les galaxies tournent aussi autour du centre de l’amas de galaxies dont elles font partie. Les amas de galaxies tournent autour du centre de super amas. À ce jour, on ne connaît rien de plus vers l’infiniment grand, tout comme on ne connaît pas plus petit que les quarks, semble-t-il, du côté de l’infiniment petit. Peu importe où s’arrête notre connaissance des extrêmes, l’important est de savoir et de sentir que tout tourne dans la manifestation. On peut appréhender ce processus de façon physique comme la science moderne. Dans la tradition spirituelle indienne, on dit de façon plus symbolique que nous tournons dans la roue du samsara. Les bouddhistes affirment même que pour s’en libérer, il faut se relier à la roue du dharma. Cet enseignement est présenté comme la voie du milieu (madhyamaka). Pour les yogis, cette voie du milieu est avant tout (madhya marga) l’axe central de la sushumna et les roues qui importent sont celles des chakras qui jalonnent ce canal médian.

Un jeu énergétique entre pôles solaires et pôles lunaires

Un autre aspect intéressant à considérer est la relation que l’on peut établir entre ida et pingala les canaux lunaires et solaires de la structure énergétique, et les parties orientales et occidentales de notre globe. La culture et la spiritualité de l’orient sont marquées par une dominante lunaire, alors que la culture et la spiritualité de l’occident sont marquées par une dominante solaire. Le soleil qui se lève à l’Est est puissant dans son ascension, tandis que le soleil qui se couche à l’Ouest perd de sa force en déclinant. Est-ce dans une sorte de compensation inconsciente que ce sont développées des civilisations à dominante solaire et lunaire en occident et en orient ? Quoiqu’il en soit, ces approches, lunaire en orient, solaire en occident, ne sont pas sans rappeler les canaux latéraux dans le corps subtil. Évidemment, il faut relativiser car il y a des composantes solaires en orient et lunaires en occident mais cela peut évoquer ida et pingala qui serpentent entre la gauche et la droite. Chaque nadi, si elle part d’un côté et arrive du même côté de la sushumna, n’en effectue pas moins quelques boucles de l’autre côté.

maha khumbaka

figure 3

Quelques idées de pratiques

On peut noter de nombreuses analogies entre microcosme et macrocosme, mais si cette observation n’est pas reliée à la pratique, elle demeure superficielle voire vaine. Ainsi, nous terminerons avec quelques pratiques de souffle, en lien avec les aspects évoqués plus haut. Pour équilibrer et harmoniser les canaux solaires et lunaires, il y a bien sûr nadi shodhana (voir l’article dans Infos Yoga n°105, décembre 2015). Pour activer les roues d’énergie on peut effectuer bhastrika dans la posture de la roue (voir article sur Chakrasana dans Infos Yoga n°96). Pour se relier aux chakras dans la vision classique, on peut pratiquer anuloma viloma, le souffle par paliers, où l’on fractionne l’inspiration et l’expiration en s’arrêtant dans chaque chakra, en voyant et en ressentant ses différentes caractéristiques, et en disant son bija. On peut aussi pratiquer anuloma viloma avec la vision du dvada shanta, qui est perçu comme un grand cône inversé avec sept étages reliés aux sept centres. On part à poumons vides du muladhara, on inspire un peu pour s’arrêter dans le pubis en sentant l’énergie qui emplit le petit cône entre le premier et le second cercle, et ainsi de suite jusqu’au septième cercle au-dessus de la tête au niveau du sahashrara. Lors de l’expiration également fractionnée, on sent le grand cône qui se vide progressivement pour arriver à poumons vides dans le petit cercle central qui correspond au muladhara chakra. Cette façon d’associer le corps subtil à un cône inversé rappelle la vision du Mont Méru relié au corps de Vishnu10. Bien sûr, il est possible de visualiser le cône dans l’autre sens. Dans ce cas-là, on peut méditer comme dans une enceinte en ressentant le petit cercle central au niveau du sahashrara et le grand cercle au sol tout autour de nous au niveau du muladhara. Finalement, nous pouvons proposer un bhastrika dans l’axe central, avec OM à l’inspiration et HRIM à l’expiration, en ressentant que notre sushumna n’est autre que l’axe des pôles, et que nous sommes à l’intérieur de la Terre. Après quelques instants de souffle inspir-expir dans le canal médian, faire un arrêt à poumons pleins en demeurant au pôle nord (Brahmarandra), avec le bija OM, puis reprendre le souffle et faire un arrêt à poumons vides dans le pôle sud (muladhara) avec le bija HRIM. Répéter une seconde fois de la sorte, puis une troisième fois. Au troisième arrêt à poumons pleins, le souffle et la conscience ne s’arrêtent pas au pôle, mais continuent à la verticale comme si on les éjectait vers le haut jusqu’à l’étoile polaire où l’on demeure en arrêt, puis on reprend le souffle. Et au troisième arrêt à poumons vides, on fait de même vers le bas, comme si le souffle et la conscience étaient expulsés jusqu’au pôle sud céleste où l’on demeure en arrêt… (voir figure 3 😉 )

 

Notes

 1) Certains font même une différence entre les padma et les chakras en plaçant les premiers sur la face antérieure et les seconds sur la face postérieure.

2)  Ce sont les sept planètes des Anciens utilisées dans l’astrologie traditionnelle.

3)  La Lune qui est un satellite de la Terre se retrouve donc entre Vénus et Mars.

4)  Pour plus d’informations, voir la vision du samkhya, exposée dans le samkhyakarika et la vision tantrique exposée dans Le tantrisme de Pierre Feuga et Le banquet de Shiva de Christian Tikhomiroff.

5)  Un des rares auteurs qui aborde un peu ce sujet est Kerneitz dans le Hatha Vidya.

6) Pour simplifier, nous ne distinguons pas le nirvana chakra qui est au sommet de la tête à la fontanelle, du sahashrara « situé » douze doigts au-dessus de la tête.

7) Pour localiser le pôle sud céleste, où ne demeure aucune étoile brillante, il convient de se repérer sur la Croix du Sud en prolongeant l’axe principal de la croix environ 4,5 fois sa longueur vers le Sud. 

8) Dans cette analogie entre axe des pôles et sushumna, on peut noter que le Sud est associé au bas et donc aux états inférieurs et correspond à l’obscurité dans le ciel, tandis que le Nord est associé aux états supérieurs, vers le haut et correspond à la lumière dans le ciel (l’étoile polaire). 

9) Certains présentent le jivatman comme une âme transmigrante mais il peut aussi être considéré comme le principe incarné en chacun de nous, la partie la plus essentielle, intangible, dans la mesure où elle est un simple reflet du tout. 

10) À ce propos, voir Véronique Bouillier et Gilles Tarabout (dir.), Images du corps dans le monde hindou, Monde Indien Sciences sociales 15e-20e siècle, CNRS Editions, 2003 : « Selon les sources puraniques, le Mont Meru est « la tête en bas », ayant la forme d’un cône inversé dont le sommet plat et les côtés sont respectivement, selon Kloetzli, la projection du Tropique du Cancer céleste et les lignes d’extension qui relient ce Tropique au pôle sud céleste. C’est à ce pôle que se trouve l’oeil de Vishnu, le gros orteil de son pied levé étant au pôle nord céleste ».

La sushumna dans le thème astral

La sushumna dans le thème astral

Trouver un axe de réalisation dans notre ciel de naissance

On peut trouver des similitudes dans les approches traditionnelles de l’astrologie et du yoga. Le thème astral et le corps subtil d’un individu ne sont-ils pas comme un jeu de miroirs au niveau énergétique ? Si les yogis recherchent l’éveil de l’énergie et de la connaissance dans le canal central sushumna, est-il possible de localiser un reflet de cet axe médian dans notre thème astral ?

Les convergences de l’astrologie et du yoga

Nous avons vu dans un précédent article (voir Infos-yoga n° 93 – été 2013) les relations générales entre l’astrologie et le yoga. Nous proposons d’aborder ici un thème plus spécifique : peut-on repérer notre axe central (sushumna) dans notre thème astral ?

Le yoga et l’astrologie sont deux disciplines traditionnelles qui développent la connaissance du lien subtil qui unit l’individu et l’univers, le microcosme et le macrocosme. En schématisant, on pourrait dire que le yoga part de l’individu pour rejoindre l’univers, alors que l’astrologie procède à l’inverse. Dans le yoga, on agit sur notre propre microcosme, le corps dans ses différents niveaux (physique, énergétique, mental) pour se relier au macrocosme (le Tout), alors que dans l’astrologie on observe le ciel, symbole du macrocosme, pour décrypter le microcosme. Ainsi ces deux disciplines visent non seulement à relier microcosme et macrocosme mais encore à nous faire dépasser l’illusion de la dualité qui nous les fait apparaître comme séparés.  

La polarité lune-soleil dans le corps subtil

Le mot « yoga » évoque l’union ou l’unité, alors que le mot « hatha »  renvoie à la polarité soleil – lune (« ha » symbolise le soleil ou l’aspect actif, « tha » représente la lune ou l’aspect réceptif). Ainsi « hatha yoga » signifie  « union du soleil et de la lune ». Dans le hatha yogales chakras et les nadi, on parle d’un corps subtil ou énergétique composé de 72 000 nadi qui véhiculent les prana vayu (les différents aspects de l’énergie vitale), et de multiples chakras (roues d’énergie présentes à chaque croisement de deux ou plusieurs nadis). Parmi tous ces canaux d’énergie, il en est 10 principaux reliés aux 10 orifices de notre corps physique, ou les dix portes de notre temple interne1. De ces 10 canaux, les yogis n’en retiennent en général que trois : sushumna nadi, le canal central qui suit la colonne vertébrale et relie l’anus à la fontanelle, ida nadi, le canal lunaire, et pingala nadi, le canal solaire. Ida et pingala, les canaux latéraux, serpentent le long de l’axe central, de la base (mulhadhara chakra) jusqu’au front (ajna chakra), puis redecendent aux deux narines. A chacun de leurs croisements est un chakra majeur : svadhistana chakra dans le pubis, manipura chakra dans le ventre, anahatha chakra dans le cœur, et vishuddha chakra dans la gorge. 

« Ida est associée au principe lunaire, Pingala au principe solaire. Dans Sushumna réside Shambbhu. Shambhu y réside sous la forme de l’oie (hamsa, symbole de la connaissance) » Shiva Svarodaya, verset 50.

Il est dit que l’énergie monte à gauche dans le canal lunaire, et descend à droite dans le canal solaire. L’art du pranayama vise à acquérir une maîtrise du souffle subtil par des techniques respiratoires alliées à des mudra, des visualisations et des mantras. Dans cette perspective, il est question d’équilibrer et d’harmoniser le souffle dans les canaux latéraux puis de le fluidifier et de le subtiliser dans l’axe médian. Il s’agit de sortir de la dualité illustrée par la polarité lune-soleil, pour retrouver l’unité associée au canal central. Cette voie du milieu (madhya marga), qui est considérée par les yogi comme le plus court chemin vers l’éveil, n’est pas qu’un canal du corps subtil, mais s’actualise dans tout point de vue ou toute démarche permettant de résorber la dualité inhérente à ce monde manifesté. Il existe ainsi des approches plus philosophiques ou métaphysiques de la voie du milieu. Peut-on également en trouver des visions plus astrologiques ?

La variété des points de vue

éclipses et thème astralPrécisons d’abord qu’il n’est pas question de donner une réponse définitive à cette question, mais qu’il s’agit plutôt de proposer quelques pistes de réflexion. Dans le yoga, on dit qu’il ne saurait y avoir un seul point de vue, et que chacun doit trouver celui qui lui convient le mieux. Dans l’astrologie, il y a également plusieurs manières de considérer les choses. Si on a coutume de dresser une carte du ciel de façon géocentrique (en considérant que la Terre est au centre du système), on peut également la réaliser de façon héliocentrique (avec le soleil au milieu). Par ailleurs, on peut utiliser soit le zodiaque tropical (zodiaque des saisons), soit le zodiaque sidéral (zodiaque des étoiles) ou encore le zodiaque lunaire divisé en 27 demeures ou Nakshatra2.
En outre, on peut aussi calculer les maisons astrologiques d’après plusieurs systèmes, qui font varier sensiblement les  positions de l’axe milieu du ciel-fond du ciel3. Tous ces systèmes de référence fonctionnent à leur façon, cela montre bien que les différents points de vue sont relatifs. Dans ce contexte, on peut facilement concevoir dans le thème astral, plusieurs relations analogiques avec l’axe de la sushumna.

Trois axes du thème astral liés à sushumna

Lorsque l’on considère un thème astrologique, il est possible de trouver différents axes que l’on pourrait associer symboliquement à sushumna nadi :

  • Puisque ce canal médian est représenté dans le corps subtil par une ligne droite à mi-chemin entre les canaux ida et pingala qui représentent les  trajectoires du soleil et de la lune, on peut utiliser la méthode des mi-points pour tracer dans le thème astral un axe qui passe à mi-chemin entre les positions du soleil et de la lune de naissance4. Cet axe indique comment réunir en nous les parties masculine et féminine, tout comme l’axe central peut permettre au yogi de faire fusionner ses aspects solaire et lunaire.
  • Une autre façon de trouver dans le thème une analogie avec le canal médian, est bien sûr de considérer l’axe milieu du ciel-fond du ciel qui représente la verticalité dans le macrocosme de notre ciel de naissance, alors que la sushumna représente la verticalité du microcosme de notre corps subtil. Cet axe souligne différents aspects dans l’analyse du thème astral : le fond du ciel est en lien avec les origines du sujet, le milieu du ciel indiquant comment le sujet pourra se réaliser au niveau social dans cette vie.
  • Un troisième axe, bien connu des astrologues, est l’axe ascendant-descendant qui représente l’horizon dans notre ciel de naissance, et donc qui délimite le visible et l’invisible5. L’analogie n’est plus en relation avec la verticalité, mais avec l’ombre et la lumière, la nuit et le jour et avec leurs astres respectifs, lune et soleil. L’ascendant représente le sujet tel qu’il se manifeste dans ce monde, et d’abord au plan physique, alors que le descendant symbolise les autres et le monde tels qu’ils se présentent au sujet. L’axe qui relie ces deux points illustre le rapport et le jeu dynamique qui s’instaurent entre le sujet et le monde, avec leurs répercussions tant dans l’intériorité que dans l’extériorité.

L’axe du dragon Rahu-Ketu

S’il paraît judicieux de considérer dans un thème astral ces 3 axes (mi-points soleil-lune, fond du ciel-milieu du ciel, ascendant-descendant), il en est un quatrième qu’on peut également associer au canal médian cher aux yogis, c’est bien sûr l’axe des nœuds lunaires. Ce 4ème axe nous projette dans un autre plan par rapport aux 3 premiers qui demeurent davantage bornés par les limites de l’ego et de la dualité. L’axe des nœuds lunaires est déterminé par l’intersection du plan de l’écliptique (trajectoire de la Terre autour du soleil) et du plan de la révolution lunaire autour de la Terre. En effet l’orbite de la lune n’est pas alignée avec l’écliptique : en conséquence, dans sa révolution mensuelle autour de notre planète, la lune croise l’écliptique 2 fois. Lorsqu’elle passe de l’hémisphère céleste sud à l’hémisphère céleste nord, on dit que c’est le nœud ascendant ou nœud nord, qu’on appelle également tête du dragon ou Rahu dans l’astrologie indienne. Lorsqu’elle passe de l’hémisphère céleste nord à l’hémisphère céleste sud, on dit que c’est le nœud descendant ou nœud sud, qu’on appelle encore queue du dragon ou Ketu dans l’astrologie indienne.

On voit tout de suite l’analogie avec ce que représente la sushumna du yoga, qui est l’axe où les nadi solaire et lunaire se rencontrent theme-astral-ramana-maharshipériodiquement, et où leurs énergies peuvent se résorber dans la vacuité, car Rahu (nœud nord) et Ketu (nœud sud) sont à proprement parler les croisements des trajectoires solaire et lunaire6. Ces points virtuels qui n’ont aucune matérialité sont pourtant considérés comme des planètes dans la tradition astrologique indienne (ou astro-yogique) mais, comme tout a une dimension mythologique dans cette tradition, Rahu et Ketu ont également des représentations diverses. En général, la tête et la queue du dragon sont perçues comme celles d’un ancien asura (demi-dieu ou dieu jaloux) qui fut décapité par le disque de Vishnu lorsqu’il chercha à s’emparer de l’amrita (ou élixir d’immortalité) qui était réservé aux dieux. À la suite, la tête et la queue du monstre furent projetées dans l’espace où elles errent depuis, traquant le soleil et la lune : Rahu et Ketu cherchent à se venger des luminaires (soleil et lune) qui avaient dénoncé à Vishnu l’asura qui voulait dérober le nectar des dieux.

Thème astral Ramana Maharshi

Les liens entre sushumna et le dragon dans le thème astral

Dans l’astrologie indienne ces « planètes », qui sont immatérielles, ont une importance considérable. Certains astrologues leur accordent même plus d’importance qu’à toutes les autres planètes réunies. En effet, les 7 planètes matérielles7 ont à voir avec notre incarnation, alors que Rahu et Ketu sont davantage en relation avec un principe plus subtil qui dépasse et guide l’incarnation présente. L’axe des nœuds, qui est aussi pris en compte par les astrologues occidentaux, est parfois présenté comme l’axe de la destinée, la queue du dragon étant perçue comme le point d’où l’on vient et la tête du dragon comme le point vers lequel on se dirige. A ce stade on peut évidemment faire un parallèle avec l’axe de la sushumna où la base (muladhara chakra) est associée à notre dimension la plus grossière (élément terre) et à notre nature animale, alors que la partie supérieure qu’on nomme aussi la porte, ou orifice de Brahma (Brahmarandra qui correspond à nirvana chakra) est associée à notre nature la plus subtile ou divine.

Dans le hatha yoga, il est question d’éveiller l’énergie endormie dans la base pour la faire remonter dans la sushumna jusqu’au sahashrara (lotus aux mille pétales « situé » au dessus de notre tête et qui symbolise l’éveil parfait). Dans le thème astral, un examen minutieux des positions des nœuds sud et nord donnera, sinon une voie d’évolution bien tracée, au moins quelques indications sur le sens de notre incarnation.

 

1  On peut également associer ces dix canaux aux dix planètes, qu’on peut considérer comme les dix portes de notre temple externe, l’univers. Comme il existe sept portes visibles dans notre corps (les yeux, les oreilles, les narines et la bouche) et trois portes invisibles (l’anus, le sexe et la fontanelle), il existe sept planètes visibles dans le ciel (soleil, lune, mercure, vénus, mars, jupiter et saturne), et trois planètes invisibles (uranus, neptune et pluton).

2     Voir l’ouvrage de Kerneïz « Le hatha vidya », éditions Tallandier, 1945, plus particulièrement les chapitres VII et VIII.

3    Cet axe relie, à un moment donné, le point de l’écliptique (trajectoire apparente du soleil) le plus haut dans le ciel, au point de l’écliptique le plus bas dans le ciel. Lorsqu’il est midi en heure locale, on dit que le soleil passe au milieu du ciel et lorsqu’il est minuit on dit que le soleil passe au fond du ciel. Donc une personne née à midi solaire a dans sa carte natale « le soleil au milieu du ciel ».

4    Par exemple : pour une personne ayant à sa naissance le soleil à 1° du bélier et la lune à 1° du gémeaux, l’axe passera entre le 1er degré du taureau et le 1er degré du scorpion. Bien sûr, cet exemple est simplifié et il faudra en général calculer de façon un peu plus précise le nombre de degrés entre le soleil et la lune, et ensuite diviser par deux pour trouver la position de l’axe en question.

5     Pour les lecteurs non avertis, rappelons que l’ascendant dans le thème natal est le point de l’écliptique qui apparaît, au moment considéré, du côté Est – du fait de la rotation de la terre – et que le descendant est le point qui disparaît en face, du côté Ouest. Ces deux points ascendant-descendant marquent donc la ligne d’horizon et démarquent ce qui est visible (diurne) et  non visible (nocturne) dans le ciel. Lorsque l’on dresse un thème astral on regarde dans quelle partie du ciel zodiacal se situent ces points, on pourra ainsi déterminer l’ascendant d’un natif (par exemple ascendant en lion ). Pour une personne qui naît au lever du jour, on dit qu’elle a le soleil à l’ascendant et donc l’ascendant du même signe que le soleil (dans notre exemple, la personne sera lion ascendant lion).

 6   Pour plus de précision sur les aspects astronomiques des nœuds lunaires et des éclipses ainsi que sur les dimensions symboliques et mythologiques de celles-ci, voir l’ouvrage : Les éclipses, mythes et symboles de Khristophe Lanier, éditions peuples du monde, 1999, disponible sur www.yoga-horizon.fr

7    Dans l’astrologie traditionnelle, qu’elle soit occidentale ou orientale, on considère les 7 planètes visibles à l’oeil nu : soleil, lune, mercure, vénus, mars, jupiter, saturne. Les 3 planètes invisibles sont parfois prises en compte mais davantage à un niveau transpersonnel. Le mot planète signifie étymologiquement « astre errant » car on les voit bouger sur la toile de fond céleste contrairement aux étoiles dites fixes.

 

Khristophe Lanier et Isa Borgo

La symbolique du nombre 108

La symbolique du nombre 108

Un pont entre le visible et l’invisible

L’an dernier nous avons eu le plaisir de fêter le numéro 100 de la revue InfosYoga lors d’une belle rencontre en Bretagne.
Les dizaines et plus encore les centaines constituent des repères classiques car très concrets : qui n’a jamais compté sur ses doigts ?!
Cette année avec la publication du numéro 108, c’est une célébration beaucoup plus discrète, intime, dont il s’agit : nous sortons de l’approche habituelle fondée sur le système décimal pour nous ouvrir au mystère de ce nombre sacré. Ce n’est pas de 108 bougies dont il s’agit, mais plutôt de trois fois 36 chandelles pour entrer dans le vif du sujet. Point besoin d’attendre 107 ans pour se relier au nombre 108 !

Nous avons déjà abordé le symbolisme du nombre 108 dans le premier article sur le rudraksha intitulé « Le mala de rudraksha, le symbolisme du 108 » publié dans le numéro 102 (mai-juin 2015) de InfosYoga.
Nous ne reprendrons pas ici tous les éléments en lien avec l’astronomie, l’astrologie, la numérologie et la géométrie déjà évoqués.

Présence et absence dans le nombre 108

Si l’on considère le nombre 108, on voit qu’il est composé de trois chiffres : le 1, le 0 et le 8. Il est admis que le 8 représente l’infini. En général, on associe l’infini à l’espace, mais il peut également être perçu dans le temps : le 8 comme une boucle d’éternité. Se dissoudre dans l’infini, dans l’éternité,  se confondre avec le grand Tout (Maha) est la finalité de la démarche du yoga (samadhi). Pour arriver à cette réalisation, à ce 8, il faut passer par le 1, la présence, et par le 0, l’absence. On peut concevoir cette démarche de bien des façons, la plus concrète étant peut-être de développer un ressenti de son corps, une présence à cette dimension physique, pour prendre conscience des tensions, des blocages, afin de les réduire, de les éliminer.
Passer de la présence aux tensions à l’absence de tensions. Il convient aussi de prendre conscience du souffle, de l’harmoniser, de le fluidifier puis de le suspendre. Passer du mouvement à l’immobilité, de la présence au souffle à l’absence de souffle. Ce sera la même chose au niveau mental dans ce que l’on appelle couramment la méditation. Il convient d’abord de se poser pour observer son esprit, prendre conscience de l’agitation interne pour réduire ce flot de pensées et peut-être le suspendre dans un état de transparence.  
On notera que la démarche des yogis s’établit à trois niveaux : physique, énergétique et mental (corps, souffle, esprit). Plus généralement, il est question de s’installer d’abord dans une présence stable, ouverte, équilibrée, pour pouvoir ensuite s’abandonner, s’oublier, se dissoudre. Si l’on inverse la démarche, en commençant par l’absence pour aller vers la présence, il est à craindre qu’un manque de structure et de lucidité n’entraine une présence exacerbée de l’ego. En d’autres termes, il est nécessaire de commencer par cerner, accepter, harmoniser l’ego, pour ensuite espérer le dépasser. Dans cette optique, l’ego n’est pas considéré comme un obstacle mais plutôt comme un tremplin, il n’est donc pas question de le mépriser ou de le diaboliser.

Le nombre 108 et le Samkhya

kaliyuga et le nombre 108illustration 1

Dans le Samkhya l’ego est désigné par le terme ahamkara (la conscience d’être un individu), celui qui peut dire AHAM (je suis). Au-delà de cette conscience individuelle est la buddhi ou le mahat (intelligence cosmique) qui peut permettre de réaliser la relation entre prakriti et purusha. Dans cette optique, on peut associer le 1 du 108 à ahamkara, le 0 à buddhi et le 8 à l’unité de prakriti et purusha. Mais cette vision reste un peu linéaire, on pourrait tout aussi bien considérer dans l’instant le 1 comme prakriti, le 0 comme purusha et le 8 comme l’union éternelle de ces deux principes. Dans le même registre, on peut associer le 1 au lingam dans sa verticalité et le 0 à la yoni dans sa réceptivité. C’est bien entendu de la polarité Shiva-Shakti, conscience-énergie dont il s’agit.

Samkhya signifie « dénombrement » ou « énumération ». Ce système présente le déploiement de la manifestation ou prakriti en 24 tattva, auxquels s’ajoute un 25ème nommé purusha ou conscience universelle. Il y a bien sûr plusieurs façons d’appréhender le samkhya classique : certains n’hésitent pas à identifier purusha et prakriti à Shiva et Shakti, les deux pôles de la manifestation dans le système tantrique. Dans ce dernier, la présentation est plus élaborée puisqu’elle dénombre 36 tattva. Nous ne rentrerons pas dans un comparatif du samkhya classique et du « samkhya tantrique », nous nous contenterons de noter que le premier présente la prakriti en 24 tattva (2×12) en mettant de côté purusha, et que le second présente la totalité en 36 tattva (3×12). Si l’on met en relation ces valeurs avec le 108, il est évident que le 36 est plus en affinité que le 24 dans la mesure où 108 est 3×36 et 4,5×24. Mais si l’on divise 108 par 25, on obtient 4,32. Ce nombre est en apparence encore moins évocateur, mais à l’examen, on peut bien sûr le mettre en relation avec la durée des cycles cosmiques tel que le kali yuga (voir illustration n°1) qui dure, suivant les sources, 4 320 ou 432 000 ans, ou le maha yuga qui dure 4 320 000 années humaines. Dans ce contexte, il faut bien entendu noter que 432 correspond à 4×108.

Atman, anatman & pranayama

souffle en 8 et nombre 108

illustration 2

Nous avons mis en relation les deux premiers chiffres du 108 avec la présence (1) et l’absence (0). Pour abonder dans ce sens, nous pouvons associer le 1 à l’atman des hindous et le 0 à l’anatman des boudhistes. Il y a quelques années nous avons abordé ce thème lors d’une rencontre « Yoga et bouddhisme » à l’Institut Karma Ling. On pourrait dire que la vision de l’atman est une approche « par le plein » et que celle de l’anatman est une approche « par le vide ». Bien entendu, les deux peuvent amener à la réalisation qui est figurée encore une fois par le 8. On pourrait même dire que, dans le symbole du 8, une boucle représente le plein et l’autre le vide, qui sont les deux faces d’une même réalité. Dans la plénitude de l’atman, on peut trouver l’absence de séparation entre les choses, tandis que dans la vacuité de l’anatman on peut trouver la présence de toutes choses en interdépendance. En conséquence, si l’absence est dans la présence, le vide dans le plein, et la présence dans l’absence, le plein dans le vide, il n’y a aucune raison d’opposer ces deux approches, sauf si on préfère la spéculation à l’expérience. Dans la pratique du pranayama, on expérimente des arrêts de souffle (kumbhaka) : certains se font à poumons pleins (antar kumbhaka), d’autres à poumons vides (bahir kumbhaka). Les ambiances dans ces deux types d’arrêts de souffle sont certes différentes, mais on expérimente la même immobilité menant à la même unité. Souvent on localisera l’arrêt de souffle à plein dans le front (ajna chakra) et à vide dans la base (muladhara chakra). On peut évidemment associer le plein à la conscience d’ajna et le vide à l’inconscience de l’animalité, mais on se gardera de rigidifier ce schéma et il sera possible d’inverser les pôles en tenant le vide dans le front et le plein dans la base. Une autre façon d’intégrer le 108 dans le souffle est la pratique du souffle en 8 (voir illustration n°2). Cette technique est aisée même pour les débutants. Elle consiste à visualiser le souffle sous la forme d’un flux énergétique. À l’inspiration, celui-ci monte de la base par la gauche puis croise l’axe central au niveau du cœur pour arriver dans le front par la droite. À l’expiration, le flux descend du front par la gauche, croise au niveau du cœur et arrive dans la base par la droite. Ces deux « S » que l’on peut facilement associer à Shiva et Shakti, se réunissent pour former la figure d’un « 8 », d’où le nom de la pratique. Si l’on enchaîne tranquillement les inspirations et les expirations, la pratique est aisée et plutôt agréable. On peut, si on le souhaite, faire des arrêts de souffle à poumons pleins dans le front et à poumons vides dans la base en ressentant éventuellement que le plein occupe toute la boucle supérieure tandis que le vide occupe toute la boucle inférieure. Ce souffle permet de relier et d’harmoniser les 3 granthi ou nœuds de l’existence. Il est possible également de faire un arrêt dans le cœur en fractionnant l’inspiration et l’expiration en deux. Dans cette pause, à mi-souffle, on peut ressentir la cohabitation du plein et du vide.

Le nombre 108 et la trinité

le nombre 108

Yogini ayant réalisé subitement la fulgurance du nombre108

Dans la tradition indienne le nombre 3 représente la totalité car tout procède des trois guna (tamas, rajas et sattva) ou qualités de prakriti. 108 = 1¹ x 2² x 3³ (1x4x27). On peut trouver dans cette formule concise une sorte d’unité entre les trois dimensions essentielles de la démarche yogique : l’unité, la dualité et la trinité. Le constat est que nous vivons dans la dualité et que nous aimerions (re)trouver l’unité, mais pour cela nous devons en général passer par la trinité.
C’est sans doute pour cela que l’approche ternaire est mise en avant dans différentes traditions spirituelles. Par exemple, dans la voie du Bouddha, l’enseignement s’appuie souvent sur une tripartition. La pratique se structure autour du corps, de la parole et de l’esprit : l’adepte entre en refuge dans les trois joyaux (Bouddha, dharma, sangha). Le dharma est présenté en trois véhicules : hinayana, mahayana et vajrayana. L’état de bouddha est présenté en trois corps : dharmakaya, samboghakaya, nirmanakaya. La démarche est résumée en trois points : la base, la voie, le fruit.  La pratique en trois aspects : shila, samadhi, prajna. La discipline est triple : externe, interne et secrète, etc. Chez les chrétiens, le concept de la Sainte Trinité est bien connu. Alain Danielou l’a rapproché de celui de la Trimurti : Brahma le principe créateur ou initiateur, associé au Père. Vishnu le principe conservateur ou préservateur, associé au Fils. Shiva le principe destructeur ou régénérateur, associé au Saint Esprit. Dans les voies tantriques, la tripartition sera souvent présentée par Shiva (la conscience), Shakti (l’énergie) et Ganesha (la structure). Dans le hatha yoga traditionnel, on travaille à trois niveaux : le corps physique, le corps énergétique, le corps mental. On cherche à équilibrer les trois guna, à dénouer les trois granthi, et à activer le souffle dans les trois nadi : ida nadi, pingala nadi, sushumna nadi. Les nadi ida et pingala aboutissent à ajna chakra où elles sont figurées par deux pétales.
Si l’on prend le nombre 108 dans sa représentation, on peut l’associer à ajna chakra, le lotus à deux pétales : au centre le 0 est bien-entendu le coeur du lotus, dans le pétale de gauche le 8 avec ses deux cercles évoque les deux faces de la lune mais également les deux phases de la lune (la pleine et la nouvelle lune), et dans le pétale de droite le 1 peut évoquer un rayon de soleil mais également le repère central autour duquel tout tourne dans notre système solaire (illustration n°3). On retrouve ici le lien avec ida le pôle lunaire et pingala le pôle solaire. Ainsi le 3 est nécessaire pour passer de la dualité à l’unité, tant d’un point de vue conceptuel, que d’un point de vue pratique.

illustration 3

Soleil et Lune dans le 108

Si on reprend notre formule 1¹ x 2² x 3³ =108 , l’unité demeure une (1¹ = 1), la dualité débouche sur le 4 (2² = 4), puis sur le 8 (2³ = 8). La trinité débouche d’abord sur le 9 (3² = 9) et puis sur 27 (3³ = 27). Le 4 permet d’appréhender le 5 dans la mesure où les 4 directions ramènent au centre comme dans le symbolisme de la croix.  
Le 8 représente l’infini, l’éternité, la perfection, mais il possède également, tout comme le 4, une dimension très concrète qui représente ce qui structure : les 8 directions, le noble octuple sentier du Bouddha, les 8 anga du raja yoga ou du yoga tantrique, les 8 trigrammes et les 64 hexagrammes (8 x 8 = 64) du Yi King, etc. Dans le bouddhisme tantrique le 8 est très présent, en particulier dans l’histoire de Padmasambhava : il apparut dans un lotus sous la forme d’un enfant de 8 ans et s’est ensuite manifesté en 8 aspects, a pratiqué 8 tantra de 8 divinités dans 8 charniers…
Le 9 est le dernier chiffre, il représente donc une perfection, un achèvement, et en même temps un nouveau départ (le neuf qui sommeille dans un œuf). On retrouve le 9 dans la réduction numérologique de 108 (1+0+8 = 9). Mais le 9 constitue également une entrée vers l’invisible et le subtil. La vie intra-utérine dure 9 mois, on dit que durant cette période le fœtus est non seulement en relation fusionnelle avec sa mère mais aussi en contact direct avec les mondes subtils. De ce point de vue on peut associer le 9 à la lune, au féminin et à l’intériorité. Parallèlement on peut associer le 12 au soleil, au masculin, à l’extériorité. En effet, le 12 est un nombre solaire par excellence, le cycle annuel du soleil durant un peu plus de 12 mois. Le 12 est aussi en rapport avec Jupiter, qui met environ 12 ans à effectuer sa révolution autour du soleil. Jupiter représente le guru, ainsi le 12 est en relation avec le maître spirituel. On peut noter cette analogie très souvent dans la vie des 84 mahasiddha : le disciple reçoit les instructions du maître et les pratique pendant douze ans. Dans certaines lignées tantriques, il est interdit de parler de son guru de son vivant et pendant 12 ans après sa disparition.
Le 12 est le cycle par excellence qui réconcilie l’unité et la dualité, le 1 et le 2 dans le 0, dans le cercle, dans le cycle, la révolution. Ainsi le 12 est à la base du zodiaque et du cycle de l’astrologie chinoise. 108 est 9×12 : cela constitue toutes les combinaisons possibles entre les 9 planètes et les 12 constellations de l’astrologie indienne. Mais 9×12 peut aussi représenter la combinaison de la lune (9) et du soleil (12).
Le nombre 108 est également le premier multiple commun de 27 et 12. En cela 108 représente la synthèse du zodiaque lunaire qui a 27 zodiaques lunaires et solairesdemeures ou nakshatra et du zodiaque solaire qui a 12 signes ou constellations (illustration n°4). On retrouve cette symbolique lunaire et solaire dans les nadi ida et pingala : alors le 9 serait en lien avec ida, le 12 avec pingala, et le 108 bien sûr avec sushumna. Le yogi qui aspire à la réalisation (108) doit conjuguer son effort personnel dans l’intériorité (9) avec les instructions et l’influence du guru (12). La lune avec ses cycles illustre le temps, alors que le soleil avec son rayonnement dans toutes les directions représente l’espace. La lunaison qui dure un peu plus de 29 jours renvoie au cycle de Saturne qui dure un peu plus de 29 ans. Dans l’astrologie, il y a une proximité entre la lune et Saturne de même qu’il y a une relation entre le soleil et Jupiter. Saturne (Chronos en grec ou Chani en sanskrit) incarne le temps alors que Jupiter (Zeus ou Guru) incarne l’espace. Ainsi le 108 peut également être perçu comme le lien fondamental entre le temps et l’espace.

illustration 4

Il y aurait encore bien des aspects à développer en relation avec le 108. Nous nous contenterons de souhaiter à la revue InfosYoga d’arriver au numéro 216 😉

Khristophe Lanier

Article publié dans la revue InfosYoga n°108 – Été 2016

Souffle et Décroissance

De la croissance de la croyance à la croyance en la croissance


Il y a quelques décennies, lorsque l’on parlait de religion, il y avait les athées, les agnostiques et les croyants. Les seconds étaient sans doute les plus sages si leur démarche consistait à affirmer qu’on ne
pouvait connaître ce qui a trait à l’absolu en demeurant dans le relatif. Ils l’étaient sans doute beaucoup moins si leur positionnement consistait simplement à ne pas vouloir prendre parti pour rester en bons termes avec tout le monde. Les premiers et les derniers, quant à eux, affirmaient leur croyance, qu’elle soit dans l’adhésion ou le rejet du dogme. Soutenir que dieu existe ou qu’il n’existe pas revient en un sens au même. En effet, fonder une conviction sur un simple postulat risque de renforcer des idées reçues et empêcher d’accéder au champ de l’expérience, le seul apte à valider une connaissance. Sans doute à côté de nombre de personnes qui développent une croyance aveugle, il est des personnes qui vivent une véritable foi qui s’apparente alors davantage à une confiance dans la vie qu’à une adhésion à des dogmes. Cette confiance n’est cependant pas forcément basée sur une notion de transcendance, certains agnostiques voire athées pouvant en définitive la vivre tout autant  voire davantage, que certains croyants.
Aujourd’hui les croyances religieuses ont reflué et nombre de personnes investies dans une quête intérieure pourraient être qualifiées de « pratiquants non croyants ». C’est le cas semble-t-il, de beaucoup d’adeptes du yoga, du bouddhisme, du tai-chi, du taoïsme, du chamanisme… En revanche, la croyance aveugle et le dogmatisme n’ont malheureusement pas disparu. Ils ont quitté en bonne partie le domaine du religieux pour se développer insidieusement dans le scientisme. Cette nouvelle croyance consiste à penser que la science et ses applications technologiques sont bonnes a priori et aptes à résoudre tous les problèmes de l’humanité. Dans ce contexte, parmi les aberrations véhiculées de nos jours avec le plus grand sérieux, il en est une tenue pour « vérité révélée » par les partisans de l’économisme, cette nouvelle idéologie qui surfe sur la vague du scientisme : la croissance illimitée. « Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » affirmait déjà, dans les années 70, Kenneth Boulding, économiste étasunien d’origine anglaise.
Nous avons trop cru et nous avons trop crû. Il nous faut maintenant décroître et pour cela il nous faudrait « décroire ». Si le verbe n’existe pas officiellement il faut le populariser jusqu’à le faire entrer dans le Petit Larousse : pas de décroissance sans décroyance !

Croissance et décroissance, un cycle naturel

Rabelais nous avait pourtant averti : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ; on pourrait renchérir aujourd’hui « … et ruine de l’écosystème planétaire ». L’alternance de la croissance et de la décroissance est pourtant un processus naturel. Plus encore, il faut nécessairement que quelque chose décroisse pour que quelque chose d’autre croisse : quand la lumière croît l’obscurité décroît, et vice versa. On ne peut séparer le jour de la nuit, on ne peut empêcher la lune de décroître lorsqu’elle a achevé sa phase de croissance, et de croître à nouveau lorsqu’elle a terminé sa phase de décroissance. Il en va de même avec le soleil, les planètes ainsi que les saisons et tous les cycles de la nature. Que ce soit au niveau du macrocosme ou du microcosme, la manifestation se développe de façon cyclique avec des phases de croissance et de décroissance. Prôner une croissance illimitée c’est comme vouloir forcer la lune à continuer à croître alors qu’elle est pleine ou attendre que les jours augmentent encore lorsqu’on arrive au solstice d’été. On pourrait suggérer à nos dirigeants et à leurs économistes attitrés de contempler un peu plus la lune et de se relier davantage aux saisons.

La connaissance de ce processus naturel de croissance/décroissance devrait imprégner comme une évidence toute pensée économique digne de ce nom. Cette prise de conscience commence à se développer et le concept de « décroissance » est mis en avant par une partie des écologistes. Dans le contexte actuel, il convient sans doute de mettre en œuvre une décroissance globale pour faire face aux enjeux écologiques et économiques de notre époque mais sans pour autant dériver vers un nouveau dogmatisme. Il n’est pas question de prôner la décroissance comme une nouvelle idéologie, en effet, nous avons besoin d’une décroissance, mais aussi d’une croissance, sélective, éclairée, équitable et qui tienne compte des équilibres dynamiques.

L’alternance du souffle clef de la connaissance

Nous avons vu l’importance de demeurer en lien avec les cycles externes de la nature et des planètes, mais il est encore plus vital de se relier à ses propres cycles internes et en particulier celui de la respiration qui détermine notre relation au monde. Le souffle est au cœur de toute démarche de connaissance intérieure, en particulier celle du yoga dont il constitue l’élément central. Le souffle illustre la vie elle-même dans son dynamisme, l’expiration se fait naturellement après l’inspiration et inversement. Personne ne peut inspirer indéfiniment sans se retrouver très vite confronté à ses propres limites. Prôner une croissance illimitée c’est un peu comme refuser d’expirer après avoir inspiré ! Tout comme nous avons suggéré à nos dirigeants et à leurs économistes attitrés de se relier davantage à la lune, nous pourrions leur conseiller d’intégrer et de développer la conscience du souffle. Cette conscience amène un retour à l’évidence : l’alternance est un processus naturel qu’on ne saurait ignorer, après l’inspiration vient l’expiration, après l’afflux vient le reflux, après la croissance vient la décroissance. Dans les différentes disciplines qui travaillent avec le souffle, et en particulier dans le pranayama, il y a l’idée de se relier au mouvement dynamique du souffle pour mieux s’intégrer dans la danse de la vie. La prise de conscience du souffle amène la prise de conscience de notre interrelation et de notre interdépendance avec notre environnement. Elle réduit progressivement notre tendance à nous considérer comme des entités isolées, coupées du monde, elle amène d’avantage de fluidité dans notre relation avec « l’extérieur ».

L’abandon à l’expiration ouverture vers la libération

Toutes les approches yogiques et méditatives mettent l’accent sur le souffle mais elles insistent en particulier sur l’expiration. Cette phase du souffle est considérée comme la plus importante, dans la mesure ou elle permet de relâcher l’étreinte de l’ego. Même les personnes qui ne pratiquent pas le yoga utilisent l’expir pour apaiser un trop plein de tension, de crispation, d’anxiété… cela s’appelle un soupir. Lorsqu’on expire on relâche, on détend, on dénoue, on abandonne, on offre. Même si l’inspiration est nécessaire et naturelle dans le processus du souffle, elle contribue à renforcer notre dépendance à l’environnement et notre tendance à saisir, voire à accaparer. En effet, lorsqu’on inspire on absorbe, on prend alors que lorsqu’on expire on restitue, on donne. C’est pourquoi il est toujours recommandé d’expirer quand on rencontre une difficulté, que ce soit dans la pratique ou dans la vie quotidienne. De même il est conseillé d’expirer lorsqu’on fournit un effort physique, la personne qui fend du bois ne penserait pas à inspirer en abattant sa cognée sur la bûche! Au contraire elle amplifie sont expiration en ahanant. Il est plus facile de prendre ou quitter une posture de yoga qui présente une difficulté, en expirant. Il est dit qu’on ne peut se faire mal à l’expir et que si il y a un danger quelconque il faut expirer. Expirer c’est aussi mourir, s’abandonner dans l’expiration est sans doute une des meilleures façon de se préparer à la mort. Dans la méditation il est souvent conseillé de suivre le souffle en relâchant tout pendant l’expiration. Dans le pranayama on apprend à retenir l’air dans la gorge (ujjay) pour allonger à loisir les deux temps du souffle afin de rentrer dans des rythmes particuliers. On fait parfois des souffles égalisés (samavritti), mais en général on double le temps de l’expiration par rapport à celui de l’inspiration (visamavritti). Adopter ce rythme respiratoire sans pousser les souffles est une pratique apaisante. Plus on allonge les souffles en gardant cette proportion (l’expiration dure deux fois plus que l’inspiration) plus on gagne en maîtrise en réduisant la dépendance à l’environnement, et plus on accentue les effets bénéfiques liés à l’expiration. C’est à partir de ce rythme de base (un temps d’inspir pour deux temps d’expir) que l’on s’entraîne au rythme 1-4-2 (un temps d’inspir, quatre temps à poumons pleins, et deux temps d’expir), pour atteindre le petit pranayama (comptez lentement 8 à l’inspiration, 32 dans l’arrêt de souffle à poumon plein et 16 à l’expiration). Maintenir ce rythme pendant un gatika (24 minutes) constitue un seuil dans l’entraînement du pranayama.
Si ujjay (le souffle victorieux) permet d’allonger considérablement l’expiration, il est un autre souffle nommé kapalabhati (la lumière dans le crâne) qui pousse encore plus loin cette logique de donner la prépondérance à l’expiration. En effet, ce souffle atypique consiste à ne jamais inspirer, en exécutant  une succession d’expirations brèves accompagnées d’un petit mouvement de ventre sur un rythme assez rapide. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il est possible de rester plusieurs minutes, voire plusieurs dizaines de minutes en respirant de la sorte sans jamais prendre d’inspiration volontaire, lorsque l’on a acquis la maîtrise de ce souffle.
Mais il n’entre pas dans l’objet de ce texte de présenter un descriptif détaillé de ces techniques qui doivent par ailleurs nécessairement être guidées par une personne qualifiée.

Entrer dans la fluidité du souffle

A la lumière de ce qui précède nous serions tentés de souhaiter à cette planète une profonde et longue expiration, un lâcher prise en pleine conscience, pour sortir de la logique du toujours plus, cette fuite en avant guidée par le déni de la mort qui caractérise notre époque productiviste et consumériste. La tendance à amasser des biens matériels (souvent au détriment d’autrui) vient de la peur de manquer. Il est dit dans différentes traditions que toutes les peurs viennent la peur de mourir. La pratique de souffles comme kapalabhati, nivritti (littéralement « non souffle »), ou bahirkumbhaka (rétention de souffle à poumons vides) permet de réaliser que l’on peut subsister avec très peu d’air. Cette prise de conscience diminue voire supprime la peur de manquer et progressivement réduit la peur de mourir. Plus généralement, intégrer le souffle dans sa pratique et dans sa vie, permet de réaliser concrètement qu’il est notre bien le plus précieux. Du premier souffle au dernier souffle, la respiration est le fil conducteur de notre vie qui est mouvement, échange, fluidité… Il faut accepter de mourir pour renaître, il faut accepter d’offrir pour recevoir, il faut accepter de décroître pour croître à nouveau. Il n’est pas besoin d’une grande sagesse pour comprendre cela, c’est une simple question de bon sens. Prôner la croissance illimitée, c’est un peu comme refuser d’aller aux toilettes après un repas copieux ! Décroître à un niveau peut permettre de croître à un autre niveau.
La décroissance de l’ignorance amène la croissance de la conscience, la décroissance de l’avidité et de la cupidité génère la croissance de la responsabilité et de l’équité, et vice-versa.  La vie est mouvement ! La prise de conscience du souffle ne peut entraîner que davantage de conscience des flux dynamiques qui régissent notre vie et celle de notre biosphère. La pratique du pranayama nous apprend à savourer le souffle. Aimer respirer c’est aimer vivre, respirer pleinement et consciemment nous amène vers le contentement (shantosha) et la non-saisie (aparigraha). La pratique du souffle telle qu’elle est enseignée dans  le yoga depuis des millénaires peut sans doute apporter un peu de saveur à “la sobriété heureuse“ dont parlent les adeptes de la décroissance.

Khristophe Lanier

Publié dans InfosYoga n°99_Nov/Dec 2014

Matsyendra natha, le retour aux origines

Matsyendra natha, le retour aux origines

Variations sur ardha matsyendrasana

S’il est une figure mythique dans la tradition du yoga, c’est bien Matsyendra qui passe pour l’initiateur des enseignements du Hatha Yoga.

Matsyendra peut se décomposer en « matsya », poisson en sanskrit et « indra », seigneur ou roi. Indra est le roi des dieux, porteur de la foudre dans le panthéon hindou, alors que Matsya est le premier avatar de Vishnou. Ce nom évoque donc à la fois les origines par le poisson et la puissance par Indra.

 

posture d'ardha matsyendra

photo 1

Le poisson : symbole universel

Dans de nombreuses cosmogonies traditionnelles, les eaux primordiales sont à l’origine de la vie terrestre. La science moderne va dans le même sens en affirmant que la vie vient de l’océan. Le poisson symbolise naturellement le milieu aquatique et il est, de ce fait, facilement associé aux origines dans la pensée mythique et symbolique. Mais le poisson et son milieu naturel, la mer, peuvent également représenter la fin d’un cycle, comme c’est le cas dans différents mythes du déluge, ce cataclysme venant souvent mettre un terme à une époque, à une civilisation. Cette idée du lien entre l’origine et la fin mais également entre poisson et déluge est très présente dans la théorie des avatars, où la première incarnation de Vishnu est Matsya, le poisson. Dans Mythes et Dieux de l’Inde, le polythéisme Hindou, Alain Danielou écrit « L’histoire du poisson est celle du déluge duquel le poisson sauva le septième législateur (Manu). Manu trouva, dans l’eau qui lui était apportée pour ses ablutions, un tout petit poisson qui se glissa dans sa main et lui demanda sa protection (…) C’est alors que Manu le reconnut pour une incarnation de Vishnu. Le dieu informa Manu du déluge imminent et lui ordonna de s’y préparer. »(1) Le poisson transmet ensuite à Manu la connaissance des Védas.

Rien de plus naturel que l’origine et la fin soient reliées dans la pensée traditionnelle, qui est cyclique, contrairement à la pensée moderne qui est le plus souvent linéaire.

Dans l’astrologie le poisson occupe une place tout à fait particulière. En effet, il est le douzième et dernier signe du zodiaque, mais dans certaines approches on retourne le zodiaque, il devient de ce fait le premier signe. N’est-il pas dit que les derniers seront les premiers ? Dans l’astrologie traditionnelle on tient compte des ères précessionnelles(2), périodes d’environ 2160 ans qui marquent une époque. Les astrologues ne sont pas tous d’accord sur les dates de ces cycles, mais la plupart associent l’apparition du christianisme au début de l’ère des poissons qui est également le début d’un grand cycle de 25 920 ans environ (soit 12 fois 2160).
Dans la symbolique chrétienne il y a beaucoup de références au poisson, ainsi qu’à la vierge, signe opposé au poisson dans le zodiaque. Si le Bouddha s’est manifesté quelques siècles avant le Christ, on peut observer cependant que le bouddhisme mahayana (grand véhicule) est apparu à peu près en même temps que le christianisme. Cette nouvelle forme de la voie du milieu met beaucoup l’accent sur l’amour (Maitri) et la compassion (Karuna). En astrologie, on considère souvent les poissons comme le signe le plus spirituel. Bien qu’une influence de ce signe puisse amener une grande confusion, elle peut, dans le meilleur des cas, permettre de capter toute la souffrance de l’océan du samsara et la soulager dans la dissolution de son propre ego. Les poissons représentent alors mahakaruna, la grande compassion indissociée de mahajnana, la grande sagesse.

 

Le poisson à l’origine de la lignée

ardha matsyendraphoto 2

Le poisson étant à la fois lié aux origines et au spirituel, il est assez logique qu’il symbolise la source d’une lignée.
Dans le bouddhisme vajrayana, la lignée Kagyu s’origine dans la transmission de Tilopa à Naropa, deux mahasiddha parmi les 84 de la tradition.
Naropa, grand érudit supérieur de l’université de Vikramashila, décida de quitter les honneurs vains de sa fonction pour trouver un maître authentique apte à lui enseigner une voie menant à la pleine libération. Sur les bords du Gange, il aperçut un mendiant qui mangeait des poissons et il se fit fort de lui expliquer que c’était une mauvaise action. Le mendiant en question claqua alors des doigts et les arêtes redevinrent instantanément des poissons vivants. Naropa reconnut alors son maître, qui lui transmit la quintessence du mahamudra, au terme d’un processus initiatique comprenant 12 épreuves majeures et 12 épreuves mineures(3).
Dans la vie des 84 mahasiddha de la tradition bouddhiste présentant les grands maîtres indiens ayant réalisé l’éveil spontané(4), la première figure est le mahasiddha Luipa,  qui se nourrissait d’entrailles de poissons près du Gange. Parmi ces 84 grands maîtres, on trouve cinq yogis de la tradition natha, dont Minapa, qui n’est autre que Matsyendra natha.

 

Matsyendra natha à l’origine du courant des natha yogi

photo 3ardha matsyendrasana

La légende la plus courante concernant Matsyendra indique qu’il était pêcheur au Bengale. Un jour, il fut emporté par un gros poisson qui l’avala. Le poisson nagea jusqu’à la demeure secrète de Shiva qui était en train d’enseigner le yoga à sa compagne Parvati. La déesse s’étant endormie pendant l’exposé, lorsque Shiva lui demandait si elle comprenait, c’est le pêcheur qui répondait à sa place. Mais lorsqu’elle se réveilla, Shiva s’aperçut qu’un inconnu avait entendu l’enseignement. Il le prit alors pour disciple, lui transmettant toute la science du yoga. Le pêcheur passa ensuite 12 années à pratiquer dans le ventre du poisson. Finalement le poisson fut capturé par un autre pêcheur, ce qui permit à Matsyendra de revenir parmi les siens. Toujours selon la légende, il devint alors le premier maître humain à enseigner le hatha yoga et serait, de ce fait, à l’origine de toutes les lignées.
Si cette version du mythe est la plus répandue, il en est une autre plus secrète qui illustre bien la métaphysique tantrique. Christian Tikhomiroff, qui diffuse le natha yoga en France depuis une trentaine d’années, en donne une magnifique version dans le petit texte reproduit à la fin de cet article, intitulé la légende des natha.

En sanskrit « natha » signifie « maître », « protecteur », « seigneur » et même « époux », mais on peut également le traduire par « passeur » ou « mutant ». Le courant des natha passe pour le plus ancien dans la tradition du hatha yoga. La légende dit que Matsyendra natha enseigna à Goraknatha (ou Gorakshanatha : « le seigneur gardien du troupeau »). En fait il semble qu’il y ait eu différents personnages historiques nommés Goraksha. Une partie du courant des natha s’est structurée dans l’ordre des nath sampradaya qui comporte 12 branches, mais parallèlement des petites lignées natha indépendantes demeurent encore aujourd’hui. Il est difficile de trouver des informations précises sur le courant natha car il s’agit d’une transmission secrète et, de plus, les indiens se soucient peu des dates et de la chronologie. Cependant, s’il on veut se relier à Masyendranath et Goraknath il est toujours possible d’exécuter les postures qui portent leurs noms.


Ardha Matsyendrasana, la torsion essentielle

ardha mastyendrasana

photo 4

Matsyendrasana est la posture de Mastyendra. Une histoire raconte que le yogi Matsyendra méditait dans la posture du lotus, dos à l’Océan, lorsqu’un poisson sauta hors de l’eau. Le yogi en se retournant se trouva spontanément dans la posture qui porta ensuite son nom. La posture complète de Matsyendra est donc une torsion en demi lotus. Très peu de yogis l’exécutent, surtout dans sa version liée, car elle est extrêmement difficile à prendre et plus encore à tenir dans la durée. En général, on se contente d’exécuter ardha matsyendrasana. Cette demie posture offre toute une gamme de variantes permettant déjà un bon travail en torsion latérale, ainsi qu’une subtilisation du souffle favorable à l’immobilité et à l’intériorité. Le fait que la posture complète soit, en général, inabordable montre que l’on n’a pas accès à la totalité des enseignements secrets transmis à Matsyendranath par Adinath, le guru primordial qui est Shiva lui-même. Cela illustre également que Matsyendranath est davantage un archétype qu’un personnage historique, davantage un principe, symbole de la source de l’enseignement qu’un guru en chair et en os.détails de la posture d'ardha matsyendrasana
La posture ardha mastyendrasana est sans doute la torsion la plus connue et la plus pratiquée dans les cours de yoga. En effet, on peut adapter cet asana afin que même les personnes les moins souples puissent y trouver des bienfaits. À partir des versions de base (voir photos 1, 2, et 3), on arrive à la façon la plus classique en attrapant le pied devant (voir photo 4). De là il est possible de lier la posture qui devient alors ardha bhada mastyendrasana (voir photo 5). Une fois dans la posture, il convient de placer mulhabanda et kechari mudra et de garder le regard immobile sur un point derrière soi, ou sur un point interne les yeux fermés. Dans un premier temps, on peut se contenter de faire circuler le souffle avec un léger ujjayin et le mantra HAM SA. Lorsque le souffle est bien fluide, on peut l’allonger sur le rythme 1 temps d’inspiration pour 2 temps d’expiration, puis introduire un arrêt à poumons pleins sur le rythme 1 temps d’expiration, 2 temps à poumons pleins et 2 temps d’expiration, ou encore mieux, 1 temps d’inspiration, 4 temps à poumons pleins et 2 temps d’expiration. Si la posture est bien tenue dans l’immobilité et la fermeté, cette respiration peut vite devenir intense, voire inconfortable, mais elle prépare bien à la phase suivante. Lorsqu’on a suffisamment poussé le souffle de la sorte, on peut laisser aller le souffle subtil, voire passer en nivritti (non souffle), ce qui accentue l’immobilité et l’intériorité.

  photo 5

Variantes dans la pratique de matsyendrasana

Il est possible de rajouter un équilibre dans cette posture en s’asseyant sur le talon, au lieu de s’asseoir au sol comme dans les versions classiques (voir photo 6). Si on lie la posture cela demande encore d’avantage de présence et de précision dans le positionnement, car l’équilibre devient plus précaire. Il faut à la fois trouver la bonne position du pied arrière au sol et le bon appui du périnée sur le talon.
En général, on exécute ardha mastyendrasana en portant la tête en arrière, ce qui évoque, d’une certaine façon, le retour aux sources de la transmission. Mais on peut aussi dans certains cas garder la tête en avant (voir photo 7), en particulier pour recevoir un enseignement, dans ce cas on se tourne vers la personne qui transmet.
Il est également possible d’alterner la tête en arrière et en avant, dans une posture dynamique, avec des arrêts à poumons vides en arrière et à poumons pleins en avant. Il existe d’autres façons de pratiquer ardha matsyendrasana plus spécifiques des écoles natha. Par exemple : en gardant la tête en avant, les yeux fermés, en subtilisant le souffle progressivement, d’abord dans le cœur, puis dans la gorge, puis dans le front et finalement en portant le regard en shambhavi, demeurer en nivritti dans la lumière et le son OM, le regard posé sur le toit du monde(5). Une autre manière est d’enchaîner trois phases en lien avec les trois granthi, ces « trois nœuds de l’existence » qui sont situés dans la base (brahma granthi), dans le cœur (vishnu granthi), et dans le front (rudra granthi). On commence dans une posture classique : mains au sol en restant centré dans muladhara chakra. Dans un second temps, on porte le souffle et la conscience dans anahata chakra en tendant le bras en arrière à l’horizontal. On termine intériorisé dans ajna chakra, le bras tendu vers le ciel. On peut rester 8 minutes dans chaque phase ce qui fait 1 ghatika (24 minutes), avant d’inverser et d’exécuter la même séquence de l’autre côté. Il convient ensuite de rester une douzaine de minutes en padmasana, dans la simple présence, ce qui fait une belle pratique de 60 minutes. Si les temps sont trop longs, on peut tout diviser par deux. Si on est à l’aise dans cette posture, il ne faut pas hésiter à y rester immobile, voire pétrifié le plus longtemps possible, quitte à ne l’exécuter que d’un seul côté. En bloquant l’abdomen, cette posture est favorable à la subtilisation du souffle. Il y a dans la torsion comme l’amorce d’une spirale qui évoque un processus ascensionnel. Si on ne localise pas le souffle dans un chakra on peut le faire circuler dans la verticalité de la sushumna. Même si la colonne vertébrale est torsadée, le canal médian passe dans un axe au centre de la spirale.
Ceux qui exécutent régulièrement cette posture, dans la durée et la stabilité, pourront peut-être développer une proximité, une intimité avec l’archétype qu’elle représente, les origines de la transmission, la connaissance intuitive et la compassion de tous les maîtres pour les êtres vivants(6).

demi posture du sage Matsyendradétail de la posture du stage matsyendraposture de matsyendra

photos 5, 6 et 7

 

Notes
1 Voir Mythes et Dieux de l’Inde, Le Polytheisme Hindou, Alain Danielou, Editions du Rocher
2 Voir Astrologie et Yoga dans infos yoga n°93
3 Voir les biographies de Tilopa et Naropa : Tilopa, vie et chants, Yogi Ling, 2010. et La vie de Naropa. Tonnerre de grande béatitude, Seuil, coll. « Points Sagesses », 2004
4 Voir Mahasiddhas, La Vie de 84 Sages de l’Inde, Abhayadatta, Ed. Padmakara 2003
5 Le toit du monde est le Mont Méru dans la cosmologie traditionnelle, identifié au Mont Kailash au Tibet occidental, la demeure de Shiva lui même.
6 Au Cachemire et au Népal, où les traditions hindoues et bouddhistes s’interpénètrent, Matsyendranatha est consideré comme une émanation de Avalokiteshvara, le boddhisattva de la compassion.
 

 

La légende des Natha

La légende des Natha est profondément liée à l’histoire du sage et yogi Matsyendra.

Tous les textes lui rendent hommage comme étant le premier sage, le premier yogi à l’origine de l’école des natha-yogi. Le mythe prétend qu’il est le premier humain à avoir reçu l’enseignement du yoga.
Cette légende raconte que cela se passait il y a longtemps, dans un endroit isolé au pied du Mont Kailash, au bord du lac Manasarovar, qui selon le mythe est le lac « mental » de la terre. Près du lac, Shiva et Shakti étaient assis. Shiva enseignait à Shakti les secrets du monde et de l’individu. Nous avons dans ce tableau l’essence de la métaphysique tantrique, qui postule l’identité au niveau potentiel et la complémentarité au niveau manifesté de la conscience et de l‘énergie. L’un ne peut pas exister sans l’autre, la pensée ne peut se réaliser sans l’énergie et l’énergie n’a rien à réaliser sans la pensée.
Shiva parlait donc à Shakti lui enseignant les secrets du monde et de son fonctionnement; les poissons étaient, selon la légende, les premiers habitants de la Terre.
L’un d’entre eux, le plus beau, car il était le roi des poissons, s’approcha attiré par l’intensité magnétique de la voix de Shiva. C’était donc le premier appel de la conscience. Il écoutait Shiva parler des jeux de l’énergie et il fut attiré hors de l’eau et se métamorphosa en humain. L’alchimie s’était opérée sous la poussée du désir de connaissance et de l’énergie. Devenu homme, il s’assit et fut le premier témoin d’un étrange spectacle. Shiva pensait toutes les formes du monde, animaux, insectes, végétaux, arbres, rivières, montagnes, vents, nuages, pluies, pensées, émotions, beauté…Tout ce qui existe, et Shakti leurs donnait formes, couleurs et sons. A un moment donné, Shiva fit une pause ; Shakti également. Forcement quand la pensée s’immobilise, l’énergie s’immobilise. Il se tourna vers Matysendra, son regard de lumière l’enveloppa. Il s’adressa à lui : « tu étais le roi des poissons, et tu es maintenant le premier humain. Je vais donc te donner un autre nom ainsi que les pouvoirs correspondants à ta nouvelle condition. Puisque tu es en fait un mutant, que tu as réussi le passage d’un être à l’autre, d’un état à l’autre, je rajoute “Natha” à ton nom, qui veut dire la mutation, le passage du conditionnement à la liberté, de l’ignorance à la connaissance, de l’automatisme à la discrimination. Pour cela je te donne les pouvoirs des Dieux, mais la limitation des animaux. Toutefois, grâce à l’introspection, aux jeux d’énergies avec ton corps, avec tes souffles et tes sens, tu auras la possibilité de te libérer de l’entrave de ton animalité. Regarde et retiens le procédé, Shakti et moi-même allons te révéler ce secret, nous l’appelons Yoga.
Cette science, une fois que tu l’auras maîtrisée en toi-même, et que tu seras devenu un humain semblable aux Dieux, tu devras l’enseigner à tout être vivant qui t’en fera la demande. En toi sont donc tous les savoirs et tous les pouvoirs. Le yoga, que nous allons t’enseigner, est la méthode pour les réaliser, mais tu es libre de faire ou de ne pas faire. Ainsi en sera-t-il pour chaque être vivant sur cette Terre, se contenter de sa situation ou la transcender. Il en sera de même pour l’espèce humaine, pressentant ce que je viens d’évoquer au fond d’elle même, elle voudra évoluer, avoir la connaissance, les pouvoirs des Dieux jusqu’à l’immortalité.
Je te donne une indication, la clé de l’alchimie est dans ton souffle, réalise puis enseigne cela aux humains, alors ils sauront.

D’après un enseignement oral de Christian Tikhomiroff

 

Khristophe Lanier

Article publié dans la revue Infos yoga n°100 de janvier/février 2015

Astrologie et Yoga

Astrologie et yoga

L’art d’unir le soleil et la lune

Astrologie et yoga sont deux traditions qui ont des origines communes dans l’Inde ancienne. Elles nous enseignent chacune à leur façon à unir les énergies de la Lune et du Soleil afin de dissiper la pensée dualiste. Les cycles du souffle font écho aux cycles des planètes. Les yogis s’absorbent dans les premiers tandis que les astrologues décriptent les seconds. L’axe taureau / scorpion évoque symboliquement les origines de la tradition du yoga.

Astrologie et yoga dans le Shiva Svarodaya

La Lune sous la forme féminine de l’Énergie (Shakti) contrôle les influx du côté gauche. Le Soleil sous la forme mâle de Shambhu (Shiva) contrôle les influx du côté droit. (Shiva Svarodaya verset 52)

Les hommes qui observent constamment la circulation des influx dans les artères lunaire (Idâ) et solaire (Pingalâ) ont à portée de la main la connaissance du passé et de l’avenir. (Shiva Svarodaya verset 56)

astrologie et yoga
 

Astrologie et yoga ont en commun une vision traditionnelle du monde basée sur l’analogie entre microcosme (l’humain) et macrocosme (l’univers). L’astrologue comme le yogi recherche la connaissance et la réalisation à travers sa science, son art et sa pratique. Mais en schématisant un peu on pourrait dire que le premier appréhende le Tout (Maha) pour se comprendre et se réaliser, alors que le second part de lui-même (a ham) pour se relier et s’identifier au Tout.

Kerneïz et La Ferrière, les précurseurs

Nombreuses sont les références qui indiquent qu’astrologie et yoga ont été proches, voire se sont interpénétrés au cours des âges. Mais aujourd’hui il est difficile de trouver des maîtres qui relient ces deux grands courants.
Dans la tradition tibétaine on peut citer le grand lama dzogchen Namkai Norbu Rinpoché. Parmi les occidentaux qui ont fait le lien entre astrologie et yoga se trouvent deux français : Serge Raynaud de la Ferrière et Constant Kerneïz.
Serge Reynaud de la Ferrière (1916-1962) a fréquenté différents cercles ésotériques à Paris avant de se rendre en Amérique du Sud où il a fondé la Gran Fraternidad Universal au Vénézuela, organisation qui s’est développée dans toute l’Amérique latine où elle a largement contribué à populariser astrologie et yoga. La Ferrière présente le yoga dans une œuvre magistrale de 620 pages intitulée Yug Yoga Yoghismo. En tant que yogi et astrologue, il a établi de nombreux ponts entre les deux disciplines. Malheureusement cet ouvrage écrit en français à l’origine n’a jamais été publié dans cette langue.
Constant Kerneïz (1880-1960), astrologue et orientaliste, aurait reçu la transmission de la pratique du yoga par un indien à Londres en 1928. Il est considéré comme le premier français ayant enseigné le yoga en France. Son enseignement est passé à Lucien Ferrer qui l’a transmis à Roger Clerc, initiateur du « yoga de l’énergie ». Kerneïz a publié de nombreux ouvrages parmi lesquels le fameux Hatha Vidya publié en 1945 qui présente de façon éclairée la connaissance du hatha yoga. Dans cet ouvrage on trouve deux chapitres consacrés à l’astrologie associée à la connaissance du yoga. Il évoque en particulier la précession des équinoxes et les deux zodiaques utilisés dans la tradition indienne. Le zodiaque du soleil (surya kundali) divisé en douze signes et le zodiaque lunaire (chandra kundali) divisé en vingt-sept demeures lunaires ou nakshatra.

 

La polarité lune / soleil dans l’astrologie et le yoga

Ces deux zodiaques permettent d’associer le douze au soleil et vingt-sept à la lune. Le premier nombre qui est à la fois multiple de douze et de vingt-sept est cent huit (12×9=108 et 27×4=108). Le mala qui comporte 108 graines peut ainsi être perçu comme l’union des zodiaques solaire et lunaire. Le yogi qui égraine son mala en récitant des mantras peut de cette façon réaliser l’union du soleil et de la lune. Il rentre dans cette danse de l’énergie qui tourne avec le mala comme les planètes, les étoiles et les galaxies tournent dans l’univers. Ces deux zodiaques peuvent représenter au niveau du macrocosme ce que ida et pingala représentent au niveau du microcosme. En effet dans la tradition du hatha yoga ou l’art d’unir le soleil et la lune, le corps subtil est représenté comme un réseau de canaux (nadi) véhiculant l’énergie subtile (prana) dans tout l’espace énergétique des personnes. Ces canaux sont suivant les présentations au nombre de 72 000 ou de 360 000(1). Mais ils sont réduits au nombre de 10 canaux principaux associés aux 10 portes ou orifices du corps humain et aux 10 vayu principaux(2). Parmi ces 10 principaux on en retient en général trois dans la pratique du pranayama : sushumna, le canal médian ou axe central ; ida, le canal lunaire qui est blanc comme la lune et associé au côté gauche et pingala, le canal solaire qui est rouge comme le soleil et associé au côté droit. Ida et pingala, tout comme le soleil et la lune dans le ciel, représentent la dualité à travers tous les types de polarités imaginables. L’union de la lune et du soleil qui symbolise la résorption de la dualité ne peut se réaliser que dans l’axe central qu’on appelle aussi axe de la vacuité ou canal de l’éclipse dans le yoga tibétain. Cette jonction de soleil et lune dans l’axe central qui induit un éveil de l’énergie et de la conscience au niveau du yogi ou microcosme peut être associé au niveau du macrocosme ou univers aux rendez-vous célestes que constituent les éclipses(3). Dans le hatha yoga traditionnel il existe de nombreuses analogies entre microcosme et macrocosme. Les signes du zodiaque et les planètes sont associés aux différents chakras. Nous ne pouvons ici rentrer dans les détails de ces associations qui peuvent varier suivant les traditions, les auteurs et les ouvrages.

Les deux zodiaques et la précession des équinoxes

Dans le Hatha Vidya, on parle donc de deux zodiaques solaires et lunaires mais il faut préciser que le zodiaque solaire(4) peut être vu de différentes façons. Si on se réfère aux étoiles des constellations qui apparaissent dans le zodiaque, il s’agit du zodiaque sidéral qui est utilisé de façon traditionnelle en Inde et dans certains courants occidentaux comme l’anthroposophie de Rudolf Steiner.

Mais il existe un autre zodiaque que l’on appelle zodiaque tropical ou zodiaque des saisons qui est divisé en douze parties égales de trente degrés chacune calculées à partir du point vernal qui correspond à l’équinoxe de printemps dans l’hémisphère nord. C’est ce zodiaque qui est généralement utilisé dans l’astrologie occidentale. Le lieu du ciel où tombe le point vernal n’est pas fixe et il rétrograde dans le sens inverse du zodiac sidéral d’environ un degré tous les 72 ans. De la sorte il met en moyenne 2 160 ans pour traverser une constellation et il fait ainsi le tour complet du zodiaque sidéral dans un cycle d’environ 25 920 ans qu’on appelle une grande ère. Il en résulte que le zodiaque des saisons se décale lentement par rapport au zodiaque sidéral de la voûte céleste. On appelle ce phénomène la précession des équinoxes et c’est ce mécanisme qui détermine les ères astrologiques(5). Certains scientifiques rationalistes ont longtemps invoqué ce décalage pour discréditer l’astrologie. Mais la connaissance de la précession des équinoxes remonte à l’antiquité et les astrologues savent fort bien s’ils utilisent tel ou tel zodiaque. Ils ont un mode de calcul très précis pour déterminer ce décalage qui est appelé ayanamsa. Ce n’est sans doute pas par hasard si les occidentaux ont opté pour le zodiaque tropical ou mobile que l’on appelle aussi « le zodiaque intellectuel » qui est plus abstrait mais dont la lecture est plus concrète, plus « matérialiste ». De leur côté les indiens ont conservé l’usage du zodiaque sidéral ou zodiaque fixe qui est d’une certaine façon plus concret car délimité par les étoiles mais dont la lecture apparaît plus spiritualiste. De nos jours, cependant, les pensées occidentales et orientales s’étant rapprochées, nombres d’astrologues occidentaux tiennent compte du zodiaque sidéral, alors que beaucoup d’astrologues indiens intègrent le zodiaque des saisons.

Le ères astrologiques dans le grand cycle de la précession

L’astrologie traditionnelle enseigne que la constellation où transite le point vernal colore la période en question : c’est ce que l’on appelle une ère astrologique. Tous les astrologues sont d’accord sur ce point mais il n’y a pas unanimité sur les dates de début et de fin de ces ères. Aujourd’hui beaucoup disent que nous sommes déjà rentrés dans l’ère du verseau, d’autres pensent que nous y rentrons et certains comme les anthroposophes pensent que nous sommes encore en plein dans l’ère des poissons. Peut-être que tous ont raison à leur façon. Encore une fois tout dépend de notre référence, de notre point de vue. Il peut y avoir des manifestations concrètes qui indiquent un changement d’ère mais avant que ce changement soit vraiment intégré par la majorité il peut se passer des décennies voir des siècles. De plus les limites entre les constellations ne sont pas précises. Certaines constellations se chevauchent même un peu dans le zodiaque. Beaucoup s’accordent à penser que l’ère des poissons a commencé avec le Christ. La symbolique des poissons est très présente dans le christianisme de même que celle de la vierge qui est le signe opposée aux poissons dans le zodiaque. Les poissons symbolisent l’amour universel du Christ, tandis que la vierge est associée à la pureté, deux notions très présentes dans la tradition chrétienne. Le Christ représenté par les poissons est en relation directe avec la vierge et ces deux aspects correspondent à la période où l’axe précessionnel transite dans les signes des poissons et de la vierge. Auparavant cet axe a transité dans les signes du bélier et de la balance. C’était l’ère du bélier que beaucoup associent à l’Ancien Testament et d’autres traditions et mythes où le bélier et le mouton sont présents dans les cultes et les sacrifices. Le bélier représente la puissance divine, tandis que la balance représente la justice divine, deux notions clé dans l’Ancien Testament. Mais cette lecture des ères précessionelles ne se limite pas au monothéisme. On peut noter par exemple que le bouddhisme apparu cinq siècles av. J-C a évolué à l’époque où le christianisme est apparu vers une nouvelle forme : le mahayana, tradition où l’amour et la compassion sont des notions fondamentales.

 

L’axe taureau – scorpion dans la tradition indienne

Dans le cycle précédent (ère du taureau), l’axe précessionnel a transité dans les constellations du taureau et du scorpion. On trouve de nombreuses références au taureau dans les cultes et religions du Moyen-Orient (Égypte, Crète, Assyrie) et jusque dans la péninsule ibérique. C’est sans doute à cette époque que la tradition spirituelle indienne s’est structurée dans une synthèse du shivaïsme ancien et du brahmanisme naissant. On peut noter que la monture de Shiva est le taureau Nandi tandis que la monture de Vishnu est l’aigle Garuda. On sait que l’aigle est associé au signe du scorpion dans la tradition ésotérique(6). Par ailleurs le scorpion est en rapport direct avec Shiva dans la tradition du yoga(7) tandis que Vishnou peut être rapproché de la vache qui est vénérée dans le brahmanisme(8). La vache symbolise la mère divine et la nourriture terrestre et céleste qui permet le processus de préservation illustré par Vishnu. On retrouve ici la symbolique de la polarité lune – soleil avec Shiva le dieu lunaire associé à la mort et au scorpion et Vishnu dieu solaire associé à la vie et à la vache. Ainsi les deux dieux : Vishnu (préservation, conservation) et Shiva (destruction, régénération) avec leurs montures respectives à l’opposée dans le zodiaque mettent en évidence l’importance de l’axe taureau-scorpion dans la tradition du yoga. Assurément le hatha yoga traditionnel, le tantrisme et le shivaïsme sont colorés par le scorpion tandis que vishnuisme, bhakti yoga et karma yoga sont colorés par le taureau. Mais tout comme Shiva a pour monture le taureau, qui illustre l’incarnation dans le plan matériel, le hatha yoga se base sur le corps physique. Mais tout comme Vishnu a pour monture Garuda le courant vishnouïte s’établit dans le concret (rituels, règles, cadre…) en se basant sur de hauts principes et une philosophie spiritualiste (védanta).

Les postures du scorpion et de la tête de vache

Nous ne pouvons pas ici développer les correspondances entre les éléments de l’astrologie et les pratiques du yoga. Présentons simplement pour rester dans notre axe taureau-scorpion, deux postures du hatha yoga. La première est vrischikasana (la posture du scorpion) qui ne devrait être exécutée que comme offrande à Shiva. La seconde est gomukhasana (la posture de la tête de vache) qui est réputée pour développer des siddhi.
Pour exécuter vrischikasana il faut d’abord se placer en shirshasana (posture sur la tête). Il y a dans cette attitude inversée par excellence, comme un défi à l’ordre établi. Ce n’est qu’en acceptant de relier le plus haut au plus bas qu’on a une chance de dissiper la dualité. Mettre ainsi « la tête à la terre », est aussi une façon d’amener la conscience satvique dans la base la plus tamasique. Le passage de shirshasana à vrischikasana est comme une fulguration et la tenue de la posture comme une suspension dans un espace-temps secret/sacré. Pour exécuter gomukhasana, on peut s’asseoir en vajrasana ou en padmasana (lotus). Mais le plus approprié est sans doute l’assise en gorakshasana qui consiste à croiser les jambes en les repliant l’une sur l’autre. L’attitude de gomukhasana consiste à attraper les mains fermement derrière le dos et se centrer dans la grotte du cœur. En se reliant à Goraksha (le gardien du troupeau), on se relie à Matsyendranatha et à l’origine de la transmission. En se reliant à Gomukh, on se relie symboliquement à la source de la connaissance illustrée par la source du Gange qui émerge d’une grotte dans les hauteurs de l’Himalaya. Le Gange terrestre est perçu comme le flot de la connaissance qui s’écoule dans le monde des hommes. Ce flot qui s’écoulait du ciel vers la terre fut capté et décanté par le chignon de Shiva au mont Kailash, nous dit la légende. Le Gange céleste est assimilé à la Voie Lactée. Puissent les yogis se relier à cette sushumna cosmique, contempler cette voie royale, égrainer ce mala d’étoile !

 

Notes :

1 – Ces deux nombres sont évidemment symboliques. 360 est en relation évidente avec les 360 degrés du zodiaque. 72 est 6 x 12 et en même temps 1/5ème de 360 et constitue un des aspects utilisé dans l’astrologie indienne. Tous les multiples de 12 sont en relation avec le zodiaque. 72 ans est le temps que met l’équinoxe vernal pour parcourir un degré dans la précession des équinoxes. 72 est également en relation avec la nutation, un cycle parmi les nombreux mouvements de la lune.

2 – Les vayu sont des flux d’énergie qui parcourent le corps subtil et qu’on désigne parfois de façon globale par le terme de prana même si le prana désigne spécifiquement un de ces vayu. Dans ces 10 vayu il y a 5 vayu mineurs et 5 vayu majeurs qui sont associés au 5 premiers chakras principaux : apana et muladhara chakra, vyana et svadhisthana chakra, samana et manipura chakra, prana et anahatha chakra, udana et vishuddha chakra. Concernant les 10 portes, on peut associer les 7 planètes des anciens visibles à l’œil nu dans le ciel aux 7 orifices visibles chez l’être humain (yeux, narines, oreilles et bouche) et les 3 planètes trans-saturniennes invisibles à l’œil nu (Uranus, Neptune et Pluton) aux trois orifices secrets (anus, sexe et fontanelle ou brahmarandhra, orifice de Brahma).

3 – Voir Les éclipses mythes et symboles, Khristophe Lanier, édition Peuples du Monde, chapitre VI « Rahu le faiseur d’éclipses ».

4 –  Bande du ciel d’environ 24 degrés où le soleil semble se déplacer au cours de l’année. Ce mouvement n’est que l’image inversée du déplacement de la Terre dans son cycle annuel autour du soleil. Cette trajectoire de la Terre est appelée écliptique. Le zodiaque lunaire est la bande du ciel où l’on voit la lune se déplacer au cours de son cycle mensuel.

5 – Voir  Les éclipses, mythes et symboles chapitre I

6 – L’aigle représentait parfois ce signe dans la tradition ancienne de l’Égypte. C’est lui qui est présent dans le tétramorphe de l’apocalypse et dans le sphinx qui synthétise les 4 signes fixes : lion, taureau, scorpion (aigle) et verseau (l’Homme).

7 – Le scorpion symbolise la transmutation des poisons mortels en énergie spirituelle. Shiva sous la forme de Nila Kanta (Gorge Bleue) est celui qui absorbe le poison halahala pour sauver les êtres. Le dard du scorpion peut être assimilé au trident de Shiva.

8 – On symbolise parfois Purusha par un taureau et Prakriti par une vache. Dans la Bhagavad-Gîtâ, Krishna, un des avatars de Vishnu subjugue toutes les gopis (vachères) par le charme de sa flûte.

Khristophe Lanier

Publié dans InfosYoga n°93 été 2013

1,2,3… Soleil ! Entre mouvement et immobilité

La méditation est le juste équilibre entre mouvement et immobilité. La pratique formelle permet de développer son attention, un état de concentration qui peut également être expérimenté dans les activités du quotidien ou durant nos loisirs. Invitation à aller entre mouvement et immobilité à travers la pratique du monocycle.

Yoga et immobilité

Le Yoga fait du contrôle mental l’une de ses priorités. Une célèbre phrase des Yoga-sûtra de Patanjalî affirme: « Le Yoga est la cessation des activités mentales », entendez par là de l’agitation mentale. Le contrôle de la pensée est assimilé à l’immobilité. Immobilité du corps, de la respiration et des pensées.

La posture est : immobilité et fermeté du corps, immobilité du souffle, immobilité du mental.

« Lorsque le souffle est agité, l’esprit est agité. Lorsque le souffle est immobile, l’esprit est immobile. Le Yogin atteint la fixité. C’est pourquoi l’on doit arrêter le souffle » (stance II,2 du Hatha-Yoga Pradipika).

Une maîtrise parfaite et absolue de la pensée ne peut s’acquérir que par une pratique intensive. Bien que ce soit possible, cela demande des efforts importants et un investissement en temps bien trop grand pour être envisageable dans le cadre de notre vie quotidienne.

Cependant, après l’avoir reconnue, l’immobilité du mental peut être progressivement développée puis stabilisée par la pratique.

L’immobilité du mental, ou la vigilance silencieuse, est un état de pleine présence à l’instant,  de lâcher prise sur le passé et sur le futur, libre de discours et de commentaire intérieur.

Alternance entre mouvement et immobilité

Les techniques pour obtenir le calme mental sont en nombre infini, basées en général sur l’occupation préalable du mental  (attention à un support, mantras, visualisations, souffles …). Après quoi l’état de vigilance silencieuse peut être progressivement développé  (porter son attention exclusive sur chacune des secondes qui se succèdent sans  en manquer une seule, reconnaître puis étendre l’espace entre deux pensées ou deux monologues intérieurs, …).

Pour prendre conscience et reconnaître l’immobilité du mental, on peut aussi utiliser l’effet de contraste entre mouvement et immobilité. Dans le mouvement, le mental est capable de se libérer en partie de toute pensée ; un grand nombre de pensées est détourné ou disparaît. Une immobilisation soudaine (du corps et du souffle) consécutive à une période de mouvement permet de prendre conscience de l’immobilité du mental dans les instants qui suivent l’immobilisation.

L’immobilité du mental, engendrée par l’immobilisation soudaine du corps et du souffle, ne dure pas. L’agitation peut revenir notamment avec la reprise du souffle dont on ne cherche pas à prolonger la suspension au delà du confort. Mais l’alternance répétée du mouvement et de l’immobilité approfondit la prise de conscience de l’immobilité du mental pour permettre ensuite de la prolonger au delà de la reprise naturelle du souffle.

Les principes de la pratique

Il y a de multiples façons de mettre en pratique cette alternance répétée du mouvement et  de l’immobilité. Les principes suivants peuvent aider à choisir la pratique, adaptée à chacun, en fonction du moment.

La posture : elle doit permettre un mouvement métronomique de tout ou partie du corps suivi d’une immobilisation confortable et prolongée au besoin.  Les deux postures les plus simples sont l’assise et la position debout.

Le mouvement : Il doit être régulier et suffisamment marqué ; d’une part pour que l’on puisse facilement y porter l’attention et d’autre part pour que le contraste créé par l’immobilisation soit porteur de l’effet attendu.

La durée du mouvement : ce que l’on recherche par cette pratique, c’est la prise de conscience de l’immobilisation du mental induite par l’effet de contraste entre mouvement et immobilité du corps et du souffle. La phase de mouvement n’a donc pas besoin d’être longue ; elle peut ne durer que le temps nécessaire et suffisant pour poser fermement l’attention sur le mouvement.

La durée de l’immobilisation : l’immobilisation résulte de l’arrêt soudain du mouvement du corps et de la suspension du souffle. La suspension du souffle doit rester confortable. Le mouvement reprend donc après quelques instants avec la reprise naturelle du souffle et avant que l’agitation mentale n’apparaisse.

Le nombre de répétitions : Plusieurs répétitions peuvent être nécessaires. Chaque nouvelle répétition permet d’approfondir un peu plus l’attention au mouvement et la prise de la conscience de l’immobilisation du mental. Lorsque l’approfondissement est suffisant, l’immobilisation peut être prolongée au delà de la reprise naturelle du souffle. Une seule répétition peut permettre de retrouver la vigilance perdue.

Pour établir, puis approfondir progressivement l’immobilité du mental sur les instants qui suivent l’immobilisation du corps et du souffle, un état de calme suffisant est préalablement nécessaire, notamment pour que l’attention soit entière pendant les phases de mouvements.

Exemples de pratiques

Balancement en assise : Balancement léger mais marqué du buste de gauche à droite autour de la verticale. Décompte de 21 mouvements (par exemple). L’attention est portée sur chaque mouvement de balancement de l’axe (base – sommet du crane). Au 21ème mouvement de balancement : immobilisation du corps dans la verticale et suspension du souffle. Reprise du mouvement et du décompte avant l’inconfort du souffle et l’apparition de l’agitation mentale. A la fin de la dernière répétition, si le silence est établi, on le prolonge sans support.

Respiration abdominale en assise : Même principe et décompte avec une respiration abdominale marquée. L’attention se porte sur le mouvement de l’abdomen. Le reste du corps est parfaitement immobile. Pour chaque répétition, le souffle reprend avec la reprise volontaire de la respiration abdominale. A la fin de la dernière répétition, le souffle repart seul naturellement.

Marche méditative : Pas de décompte. L’attention se porte sur le contact des pieds sur le sol et sur le mouvement du corps. l’arrêt de la marche et l’immobilisation du corps s’accompagne de la suspension du souffle. L’immobilisation du corps peut se prolonger au delà de la reprise naturelle du souffle. Puis la marche reprend.

En équilibre sur un vélo

Stabiliser la vigilance silencieuse nécessite la Juste concentration qui combine une intention spirituelle, de la concentration, de la discipline mentale, de l’énergie et de l’attention. Pratiquer la Juste concentration revient à une sorte d’exercice d’équilibre (ni trop tendu ni trop relâché). C’est comme d’apprendre à faire du vélo. Au début on est juste capable d’avancer de travers en espérant ne pas tomber. Puis, on finit par comprendre et l’équilibre devient partie intégrante de notre être. La même chose vaut pour la concentration.

Ainsi, après avoir obtenu le silence né de l’immobilisation du corps et du souflle, on le prolonge vers la vigilance silencieuse, comme en équilibre sur un vélo (sans les mains bien sûr !).

L’étape suivante est l’apprentissage du jonglage (avec le souffle par exemple) en équilibre sur le vélo, qui va permettre progressivement d’oublier le vélo (le corps et les cinq sens).

Monocycle, entre mouvement et immobilité

Références :

– Le banquet de shiva (Christian Tikhomiroff)
– Micropratiques (Daniel Odier-youtube) / Tantra Yoga, le tantra de la connaissance suprême
– Manuel de méditation selon le bouddhisme theravada (Ajahn Brahm)
– Eveillez le Bouddha qui est en vous (Lama Surya Das)

Patrick L.

Jala neti : la douche nasale

Jala neti : la douche nasale

Une purification par l’eau

Les yogis disposent de nombreuses techniques qui permettent, au-delà de la toilette classique, de purifier le corps de l’intérieur et de le préparer à la pratique du hatha yoga. Jala neti, la purification du nez par l’eau, permet de maintenir une bonne hygiène nasale et constitue un excellent préalable au pranayama.

Les sat karman, purifications internes

Les actes de purification interne du yoga sont appelés sat karman ou parfois kriya, ils sont évoqués dans le Hatha Yoga Pradipika et surtout dans la Gherandha Samhita. Ces traités classiques du hatha yoga en signalent six (dhauti, basti, neti, tratakam, nauli et kapalabhati), qui se déclinent en de nombreuses techniques. Les sat karman utilisent l’air, le feu intérieur et l’eau avec parfois certains accessoires, ces trois éléments (tridhatu) sont associés aux trois principes dynamiques (dosha) de la médecine ayurvédique : vata (souffle), pitta (bile) et kapha (phlegme). Les troubles ou pathologie entraînés par le déséquilibre de ces dosha, peuvent être éliminés par les kriya qui ont une véritable action thérapeutique.

Si les sat karman ont des effets curatifs indéniables, beaucoup de pratiquants du yoga préfèrent les utiliser régulièrement à titre préventif et hygiénique. Certains yogis renonçants vont beaucoup plus loin en faisant un véritable sadhana des purifications, se consacrant à des techniques compliquées de dhauthi et de basti. Ces macérations parfois impressionnantes ne sont pas conseillées au pratiquant qui vit dans le monde. A l’opposé de ces renonçants, certains yogi tantriques font très peu de cas des nettoyages internes, considérant que le pranayama est le meilleur kriya.

jala neti la douche nasaleJala neti une technique simple et efficace

Jala neti est sans doute le sat karman le plus connu et le plus pratiqué. Il s’agit de purifier toutes les fosses nasales (neti) avec de l’eau (jala), il convient pour cela d’utiliser un récipient conçu spécialement pour cet usage, appelé lota. Ce récipient a plus ou moins la forme d’une théière avec un emplacement plus étroit qui permet de le saisir fermement entre le pouce d’un côté, et l’index et le majeur de l’autre.

Le lota est rempli d’eau salée (une cuillerée à café de sel pour environ un demi litre d’eau). Pencher la tête en avant au dessus d’un lavabo ou du sol à l’extérieur, puis inclinant la tête d’un côté porter l’embout du lota contre une narine et commencer à y verser l’eau. Les fosses nasales se remplissent d’eau qui ressort par l’autre narine. Après avoir vidé environ la moitié du lota, incliner la tête de l’autre côté, et verser le reste de l’eau dans l’autre narine. La bouche doit rester entrouverte pendant toute l’opération, on peut éventuellement respirer un peu par la bouche si besoin est.

Lorsque le lota est vide, la tête toujours en avant, laisser l’eau qui est restée dans le nez s’écouler, puis joindre les mains derrière le dos, bras tendus et souffler par le nez plusieurs fois la tête penchée en avant puis recommencer en relevant la tête mais le buste toujours penché au dessus du lavabo. Ensuite incliner la tête de côté et souffler à nouveau. Renouveler en inclinant la tête de l’autre côté. Recommencer cette opération en quatre temps jusqu’à bien sécher les narines. Le séchage est très important, il faut veiller à ne jamais laisser séjourner d’eau dans les fosses nasales.

Des effets bénéfiques importants

La pratique de jala neti amène de nombreux bienfaits en purifiant et en stimulant la muqueuse nasale. Elle permet de maintenir une bonne hygiène du nez en éliminant les mucosités, elle prévient les rhumes, les nez bouchés ou desséchés, la formation de croûtes ou autres. Elle agit également par voie réflexe dans tout le corps en stimulant les terminaisons nerveuses qui tapissent la muqueuse. Neti a également un effet direct sur le nerf olfactif et affine ainsi l’odorat. Cette pratique bénéficie aux yeux et au cerveau en améliorant la circulation sanguine dans la tête, elle produit une sensation de propreté, de fraîcheur et de confort.

Jala neti est particulièrement indiqué pour les personnes en contact avec la poussière ou sujettes aux rhumes de cerveau, mais également pour les fumeurs, les ronfleurs, toute personne désireuse de garder une bonne hygiène nasale, et évidemment les pratiquants du yoga.

En général, on rajoute une cuillère à café de sel dans l’eau du lota, mais il est possible de mettre 2/3 de sel et 1/3 de bicarbonate de soude. Pour les puristes, la solution idéale pour la douche nasale est de mettre 9 g de fleur de sel et 4,5 g de chlorure de magnésium pour un litre d’eau, et la température devrait être de 33°C. Cependant les yogis ne sont généralement pas aussi méticuleux et vont souvent un peu plus dans les extrêmes. Ainsi la température de l’eau peut beaucoup varier suivant les cas : l’eau chaude est indiquée pour mieux purifier les muqueuses (efficace en cas de rhume), tandis que l’eau froide stimule davantage et tonifie de façon incomparable. Quoi qu’il en soit la pratique de jala neti, au-delà de ses aspects hygiéniques, vise avant tout à assurer un bon fonctionnement de la respiration, préalable à la pratique des souffles, que l’on nomme pranayama.

Unir les trois fleuves

Il est intéressant de souligner quelques aspects symboliques qui peuvent être associés à la pratique de jala neti. Dans le cadre du yoga cette technique n’est pas appréhendée comme un simple exercice hygiénique mais comme un acte de purification qui n’agit pas qu’au niveau physique, mais qui a des répercussions sur tout notre être. Le corps étant considéré comme le temple de notre conscience, on peut voir jala neti comme une purification de ce temple ou encore comme une offrande au divin qui y siège. Quelle meilleure offrande que de l’eau ?

Par l’usage de l’eau salée ce kriya nous permet également de nous relier à nos origines tant individuelles (la mère, le fœtus et le liquide amniotique), que collectives (la mer, l’œuf cosmique, le poisson, premier avatar de Vishnu, Matsyandranath, adi guru).

On peut certes considérer le filet d’eau qui s’écoule des narines comme impur, mais ne vaut-il mieux pas le percevoir comme le Gange céleste jaillissant du gros orteil de Vishnu et capté sur terre par Shiva le grand yogi ?

On sait que les narines sont associées aux deux principaux canaux (nadi) d’énergie subtile (prana), nommés ida, le canal lunaire gauche, et pingala, le canal solaire droit. Il s’agit dans le hatha yoga d’unir ces deux canaux afin d’éveiller l’énergie dans le canal central (shushumna). Le fait de passer l’eau d’une narine à l’autre donne une base concrète à cette union subtile qui est recherchée à travers le pranayama. Cette mise en contact des deux canaux illustrés par les deux flots purifiants dans le nez, rappelle en outre la mythologie indienne où ida et pingala sont associées aux deux fleuves sacrés Ganga et Yamuna, il est dit qu’où ces deux fleuves s’unissent en naît un troisième parfois appelé Sarasvati, associé à shushumna nadi.

A consulter aussi :
« Le yoga du corps la Gheranda Samhita », Jean Papin, Dervy.
« La santé par le nez » Ludmilla De Bardo, Ed Jouvence.

Khristophe Lanier

Article paru dans InfosYoga n°44 de Novembre/Décembre 2003

Shirshasana, la posture sur la tête

Shirshasana, la posture sur la tête

Comment adopter un autre point de vue

Se mettre la tête à l’envers est sans doute une des pratiques les plus bénéfiques qui soient. En effet shirshasana apporte des bienfaits physiologiques incomparables, mais elle permet en outre d’appréhender le monde différemment en relativisant conceptions et certitudes. C’est également une possibilité concrète, par une pratique assidue, de relier les opposés et d’inverser certaines tendances. En effet cette attitude physique, véritable défi à l’ordre des choses, produit des effets puissants au niveau énergétique et mental.shirshasana

Le corps, temple de la conscience

Le hatha yoga ou « yoga de l’effort violent » est une voie volontariste qui recherche la libération à travers le corps physique et énergétique. Dans ce contexte le corps est considéré comme éminemment précieux et digne d’attention dans la mesure où il constitue un véhicule adéquat pour réaliser notre nature ultime. Véritable joyau que même les dieux nous envient, le corps est perçu par le yogi comme le temple de la conscience, qu’il convient de garder pur et lumineux. Il est aussi vu comme la barque permettant de suivre le fleuve de la vie jusqu’à l’océan de l’éveil, pour peu qu’on ne se noie pas dans quelque remous ou rapide. Il va de soi qu’une embarcation mal dirigée ou prenant l’eau ne permet pas d’arriver au terme.

Le hatha yogi cherche en conséquence la maîtrise de son corps dans ses différentes dimensions, et sa longévité afin de pouvoir atteindre son but dans cette vie même ou à son terme, sans spéculer sur d’hypothétiques vies futures.

Shirshasana, pratique de longue vie

Dans cette perspective le hatha yoga dispose de nombreuses techniques visant à acquérir maîtrise et longue vie, parmi celles-ci les exercices de pranayama et les postures inversées ont un rôle capital. Les yogis expliquent à leur façon comment ces pratiques permettent la longévité. Concernant le souffle, il est dit que chacun dispose d’un nombre limité de respirations et que lorsque celui-ci est épuisé, la fin est inéluctable. Avec la pratique du pranayama qui permet de ralentir et même d’arrêter son souffle, il est donc possible de retarder l’échéance finale. Pour ce qui est des poses inversées, les yogis expliquent de façon symbolique qu’elles permettent d’économiser notre « nectar lunaire » (soma). Dans cette optique l’énergie vitale est assimilée à un liquide contenu dans la Lune située à la base du palais, et qui s’écoule goutte à goutte vers le bas, venant se consumer dans le Soleil qui siège au niveau du nombril.

Le Hâtha Yoga Pradipikâ (III-77) mentionne ainsi : « Toute l’ambroisie qui s’écoule de la Lune à la divine beauté, est, sans en rien excepter, dévorée par le soleil et c’est pour cela que le corps est sujet à la décrépitude ».

Pratiquer les postures inversées permet ainsi d’économiser cet élixir d’immortalité aussi appelé amrita. Ce processus est également évoqué dans la Gheranda Samhita (III. 33-36) et le Shiva Samhita (IV. 45-47). La médecine moderne confirme ce point de vue de façon moins imagée en démontrant que les asana inversés ont une action bénéfique sur la santé, en particulier en favorisant la circulation sanguine et donc l’irrigation du cerveau et des organes, ou encore en stimulant la respiration et en réalignant la colonne vertébrale.

Descriptif de shirshasana

vajrasanaShirshasana, la posture sur la tête, que beaucoup de yogis considèrent comme le roi des asana, ne doit pas être abordée à la légère, Il convient d’avoir déjà pratiqué des postures inversées comme sarvangasana et viparita karani mudra pendant un certain temps.

Lorsque le corps est bien échauffé comme par exemple après Surya namaskar ou à la fin d’une série d’asana, s’asseoir sur les talons dans la posture du diamant ou vajrasana.

Prendre conscience du corps et du souffle et se concentrer quelques instants (éventuellement en se visualisant en train de réaliser shirshasana). Puis venir placer la tête au sol, l’arrière du crâne appuyé contre les mains entrecroisées. Trouver le meilleur appui de la tête au sol, afin d’avoir l’équilibre le plus stable. Puis commencer à lever lentement les jambes pliées.

 

 

préparation à shirshasana

Au début ne pas chercher à monter directement, rechercher le meilleur équilibre en ajustant éventuellement un peu l’appui et la position des jambes.

Lorsqu’on se sent bien stable monter les jambes puis les déplier et pointer les pieds vers le haut. Il faut en général un certain temps pour arriver à la posture finale. Il est déconseillé de s’élancer pour monter même si on pratique devant un mur qui doit alors rester une sécurité et non servir d’appui. Il vaut mieux en effet progresser lentement mais sûrement plutôt que de brûler les étapes en cherchant à monter à tout prix, alors que l’on n’a pas la maîtrise suffisante.

Lorsqu’on est capable de prendre la posture finale, trouver le meilleur équilibre qui permettra la plus grande immobilité.

Augmenter progressivement le temps de quelques secondes à quelques minutes. Il convient d’être conscient de ses limites, de ne pas les dépasser mais

shirshasana, posture sur la têtede les repousser peu à peu par une pratique tranquille et régulière. Prendre soin de descendre lentement en pliant les jambes et se relaxer ensuite à plat dos ou dans la posture de l’embryon d’or après être resté quelques instants dans la postures du diamant.

 

Les souffles possibles dans shirshasana

Le souffle est la clef pour entrer et demeurer dans la posture, il convient donc de ne pas le bloquer, ce que l’on a tendance à faire lorsque l’on force physiquement. Pour plus de sécurité prendre et quitter la posture sur une expiration. Une fois immobile dans l’attitude inversée, adopter un souffle égalisé (1 temps d’inspiration pour 1 temps d’expiration) ou bien un rythme 1-2 (1 temps d’inspiration pour 2 temps d’expiration) en augmentant les temps très progressivement. On peut ensuite éventuellement placer des rétentions à poumons pleins ou à poumons vides, mais ne pas forcer dans ce sens.

Kapalasana et variantes de shirshasana

préparation à kapalasana

Kapalasana, la posture sur le crâne, diffère de shirshasana par son appui. Elle permet d’effectuer un bon entraînement à l’inversion avant de monter à la verticale dans la mesure où on peut rester les genoux posés sur les coudes de façon assez confortableCette attitude est l’une des deux versions de kakasana, le corbeau. Il faut prendre soin de bien positionner les mains à plat au sol de façon à former avec la tête un triangle à peu près équilatéral. Cet appui permet en général au débutant de monter plus facilement mais se révèle finalement moins confortable pour demeurer dans l’attitude inversée, c’est pourquoi les yogis adoptent le plus souvent shirshasana.

Les variantes de la posture sur la tête sont nombreuses et peuvent être exécutées en shirshasana ou en kapalasana. C’est évidemment la posture en lotus, qui est la plus puissante, celle qu’il convient de pratiquer dans la durée. Cette attitude allie les effets de shirshasana à ceux de padmasana, la reine des postures assises. Ses bienfaits sont incomparables.

Une autre variante consiste à écarter les jambes, ce qui assouplit sans effort et favorise la prise de mahakonasana. 

kapalasana

 
   

Effets physiologiques de shirshasana

C’est avec shirshasana que la posture inversée prend toute sa mesure car la pose sur la tête amplifie la plupart des effets de sarvangasana et de viparita karani mudra (action sur la circulation et les glandes surrénales et thyroïde, décongestion de la zone abdominale, stimulation les fonctions cérébrales, développement du souffle abdominal…).

Shirshasana est également bénéfique pour la vue, l’ouïe, les cheveux, la peau. Elle redresse la colonne vertébrale, elle agit sur toutes les glandes endocrines et stimule intégralement les fonctions vitales. La pratique régulière de cet asana est un bienfait pour tout le corps. Les contre-indications à shirshasana sont moins nombreuses qu’on pourrait le penser, si on a un doute il est prudent de demander l’avis d’un médecin, et/ou d’un ostéopathe. Attention en particulier aux problèmes de cervicales, d’anévrisme, d’hypertension et également de pression intra-occulaire.

Autres effets de la posture sur la tête

Sur le plan subtil cette posture agit puissamment sur le centre d’énergie de la gorge. Ce chakra nommé vishuddha est associé à l’éther ou espace, cinquième élément qui contient les quatre autres, et en cela, il règle le fonctionnement général du plan physique. Siège de la parole, du verbe créateur, il est la porte d’accès aux états de conscience supérieurs.

Shirshasana stimule plus encore ajna chakra qui réside dans le front et régit le plan mental. Ajna signifie « commandement », il est le siège de la volonté pure, de la raison et également de l’intuition. Il est l’intermédiaire entre l’absolu qui réside dans le lotus aux mille pétales au sommet du crâne et le phénoménal lié aux chakras inférieurs. Il est aussi le lieu où se résorbe la dualité des pôles lunaire et solaire dans la lumière du feu intérieur. En inversant totalement la position du corps, shirshasana place tous les chakras et leurs énergies sous la maîtrise effective d’ajna chakra.

 

Khristophe Lanier

Article paru dans la revue Infos Yoga n°32 Avril 2001

Mayurasana : le paon

Mayurasana, la posture du paon

Mayurasana permet d’allier puissance, équilibre et esthétique. L’apprentissage de cet asana peut être exigeant mais le jeu en vaut la chandelle. Les effets sont importants, tant au niveau physiologique qu’énergétique. On dit même que cette posture permet de transmuter les poisons…

mayurasana

Mayurasana, la posture du paon

Description de mayurasana dans les textes traditionnels

Mayurasana, la posture du paon, est une grande pratique du hatha yoga réputée pour stimuler le feu digestif et éveiller l’énergie de kundalini.

Elle est décrite de façon assez similaire dans le Hatha-yoga pradipika et la Gheranda samhita : il s’agit de maintenir le corps droit comme un bâton en équilibre sur les coudes et en appui sur les avant bras. L’asana est également mentionné dans la Darshana upanishad : « On doit placer, ô meilleur des sages, la pointe des coudes sur les côtés du nombril. Après avoir posé la paume des mains sur le sol et concentré l’esprit, on doit se tenir horizontalement en l’air, les pieds et la tête au même niveau. C’est mayurasana qui détruit tous les péchés. »

On retrouve la même description dans la Shandilya upanishad et la Trishikhibrahmana upanishad.

Symbolique de la posture du paon

Le paon est présent dans bon nombre de mythologies à travers le monde avec des symboliques diverses, cependant c’est l’aspect solaire qui revient le plus souvent d’une façon ou d’une autre.

L’oiseau souvent considéré comme un animal sacré, est révéré pour sa magnifique queue déployée en forme de roue multicolore dont le disque évoque naturellement celui de l’astre, d’autant plus qu’il apparaît et disparaît périodiquement comme le Soleil qui se lève et se couche chaque jour.

Le paon est l’emblème de la dynastie solaire birmane. La danse du paon en Birmanie et la danse du Trot au Cambodge, qui utilise le paon, sont en rapport avec la sécheresse produite par le Soleil.

En Inde, Kumara (ou Skanda, fils de Shiva), dont la monture est le paon Paravani, s’identifie à l’énergie solaire et au feu, il est parfois nommé Agnibhu. Il est également appelé Karttikeya, dieu des guerriers qui combat les ignorants et offre sa force à ceux qui recherchent la spiritualité. Karttikeya est associé à la planète Mars qui porte le même nom.

Mayur est également symbole de totalité, d’unité dans la diversité illustrée par le cercle où s’harmonisent toutes les couleurs et où s’unissent tous les points de vue, chacune de ses plumes étant ornée d’un œil. Il est appelé parfois l’animal aux cents yeux et nul doute que ceux qui le prennent pour monture pourront acquérir la vision profonde.

Dans le Bardo Thodöl des tibétains, le paon est le trône du Bouddha de lumière infinie Amitabha dont la couleur est le rouge et l’élément le feu. Dans le Vajrayana et le Dzogchen des Tibétains, les plumes de paons font partie des objets rituels dans certaines initiations, leurs cercles de couleur représentent les cinq dhyani bouddhas du mandala avec leurs correspondances : émotions, sagesses, directions, éléments, chakras, tiglés, etc.

Pour les soufis le déploiement de la queue du paon symbolise le déploiement cosmique de l’Esprit. Mayur est aussi relié dans la mythologie hindoue à la danse cosmique où apparaissent et disparaissent tous les éléments de l’Univers comme le paon déploie et replie sa queue. Il sert de monture à Subrahmanya, descendant de Shiva. Ganesh le monte également parfois, et lors de la fête du dieu éléphant, les fidèles s’ornent de plumes de paon.

L’oiseau arc-en-ciel est fréquemment représenté en appui sur un rocher symbolisant la connaissance qui une fois acquise est stable et immuable comme le roc. Le parfois la monture de Sarasvati, déesse de la connaissance et épouse de Brahma.

Mayur est également souvent illustré avec un cobra dans ses griffes, ce qui est une allusion à Kundalini que la posture aide à éveiller. Cela fait également référence aux serpents que les paons ont l’habitude de manger. En tuant le serpent symbole des attachements terrestres, Mayur représente ainsi la libération, c’est pourquoi il est appelé dans les Védas Indrajayi, « celui qui a vaincu les appétits des sens ». Cette idée est présente également dans les jataka bouddhistes où le paon est une forme du Boddhisattva sous laquelle il enseigne le renoncement aux attachements mondains.

Mais le serpent symbolise également le temps cyclique et en le supprimant le paon fait apparaître l’éternité, l’immortalité. De la même façon ceux qui s’immobilisent dans mayurasana en rétention de souffle peuvent entrevoir l’une et l’autre.préparation à mayurasana

En mangeant les serpents, mayur absorbe également leur venin qu’il est réputé pouvoir neutraliser et même transmuter, on dit qu’il obtient la magnificence des couleurs des plumes de sa queue par les poisons qu’il ingère, et Skanda lui-même transforme les poisons en breuvage d’immortalité. Ainsi celui qui pratique mayurasana avec assiduité ne craindra pas les poisons et pourra même les utiliser à ses fins.

Description de la posture

Pour exécuter mayurasana il faut un minimum de force, d’équilibre et de souplesse dans les poignets, mais c’est avant tout le souffle qui doit permettre de rentrer dans cette posture et d’y demeurer relativement à l’aise, en aucun cas il ne convient de forcer physiquement pour la prendre à tout prix. Il vaut mieux y venir progressivement avec patience et humilité, de toutes façons on en ressent déjà des effets en s’y entraînant. Au départ on peut croire que la pression sur les poignets est intolérable, mais lorsqu’on a bien positionné les mains et trouvé le bon équilibre, elle s’avère tout à fait supportable. 

Il faut tâtonner jusqu’à trouver le bon positionnement des mains, l’angle idéal peut varier sensiblement suivant les personnes. En général les mains sont plutôt positionnées en arrière, les doigts plus ou moins orientés vers les côtés, certains la prennent même avec les doigts positionnés en avant.

Pour commencer rester un instant en vajrasana, assis sur les talons, en s’intériorisant dans le souffle et en s’identifiant à l’animal. Puis passer à genoux en posant les mains à plat au sol devant soi, les doigts en direction des genoux. Avancer le corps en avant de façon à appuyer le ventre sur les coudes, puis tendre les jambes en arrière. On se retrouve en appui sur les bras les genoux et les pieds dans une posture qui évoque le paon au repos dont la queue traîne par terre. À ce stade il y a deux possibilités :

la posture du paon1) On lève les genoux en tendant les jambes complètement et on se retrouve en appui sur les mains et les pointes des pieds, dans la posture du cygne (hamsasana, à noter que le cygne est la monture de Brahma, époux de Sarasvati, dont la monture est justement le paon comme nous l’avons déjà noté). Il s’agit alors de lever les pieds pour venir ainsi placer le corps en élévation. Lorsqu’on n’est pas habitué, le risque est qu’en décollant les pieds la tête tombe en avant par contrecoup, on le préviendra en plaçant un coussin devant soi. Certains préfèrent appuyer le front au sol pour monter les pieds et relever la tête ensuite.

2) On écarte les genoux et on replie les jambes en les croisant au niveau des chevilles. On élève les jambes ainsi pliées et lorsqu’on a bien trouvé son équilibre, on tend doucement les jambes en arrière dans le vide pour se retrouver dans la position finale. Pour maintenir l’équilibre fixer un point devant à l’horizontale avec le maximum d’intensité dans le regard. Maintenir également mula bandha pendant tout l’exercice.

On peut soit joindre les bras et les avant-bras, soit les garder un peu écartés. La posture est plus puissante lorsque le nombril appuie sur les bras qui se touchent, mais l’équilibre est plus précaire. Si on garde un écartement il faut éviter qu’il y ait trop de pression sur les côtes car si le diaphragme est compressé la respiration en sera plus difficile. Si on pratique torse nu le corps a tendance à glisser des bras, il suffit de mouiller les bras pour éviter cela.

hamsasana, la posture du cygneUne fois en élévation ramener la tête et les pieds au même niveau de façon à ce que le corps soit parallèle au sol droit comme un bâton, les pieds joints. On peut aussi lever les jambes vers l’arrière de façon à conjuguer les effets de mayurasana et de shalabasana, dans ce cas garder l’avant du corps parallèle au tapis. En levant les jambes et la tête on ajoute la dynamique de l’arc à celle du paon. Dans tous les cas relâcher la posture sur une expiration et rester quelques instants en appréciant les effets en relaxation ou en assise.

La posture la plus aboutie est celle que l’on prend avec les jambes en lotus, elle est également plus facile à tenir dans la durée, elle devient alors padma mayurasana, que certains nomment mayuri asana, forme féminine de la posture. On peut la prendre à partir de mayur en repliant et croisant les jambes en équilibre, ou bien, ce qui est souvent plus facile, en partant du sol en padmasana.

Les souffles (im)possibles dans mayurasana 

On peut commencer l’exercice sur un souffle égalisé avant de placer un bhastrika très intériorisé au moment de passer en élévation. On peut garder ce souffle jusqu’au moment où on a trouvé l’équilibre et l’immobilité, puis rester en rétention à poumons vides. On peut également maintenir l’asana sur un rythme 4-16-8 (également assez intériorisé) en essayant éventuellement de pousser jusqu’au petit pranayama. On peut encore alterner le rythme 1-4-2 le bhastrika. Pour rentrer dans la posture il faut d’abord rentrer dans le souffle, rechercher l’énergie et non forcer physiquement.

mayurasana en lotusPrécautions à pour exécuter mayurasana

Bien pratiquer hamsasana avant d’aborder mayurasana, plus on est à l’aise dans hamsasana, plus on aura de facilités pour passer dans mayurasana. Se préparer à la posture, éviter de l’exécuter « à froid ». Rester à l’écoute de son corps, si on sent que l’énergie n’est pas là, ne pas prendre la posture. Veiller à bien positionner les mains au départ. Attention aux poignets qui sont beaucoup sollicités. Il est possible de pratiquer la posture en appui sur les poings fermés, ce qui réduit la pression sur les poignets mais rend l’équilibre plus précaire.

Lorsqu’on n’est pas habitué à cet asana ne pas faire de posture inversée juste après le paon

La posture peut être contrindiquée dans les cas suivants : atteintes graves de l’appareil digestif, hypertension, problèmes cardiaques, faiblesse des poignets (séquelles de fractures, rhumatismes des bras), grossesse et période d’allaitement.

mayurasana avec le menton au solEffets de la posture du paon

Mayurasana produit énergie et chaleur, stimule le feu intérieur et développe force, volonté et confiance en soi. Au niveau physiologique c’est une merveilleuse pratique pour tonifier toute la zone abdominale, stimuler la digestion, l’assimilation et l’élimination. Par son action sur le plexus solaire elle agit également sur les autres organes, elle purifie le sang et en active la circulation, elle fortifie également la musculature.

Une pratique quotidienne est un gage de bonne santé, ce que le Hatha-yoga pradipika exprime ainsi : « Cet asana élimine rapidement toutes les maladies et vient à bout de tous les troubles. Il consume entièrement toute nourriture malsaine ou prise en excès, vivifie le feu digestif et digère même les poisons mortels. »

Au niveau subtil mayurasana agit fortement sur manipura chakra et permet d’éveiller kundalini en neutralisant ida et pingala nadi.

En conclusion il ne faut pas hésiter à travailler mayurasana qui est une merveilleuse pratique. La certitude qu’on n’y arrivera pas, la peur de tomber ou autres blocages psychologiques sont les principaux obstacles. Pour le reste c’est une question de méthode, de détermination, de volonté, de patience et de persévérance.

Khristophe Lanier

Article publié dans la revue Infos Yoga n°29 octobre 2000

Chakrasana : la posture de la roue

Chakrasana, la posture de la roue

Activer l’énergie dans les chakras

Chakrasana, la posture de la roue, est une belle flexion arrière qui est plus connue dans certains cours de yoga sous le nom du « pont », mais aussi dans les cours de récréation où certains enfants la réalisent comme un jeu. Une fois de plus les enfants exécutent spontanément des exercices de yoga sans le savoir, ce qui montre que les jeux de l’énergie sont innés.

chakrasana la posture de la roue

Symbolique de chakrasana

Chakrasana signifie la posture de la roue, l’analogie est évidente lorsque l’on voit l’asana exécuté, surtout si l’on ramène les mains près des pieds. Mais si la référence est physique elle est également énergétique car cette posture est censée mettre en mouvement les différentes roues d’énergie ou chakra.
La roue est un symbole majeur dans la tradition indienne, elle exprime à la fois l’errance (roue du samasara ou cycle des existence conditionnées) et la possibilité de l’éveil (roue du Dharma mise en mouvement par le Bouddha). Mais la voie du milieu enseignée par le Bien Heureux est avant tout pour les yogi à réaliser dans son propre axe ou canal médian (sushumna nadi). C’est en effet dans la nadi centrale que la dualité peut se résorber, là où se croisent ida et pingala les canaux lunaire et solaire. Ces croisements énergétiques sont appelés chakra, on en dénombre 6 principaux, le 7ème (sahashrara) souvent mentionné échappant à toute polarité. On sait que les analogies entre microcosme et macrocosme sont nombreuses dans le hatha yoga. Les roues d’énergie dans notre corps subtil renvoient à la rotation des corps célestes autant qu’à celle des électrons. Dans la pratique la roue est également évoquée par le mala que le yogi égraine en répétant les mantras et par les cercles de pratiquants qui se relient tous au même centre au cours des rituels.

Exécution de chakrasana

La position de départ est allongée sur le dos, jambes pliées, les pieds parallèles avec un écartement de la largeur du bassin (voir photo n°1). S’il est difficile de monter on peut écarter d’avantage les pieds.
Poser les mains à plat sur les cotés en repliant les bras (voir photo n°2).la posture de chakrasana
Si les mains sont près de la tête et un peu écartées, il sera plus facile de monter que si les mains sont placées sous les épaules au départ. Cependant ce second positionnement fera une posture beaucoup plus tenue et intense. De la même façon plus les pieds sont proches l’un de l’autre ou plus ils sont proches des fesses au départ, plus la posture sera difficile à exécuter mais plus l’intensité en sera grande. Dans tous les cas il faut veiller à avoir à peu près le même écartement entre les pieds et entre les mains.

Pour prendre la posture directement il suffit de lever le bassin en poussant sur les bras et les jambes pour se retrouver arc-bouté sur les pieds et les mains, la tête relâchée en arrière (voire photo n°4).
Il est possible d’intensifier au niveau physique en joignant les pieds et les mains après être monté, voire en ramenant les mains contre les pieds mais cette variante est réservée aux personnes hyperlaxes.

chakrasana, la posture de la roueIl est possible également de passer par une phase intermédiaire où on pose le haut du crâne au sol (voir photo n°3). À partir de ce positionnement, monter dans la posture finale en tendant les bras et les jambes (photo n°4).
Pour les personnes qui n’arriveraient pas à monter, elles peuvent rester dans cette phase intermédiaire qui est une bonne préparation à l’attitude finale et dans laquelle on peut déjà faire circuler le souffle comme décrit plus bas.

Pour monter, nul n’est besoin d’avoir des muscles de camionneur, ce n’est pas tant une question de force mais plus une impulsion qui doit venir également du ventre. Placer mula banda (contraction anale) et kechari mudra (langue repliée contre la palais) facilite la prise et la tenue de la posture qui doit également être exécutée le regard posé sur un point au sol entre les mains. Il est important de maintenir cette fixation oculaire de façon très stable, de même que mula banda et kechari mudra.
Lorsqu’on est très à l’aise le regard fixé au sol on peut intensifier en plaçant shambhavi mudra (les yeux convergeants vers le haut du front).

Dans un premier temps, faire circuler le souffle avec ujjayin (l’air un peu retenu dans la gorge) dans l’axe en sentant un courant énergétique le long de la colonne étape intermédiaire avant chakrasanavertébrale, de l’anus jusqu’à la fontanelle à l’inspire et en trajet inverse à l’expire. Accompagner ce mouvement avec le mantra HAM SA ou SO HAM (la 1ère syllabe à l’inspire, la seconde à l’expire). Ce souffle peut aussi être exécuté sur un temps d’inspiration pour deux temps d’expiration toujours avec ujjayin. Faire circuler le souffle dans l’axe, que ce soit avec un mantra ou un décompte permet de relier tous les chakra dans l’énergie du souffle et dans la conscience.
Si on est à l’aise dans ce souffle on peut placer des arrêts à poumons pleins (antar kumbhaka) pour arriver au rythme 1-4-2 (un temps d’inspiration, 4 temps à poumons pleins et 2 temps d’expiration.). Par exemple, compter 3 à l’inspiration, 12 à poumons pleins et 6 à l’expiration. Mais ce rythme n’est pas si facile à exécuter, il faut être bien à l’aise dans la posture et dans le souffle pour l’adopter. Si on fait des arrêts à poumons pleins, on peut se concentrer dans un chakra particulier. On a le choix entre les 6 car il est dit que cette posture active tous les centres.
Une pratique plus poussée consiste à faire un bhastrika (soufflet de forge) dans chaque roue en sentant l’énergie en expansion à l’inspiration et en rétraction à l’expiration. Le bhastrika sera suivi d’un arrêt à poumons pleins avec expansion de

chakrasana posture complète

l’énergie en continu. On peut ainsi faire de la sorte dans les 6 chakras en utilisant OM à l’inspiration et le bija du centre à l’expiration : OM LAM dans la base (muladhara), OM VAM dans le pubis (svadisthana), OM RAM dans le ventre (manipura), OM YAM dans le cœur (anahatha), OM HAM dans la gorge (vishuddha), OM OM dans le front (ajna chakra). Ainsi, chaque centre est stimulé avec son bija propre et tous les centres sont harmonisés dans les arrêts de souffle qui sont accompagnés du OM en continu. Pendant les arrêts de souffle il est important de tenir les mudra de façon plus précise, ferme et stable (mula bandha, langue et regard). Cette façon de faire n’est pas accessible aux débutants, il faut avoir une bonne aisance dans la posture physique et une bonne expérience du bhastrika en assise. Si on travaille avec bhastrika dans les centres on n’est pas obligé de faire les 6 à chaque fois, on peut se concentrer sur un ou deux centres en particulier pour y débloquer le souffle ou pour le stimuler. De toute façon il faut un certain entraînement avant de pouvoir enchaîner la série complète.
Si on pratique cet asana de façon suivie il est possible de faire un chakra différent chaque jour et la série complète le dimanche !

Pour quitter la posture, le faire toujours sur une expiration, puis relâcher le corps au sol en cadavre (shavasana) en demeurant dans la détente et dans la saveur. Si l’on a un peu poussé la pratique c’est un temps d’apaisement extraordinaire.

Précautions et contre-indications

Attention à ne pas glisser à cause des chaussettes ou de certains supports trop lisses. Si on ne dispose pas de tapis anti-dérapant, ou si on veut jouer la sécurité, il est possible d’appuyer les mains ou les pieds contre un mur, voire de se placer entre un mur et un second support disposé préalablement.
Des douleurs dans les épaules, les poignets ou les hanches ne constituent pas une contre-indication, en revanche être très vigilant en cas de problème cardiaque, de hernie inguinale et de grave problème de colonne vertébrale.
Dans tous les cas il est recommandé de ne pas forcer et d’aller très progressivement dans cette pratique, en acceptant ses limites, sans esprit de compétition. Certains élèves peuvent rester plusieurs semaines, voire plusieurs mois dans la posture intermédiaire avant de trouver l’impulsion qui les fera monter dans la posture finale. Chacun son rythme !

Effets de chakrasana

Chakrasana est réputée être une posture de vitalité, de santé, de légèreté, de force et d’endurance.
Elle a un impact direct sur la colonne vertébrale en la repositionnant et en favorisant la flexion arrière. Elle débloque les épaules, les hanches et le bassin. Elle détend le système nerveux en amenant un réel apaisement physique et mental. Elle favorise une bonne circulation du souffle en libérant les blocages énergétiques au niveau des différents chakras.
Alors que la plupart des postures agissent principalement sur deux ou trois centres d’énergie, chakrasana a tendance à activer en même temps tous les chakras, même si cette stimulation a surtout des répercutions au niveau physiologique. Chakrasana ne fait pas partie des grandes postures du hatha yoga, elle n’en constitue pas moins une belle attitude qui peut amener rapidement des effets concrets et favoriser la détente et la sérénité.

Khristophe Lanier

Publié dans InfosYoga n°96 mars/avril 2014